Sauf au sud du Sahara, la seule région où la croissance démographique demeure forte, la planète grisonne. En cinquante ans, dénatalité et longévité se conjuguant, la proportion des plus de 65 ans au sein de la population mondiale a doublé. Cette tendance lourde au vieillissement entraîne de nombreuses conséquences. L’une concerne, en particulier, les pays développés et démocratiques qui ont pu se doter d’un système de sécurité sociale fondé sur la solidarité entre générations. Sauf réformes radicales, ces pays risquent de se transformer en gérontocraties. Aux Etats-Unis, pourtant un pays plus jeune et moins providentiel que la France, des voix se lèvent pour soutenir qu’en fait, c’est déjà le cas.
Professeur à l’université de Yale et auteur de précédents bestsellers, Samuel Moyn creuse ce sillon dans un livre qui vient de paraître, Gerontocracy in America (Farrar, Straus and Giroux, non traduit). Il va jusqu’à proposer des taxes d’habitation et foncière progressives afin que des locataires et propriétaires âgés réduisent les surfaces qu’ils occupent, voire une pondération du vote favorable aux plus jeunes — la fin de l’égalité entre citoyens, rien de moins. Ces recommandations sont sûrement discutables (par exemple, une limitation de l’âge de vote, aussi par le haut, serait sans doute plus réaliste), mais la division en classes d’âge de la société américaine est incontestable. Alors que les plus de 65 ans représentent 18 % de la population, un tiers des élus parlementaires appartient à cette cohorte, qui pourvoit à elle seule la moitié des donations politiques au niveau fédéral. En 1980, l’acheteur d’une maison avait, en moyenne, 30 ans ; il en a aujourd’hui 56. En un demi-siècle, la richesse détenue par les seniors a doublé, passant de 20 pour cent en 1975 à 40 pour cent aujourd’hui.
Certes, des réserves s’imposent. En 1975, la proportion des Américains âgés de plus de 65 ans était plus faible (10 % de la population). Quant au poids électoral des seniors, dont 72 % ont voté lors de la dernière présidentielle, il pèse d’autant plus lourd que moins de la moitié des Américains âgés de 18 à 29 ans s’est rendue aux urnes en 2024 — un cadeau fait à Trump. Mais l’inconscience au sujet de l’inégalité générationnelle n’en reste pas moins sidérante. Si personne n’ignore l’influence de la NRA (National Rifle Association), avec ses 4 millions d’adhérents et — seulement — 2 millions de dollars consacrés au lobbying en 2024, qui connaît l’AARP (American Association of Retired Persons), forte de 40 millions de membres et ayant dépensé, la même année, 40 millions de dollars pour faire prévaloir ses vues ?
La France diffère des Etats-Unis, entre autres, par l’étendue de sa sécurité sociale, le départ obligatoire à la retraite et ses lois réglementant le financement des partis politiques. Mais c’est aussi un pays plus vieux que l’Amérique — 22 % de sa population ayant plus de 65 ans — où le poids électoral des seniors, la distribution des richesses en leur faveur (35 %) et les disparités dans l’accession à la propriété immobilière sont comparables. A l’arrivée, comme aux Etats-Unis, les priorités politiques s’y caractérisent par leur « gérontocratisation » : grande sensibilité à l’inflation, relative indifférence à l’égard du chômage des jeunes (autour de 20 % en France, le double du taux américain) et, surtout, irresponsabilité face à l’endettement public et à la crise écologique, des hypothèques léguées à « ceux qui viennent après nous ».
J’ai longtemps cru qu’un conflit entre générations était inévitable dans les sociétés subsahariennes où, au nom de leur séniorité à respecter, les vieux — autour de 3 % de la population, si l’on s’en tient au seuil des 65 ans – monopolisent une part disproportionnée de prestige, de richesses et de pouvoir. Mais pendant longtemps, jusqu’aux récentes révoltes de la « gen Z », l’immense majorité des jeunes n’y a trouvé d’autre moyen de quitter la salle d’attente où elle est enfermée que par la guerre, le crime ou un ticket de sortie fourni par un aîné, riche et puissant. Or, dans des pays démocratiques comme les Etats-Unis et la France, les citoyens en âge de travailler — le gros des contribuables — ont peut-être une meilleure chance d’imposer leur loi, celle du plus grand nombre. A voir.
Stephen Smith est professeur émérite d’études africaines à l’université Duke (États-Unis).
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Author : Stephen Smith
Publish date : 2026-06-11 16:30:00
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