La jalousie est un vilain défaut. Mais les équipes Tesla ont quelques raisons d’être envieuses de la spectaculaire introduction en Bourse que SpaceX effectue ce 12 juin. « L’entreprise va briser tous les records en termes de montant levé », pointe Alexandre Baradez, chef analyste chez IG. Le Nasdaq a même assoupli ses règles pour accueillir plus vite l’opérateur spatial d’Elon Musk dans son indice : au lieu des trois mois habituels, elle ne patientera que 15 jours. Il y a encore quelques années, c’est Tesla qui faisait rêver le public et mentir les pronostics. Comme Musk se plaît à le rappeler sur X, ceux qui avaient parié sur une baisse du cours du constructeur de voitures électriques s’en sont mordu les doigts.
Depuis sa cotation en 2010, ses ventes ont décollé – 1,6 million de livraisons l’an dernier. Tout comme le cours du titre : de 1,13 $ (ajusté des splits) à près de 400 dollars aujourd’hui. « L’erreur de certains a été de valoriser Tesla comme un constructeur automobile, alors qu’il s’agit avant tout d’une entreprise tech », analyse John Plassard, associé de Cité Gestion. SpaceX éclipsera-t-elle cette success-story boursière ?
En théorie, Tesla ne devrait pas être affectée plus que cela par l’introduction en Bourse du spécialiste des fusées. Au premier, le plancher des vaches, au second, l’espace.
SpaceX pourrait « cannibaliser » Tesla
Pour autant, la capitalisation de Tesla reflète moins la foi en l’entreprise qu’en la vision d’Elon Musk. Acheter des actions du fabricant constituait jusqu’à présent la seule manière de parier sur un entrepreneur « considéré comme le dernier grand génie humain », pointe John Plassard. Demain, SpaceX représentera une alternative séduisante tant elle concentre de fondamentaux muskiens. « Les poches des investisseurs n’étant pas sans fond, cela pourrait cannibaliser Tesla », anticipe Alexandre Baradez.
Il est également inédit que deux entreprises de cette envergure aient le même PDG. « Si brillant soit-il, Elon Musk ne dispose que de 24 heures par jour. Il y aura de la compétition pour son attention », pointe Pascal Quiry, professeur de finance à HEC et coauteur du Vernimmen, la « bible » des praticiens du secteur.
Les équipes de Tesla avaient déjà rongé leur frein quand leur patron consacrait l’essentiel de son temps à Donald Trump et au Doge. L’attraction exercée par SpaceX risque de les reléguer, de nouveau, au second rang. Problème : le constructeur de véhicules électriques a de gros défis à relever. En 2025, il a, pour la première fois de son histoire, enregistré un recul de son chiffre d’affaires annuel. La conséquence de la féroce concurrence chinoise qui a émergé sur ce secteur.
La question sur toutes les lèvres est celle d’une future fusion des deux entreprises. Elon Musk a enflammé les esprits, en novembre, en insistant sur la « convergence » de Tesla et de SpaceX. L’entrepreneur est coutumier des rapprochements : en 2016, Tesla a racheté SolarCity, une entreprise en difficulté fondée par deux des cousins de Musk. En 2025, il a fondu X dans xAI avant de l’intégrer à SpaceX. L’analyste Dan Ives, de Wedbush Securities, estime « à plus de 80 % la probabilité que Tesla et SpaceX fusionnent en 2027 ».
La convergence de l’empire Musk
Il y aurait une certaine logique à réunir les deux entreprises. Tesla comme SpaceX ont besoin d’une brique commune : l’intelligence artificielle. La première pour faire circuler ses voitures et ses futurs taxis autonomes, tout en les rendant interactifs. L’IA générative est du reste la technologie qui a donné lieu à une nouvelle vague de progrès fulgurants dans la robotique, un marché que lorgne Tesla avec ses futurs humanoïdes Optimus.
Le virage de SpaceX depuis l’intégration de xAI est encore plus marqué. Si la firme est connue pour ses lanceurs réutilisables et sa constellation de satellites Starlink, 80 % du marché « adressable » que Musk agite sous le nez des investisseurs reposent sur des « Applications IA pour les entreprises ». SpaceX a déjà monté une joint-venture avec Tesla et Intel pour l’ambitieux projet Terafab d’usine de fabrication de puces IA. Et les deux entreprises de Musk Å“uvrent à créer une plateforme d’IA agentique appelée Macrohard – une pique à l’encontre de Microsoft.
« Les conglomérats n’ont plus le vent en poupe »
Une éventuelle fusion pose cependant plusieurs défis. Il faudra bien sûr que les actionnaires s’entendent sur le contrat de mariage. « Ceux de Tesla pourraient être réticents à accepter un accord lui attribuant une valeur d’entreprise inférieure à celle de SpaceX », souligne une récente publication de la société de services financiers Morningstar. Cette note pointe également qu’en dépit de leur vision de long terme, « les actionnaires de Tesla se sont habitués à ce que Tesla dégage un flux de trésorerie disponible positif et autofinance l’essentiel de sa croissance ces dernières années ». Ils pourraient craindre ainsi qu’une fusion avec SpaceX n’implique de nouvelles augmentations de capital, diluant l’ensemble des actionnaires. SpaceX étant un fournisseur clé de la défense américaine, les régulateurs pourraient enfin questionner une fusion avec Tesla qui possède des liens économiques forts avec la Chine.
« Les conglomérats n’ont plus le vent en poupe, la tendance est aux business lisibles », observe Pascal Quiry. Certes, des Gafam comme Alphabet englobent des activités variées – recherche Internet Google, voiture autonome Waymo, IA DeepMind. Mais il s’agit généralement de groupes très rentables qui se sont progressivement diversifiés. L’histoire des « mariages entre égaux » comporte son lot d’échecs retentissants : General Electric, ITT, Vivendi… Raison pour laquelle le marché applique désormais une décote à ces mastodontes touche-à -tout.
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Author : Anne Cagan, Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-06-12 18:43:00
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