À l’occasion de la Coupe du monde, les marques de boissons énergisantes vont déployer des budgets publicitaires colossaux. Mais que contiennent vraiment ces canettes ? Patrick Eckert, sommelier spécialisé dans les eaux de luxe, a passé six mois à analyser des dizaines de produits vendus sur tous les continents. Son classement mondial – une première – révèle un fossé béant entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Et quelques vérités que les géants du secteur préféreraient sans doute garder pour eux.
L’Express : Vous êtes sommelier en eau. Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux boissons énergisantes ?
Patrick Eckert : La question de départ est toujours la même dans mon métier : que contient réellement ce produit ? Le consommateur peut-il se fier à ce qui est écrit sur l’étiquette ? C’est cette approche analytique, que j’applique à l’eau depuis des années, qui m’a naturellement conduit vers les boissons énergisantes.
Ce marché pèse quelque 83 milliards de dollars dans le monde, et devrait dépasser les 116 milliards d’ici 2030. C’est la troisième catégorie de boissons non alcoolisées au niveau mondial, et aussi l’une des plus controversées. Pourtant, aucun classement indépendant fondé sur des données objectives n’avait jamais été établi. Il existait des palmarès de ventes, des concours de popularité, des tests de goût mais rien qui examine sérieusement le contenu réel de la canette, sur tous les marchés simultanément. Le vin dispose de référentiels de qualité. L’eau minérale aussi. Les hôtels, les voitures, les produits financiers ont leurs propres systèmes de notation. Les boissons énergisantes, consommées chaque jour par des centaines de millions de personnes, n’en avaient aucun !
Comment avez-vous construit votre classement ?
J’ai rassemblé des produits provenant des six continents habités. Pas seulement des marchés évidents comme les États-Unis, l’Allemagne ou le Japon, mais aussi du Népal, du Kenya, de l’île Maurice, du Chili ou de la Nouvelle-Zélande. Chaque produit a été évalué selon 36 critères objectifs : teneur en caféine, type de sucre, méthode de conservation, apport en vitamines, lisibilité de l’étiquette, traçabilité… Chaque marque a été traitée de la même manière sans prendre en compte l’image des produits, leur goût ou l’ampleur des budgets marketing.
Qu’attend-on d’une boisson énergisante ? C’est en réalité très simple : environ 45 kilocalories pour 100 ml provenant d’une source de sucre clairement identifiée – le glucose étant la principale source d’énergie du cerveau et des muscles -, une teneur en caféine d’environ 32 mg pour 100 ml, et un apport significatif en vitamines. Elle doit être pasteurisée plutôt que conservée artificiellement, conditionnée dans une canette en aluminium sans bisphénol A, avec une étiquette lisible en moins de dix secondes. Ce n’est pas un cahier des charges ambitieux : c’est simplement ce que le produit promet en étant classé comme « énergisant ». Une boisson dont tout le sucre a été remplacé par des édulcorants artificiels n’est pas, au sens propre, une boisson énergisante. Les édulcorants n’apportent aucune énergie. Le produit « zéro calorie » a un marché légitime, mais lui accoler l’étiquette « énergisante » crée une fausse promesse.
Après avoir décortiqué les étiquettes, les dix meilleurs scores ont été envoyés à un laboratoire indépendant pour vérification. Les résultats ont été présentés à Montréal, le 15 mai dernier, lors du Fine Water Summit.
Que révèle votre analyse ?
La conclusion principale est sans appel : l’intégralité du top 20 mondial est composée de marques européennes. Ce n’est pas une simple supériorité en moyenne. Il s’agit d’une domination totale dans le haut du classement. Les chiffres sont éloquents. En Europe, 85,7 % des marques évaluées recourent à la pasteurisation, ce procédé thermique centenaire qui rend superflue l’utilisation de conservateurs artificiels. En Amérique du Nord, ce taux tombe à 12 %. Plus de 70 % des produits européens et asiatiques utilisent du vrai sucre ; en Amérique du Nord, ce chiffre est de 8 %. Environ 84 % des boissons énergisantes nord-américaines reposent exclusivement sur des édulcorants artificiels – contre 4,2 % en Europe et quasiment zéro en Asie, en Amérique du Sud, en Afrique et en Australie.
Le produit le plus mal noté de l’ensemble de l’échantillon mondial a obtenu 20 points sur 90. Il est nord-américain. Le produit européen le moins bien classé a, lui, atteint 33 points. Cet écart de 13 points entre les plus mauvais produits des deux continents résume à lui seul l’ampleur de la divergence. Lorsque vous achetez une boisson énergisante à Francfort, vous obtenez très probablement un produit pasteurisé, formulé avec du vrai sucre et des vitamines, dont l’étiquette se lit en quelques secondes. Le même produit acheté à Houston est, statistiquement, édulcoré artificiellement et conservé chimiquement. Il n’a presque rien en commun avec son homologue européen, si ce n’est le format de la canette et la dose de caféine.
Comment expliquer un tel écart ?
Par la logique concurrentielle, d’abord. Le marché nord-américain est extrêmement concentré : deux ou trois marques y captent l’essentiel du chiffre d’affaires. Dans cet oligopole, la pression s’exerce sur les marges. Les édulcorants artificiels ne coûtent qu’une fraction du prix du vrai sucre. Les conservateurs synthétiques reviennent moins cher que les infrastructures de pasteurisation. Au fil des décennies, le marché a ainsi évolué vers des formulations qui répondent davantage aux impératifs économiques des fabricants qu’aux besoins nutritionnels des consommateurs.
La dimension réglementaire joue aussi un rôle. Les normes de l’Union européenne sont plus strictes sur certains additifs que celles de la FDA, la Food and drug administration. L’exemple de l’aspartame est particulièrement révélateur : cet édulcorant est présent dans 10,5 % des produits de notre échantillon. L’agence de recherche sur le cancer de l’OMS le classe comme « potentiellement cancérigène pour l’homme ». Cela ne signifie pas qu’il provoque le cancer mais qu’un examen approfondi se justifie. Or, jusqu’ici, il n’existait aucun outil permettant d’en répertorier précisément l’usage.
Selon notre classement, Hell Energy obtient le meilleur score mondial. Ce produit est quasiment inconnu en France. Cependant, son fabricant hongrois est l’un des plus grands producteurs mondiaux. Hell Energy est présent dans plus de 60 pays, et vendu à environ la moitié du prix du leader de la catégorie. Sa formule exclut tout conservateur artificiel et tout aspartame, et il utilise du vrai sucre. En Europe, ces choix sont banals. En Amérique du Nord, c’est une anomalie commerciale !
Red Bull figure aussi dans votre top 10. Monster, en revanche, n’y est pas. Qu’avez-vous envie de dire aux grandes marques absentes du classement ?
D’acheter les dix canettes du top 10 et de comparer leur composition avec la leur pour voir ce qui ne va pas. La méthodologie de notre classement est parfaitement transparente – ce qui n’est pas le cas des étiquettes des boissons énergisantes. Par exemple, seuls 16,8 % des produits de notre échantillon indiquaient le type de sucre utilisé et à peine 7,4 % le précisaient de manière vraiment détaillée. Sur ce point, les marques ont un travail considérable à accomplir si elles veulent construire une relation de confiance avec leurs consommateurs.
A lire les étiquettes, aucun des articles évalués ne comporte d’allégations de santé. On sait bien que si les boissons énergisantes vous apportent peut-être l’énergie dont vous avez besoin pour la prochaine demi-heure, mieux vaut ne pas les consommer quotidiennement : ce serait un désastre pour votre organisme.
Certaines marques commencent à opérer un virage qualitatif. Celsius, par exemple, intègre sept vitamines dans sa formule dans un secteur qui affiche en moyenne 2,9 vitamines en Amérique du Nord et 4 en Europe. En dépassant significativement le standard du marché, Celsius crée peut-être un nouveau référentiel. On peut espérer que d’autres suivront, sur d’autres critères. L’avenir appartient aux produits davantage centrés sur la santé qui tiendront vraiment leurs promesses.
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Author : Sébastien Julian
Publish date : 2026-06-12 05:00:00
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