Le Scaf est mort : que fait-on maintenant ? En soins palliatifs depuis des mois, le projet européen d’avion de combat New Generation Fighter (NGF), l’un des composants essentiels du Système de combat aérien du futur (Scaf), a été débranché lundi par l’Allemagne. Sans même un communiqué commun des trois capitales concernées (Paris, Berlin et Madrid). C’est dire si le franco-allemand va bien…
Cet échec politique majeur pour Emmanuel Macron, l’initiateur du projet avec Angela Merkel en 2017, rebat les cartes industrielles et militaires en Europe. Pour la France, la question est désormais posée : quel sera le successeur du Rafale ?
Quel plan B ?
Auditionné par le Sénat, en mars 2021, le PDG de Dassault-Aviation Eric Trappier expliquait alors qu’ »un chef d’entreprise a toujours en tête un plan B. Il fait tout pour la réussite du plan A. Tout. Mais le jour où le plan A ne marche pas, il lui faut un plan B. » Mais quel plan B ?
À l’évidence, la France dispose de toutes les compétences techniques pour développer et produire un avion de combat de nouvelle génération. C’est vrai chez Dassault, mais également chez Safran ou Thales. L’aéronautique et la défense restent parmi les rares domaines industriels dans lesquels la France joue toujours dans la (très petite) cour des très grands.
Augmentation de la cadence
Ce n’est donc pas un problème de savoir-faire, mais de financement et de marché. Une France surendettée dont les finances publiques sont dans l’état que l’on sait peut-elle lancer seule un tel programme ? Elle l’avait fait avec le Rafale dans les années 80, après l’échec – déjà ! – de la coopération européenne. On parle aujourd’hui d’un programme à plus de 100 milliards d’euros, mais l’on sait que la coopération induit des coûts importants – comme cela a été le cas pour l’A400M (transport militaire) ou l’Eurofighter.
Aujourd’hui, Dassault-Aviation n’a pas le couteau sous la gorge. Son carnet de commandes est plein à craquer : 220 Rafale à livrer au cours des six ou sept prochaines années, avec l’augmentation de la cadence de production. Et cela sans compter d’éventuelles nouvelles commandes, dont un très probable contrat avec l’Inde portant sur 114 appareils. Du point de vue technologique, Dassault et ses partenaires industriels travaillent déjà sur la nouvelle version du Rafale, le standard F5 pour la prochaine décennie.
Un démonstrateur possible chez Dassault
L’aéronautique est pourtant une industrie du temps long et les bureaux d’études de l’avionneur français ne peuvent pas décrocher du futur, c’est-à -dire de l’après Rafale, vers le milieu du XXIe siècle. C’est en cela que le Scaf était important, un appareil qui devait entrer en service vers 2045.
Concrètement, l’annonce de lundi ne permet plus de lancer la phase 2 du programme, celle de la construction d’un démonstrateur du NGF. Un démonstrateur est le stade préalable à celui du prototype. C’est un appareil qui sert de banc d’essai pour valider des technologies, alors que le prototype préfigure ce que sera véritablement l’avion de série. Si le programme Scaf avait poursuivi son chemin, son premier vol aurait eu lieu en 2029, avec déjà trois ans de retard sur le calendrier initial.
Dassault pourrait faire voler un tel démonstrateur assez rapidement, à la condition que l’État le finance. Au sein de l’entreprise, on estime la facture à environ deux milliards, soit le double de la part que la France aurait dû payer pour un démonstrateur tri-national (France, Allemagne, Espagne), évalué lui à trois milliards. On le voit, la coopération est plus chère, mais la facture est alors partagée.
Dure concurrence
Pour le New Generation Fighter, Dassault peut s’appuyer sur la réussite de son démonstrateur de drone de combat furtif Neuron, lancé en 2006. Dassault était parvenu à fédérer autour de lui plusieurs autres industriels européens, en provenance d’Italie (Leonardo), de Suède (Saab), d’Espagne (Airbus), de Grèce (HAI) et de Suisse (RUAG). Mais quatorze ans après son premier vol en 2012, le Neuron reste un… démonstrateur, qui n’a débouché sur aucun programme.
Verra-t-on le NGF de Dassault voler lors du salon du Bourget 2029 comme on avait vu voler celui du Rafale pour la première fois au Bourget 1987 ? Les paris sont ouverts. D’ici là , on peut espérer que le NGF aura un nom de baptême plus seyant.
Il n’en reste pas moins que la concurrence est rude, car d’autres pays sont embarqués dans un projet concurrent au ci-devant Scaf. C’est le GCAP (Global Combat Air Programme), qui associe le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon. Ses initiateurs promettent le premier vol d’un démonstrateur en 2027.
La foi du charbonnier
Faute de Scaf, la France va chercher d’autres partenaires pour développer le successeur du Rafale. Des pistes sont évoquées, comme l’Inde, les Émirats arabes unis, la Suède, l’Espagne, voire l’Italie si le GCAP connait le même sort que le Scaf. Bref, on est en plein inconnu et il est bien trop tôt pour évoquer des pistes sérieuses. D’autant que les mêmes questions de leadership et de propriété intellectuelle que pour le Scaf se poseront à nouveau…
Certes, le Scaf comprend d’autres piliers que l’avion de combat NGF – qui est le seul à avoir été arrêté lundi. La coopération avec l’Allemagne et l’Espagne pourrait donc se poursuivre dans le domaine du « cloud de combat », le réseau sécurisé d’échange de données, des « remote carriers », les drones qui accompagneraient l’avion avec un pilote à bord, les moteurs, les capteurs, les simulateurs de combat, les armements, etc. Nul ne sait encore quel impact aura l’abandon de l’avion commun sur ces programmes.
Une chose est certaine : la coopération franco-allemande est au plus mal, au moment où Berlin ouvre largement les cordons de sa bourse pour son réarmement. L’Allemagne s’est déjà retirée de l’hélicoptère de combat Tigre, de l’avion de patrouille maritime MAWS, du programme spatial militaire européen IRIS². La France n’a pas embarqué dans l’European Sky Shield Initiative (ESSI) sous leadership allemand. Le système d’artillerie futur CIFS est aux oubliettes et l’Eurodrone quasiment mort… Quant au char franco-allemand MGCS, il faut avoir la foi du charbonnier pour y croire encore, tant les divergences industrielles et militaires sont grandes.
Options allemandes
L’arrêt du Scaf pose évidemment des problèmes semblables à l’Allemagne. Dès mardi, le ministre de la Défense Boris Pistorius a évoqué plusieurs options pour son pays, sans vouloir trancher : l’acquisition supplémentaire de F35 américains, la participation à un autre projet international (comprendre : le GCAP) ou le lancement d’un projet sous leadership allemand et d’Airbus.
De ce côté-ci du Rhin, ce sera au successeur d’Emmanuel Macron de trouver une solution. En évitant de reproduire les mêmes illusions qui ont conduit le Scaf à l’échec : celles d’un volontarisme politique hors-sol.
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Author : Jean-Dominique Merchet
Publish date : 2026-06-10 15:16:00
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