Le 8 juin, à la veille du salon aéronautique de Berlin, Paris et Berlin ont enterré le Scaf, leur avion de combat du futur, faute d’accord entre Dassault et Airbus. L’émotion passée, l’historien hausse les épaules : de la Communauté européenne de défense (CED), tuée par le Parlement français en 1954, à l’avion de combat européen dont la France a claqué la porte en 1985 pour faire seule le Rafale, la défense n’a jamais réussi au couple franco-allemand. Une vieille histoire. Et l’énergie ? Une vieille histoire aussi mais qu’on raconte généralement mal.
Tout commence par une pénurie. 1950 : la sidérurgie française, modernisée à coups de crédits Marshall, tourne au ralenti faute de coke. L’accès au charbon de la Ruhr obsède Paris. Le plan Schuman, drapé depuis dans le grand récit de la réconciliation, naît d’abord de ce besoin. Sept ans plus tard, Euratom consacre le premier divorce : la France veut une communauté atomique qui finance son enrichissement et freine l’industrie allemande ; Bonn réclame l’égalité. Le couple n’est pas né d’une harmonie énergétique trahie mais d’une asymétrie et d’une rivalité, que l’Europe a permis de gérer.
Double impasse
Soixante-quinze ans plus tard, l’asymétrie s’est inversée : en 1950, la France avait besoin du charbon allemand ; en 2026, l’Allemagne a besoin de l’électron français après 25 ans d’erreur énergétique. Face à ce renversement, le débat français oscille entre deux impasses.
La première est complotiste : l’affaiblissement électronucléaire français aurait été orchestré depuis Berlin, entre autres par des fondations politiques allemandes, notamment la fondation Heinrich Böll liée aux Verts. La thèse flatte donc elle prospère. Elle révèle surtout une méconnaissance du système allemand. Ces fondations – une par famille politique représentée au Bundestag, financées sur fonds publics selon une clé électorale, et validées par la Cour de Karlsruhe – font à découvert ce pour quoi elles existent depuis les années 1950 : promouvoir leur vision du monde. S’en indigner, c’est s’auto-amnistier. Ce n’est pas l’Allemagne qui, une fois le parc nucléaire achevé au tournant des années 2000, a abandonné la politique d’électrification du pays pour imiter la politique d’un voisin dont elle ne partageait aucun des fondamentaux énergétiques.
L’Allemagne sortait du nucléaire, considérant qu’elle avait un système charbonnier à verdir et une industrie renouvelable à exporter ; la France, déjà décarbonée, a importé la forme — plafond nucléaire à 50 % du bouquet électrique, Fessenheim — sans le fond. Là où Berlin a réellement pesé, ce fut à Bruxelles : postes clés, corridors « verts », exclusion méthodique de l’atome des mécanismes de soutien. Une guerre de position classique, que Paris a longtemps refusé de livrer. Il n’y a pas eu de complot allemand. Il y a eu pire : un consentement français.
La France revancharde
La seconde impasse a un nom allemand : la Schadenfreude, cette joie mauvaise que l’on éprouve au spectacle du malheur d’autrui. Depuis que la crise de 2022 a révélé l’Energiewende pour ce qu’il était – un village Potemkine dont le gaz russe bon marché constituait le ciment -, la tentation est grande, à Paris, d’être revanchard. Les Français auraient tort d’y céder. L’aporie énergétique et la fin d’un certain modèle industriel allemand sont un désastre européen, et français au premier chef : l’Allemagne est notre premier partenaire commercial, ses chaînes de valeur irriguent nos usines et l’AfD russophile prospère sur ses ruines.
Le sujet n’est donc ni la revanche ni l’imitation : c’est l’équilibre. Il tient en trois exigences. Défendre mordicus, d’abord, nos intérêts énergétiques à Bruxelles avec la constance que l’Allemagne met depuis vingt ans à défendre les siens. Faire le ménage chez nous, ensuite : construire, raccorder, électrifier, accueillir la première vague de demande électrique nouvelle depuis trente ans, celle de l’intelligence artificielle : bref, tout ce que nous avons cessé de faire après 2000. Faire fructifier, enfin, notre situation au bénéfice de l’Allemagne elle-même, comme nous le faisons déjà en exportant nos excédents nucléaires, demain en ancrant son industrie à notre électricité décarbonée.
Les divergences franco-allemandes ont eu la peau du Scaf. L’énergie offre au couple une nouvelle chance : non plus construire la même chose ensemble, mais échanger lucidement ce que chacun fait de mieux. A une condition : que la France sorte enfin de ses deux miroirs déformants. Le réel suffit.
Cécile Maisonneuve est présidente de Decysive
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Author : Cécile Maisonneuve
Publish date : 2026-06-13 06:00:00
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