Passavant le meilleur ! D’emblée, l’intitulé évoque un cri de kermesse, avec cette formule héritée des marchés d’autrefois, lorsque les camelots vantaient leurs produits à grand renfort de superlatifs. Et c’est bien d’une Champagne triomphante dont il est question ici. Entre le Xe siècle et le rattachement du comté au royaume de France en 1361, la principauté devient l’un des centres névralgiques de l’Occident médiéval. Les célèbres foires champenoises, ancêtres des grandes places économiques européennes, attirent les marchands, les voyageurs et les banquiers venus de tout le continent. Troyes est alors une plaque tournante des échanges, mais aussi un foyer culturel effervescent. On y croise des princes lettrés, des troubadours, des religieux, et même l’ombre de Chrétien de Troyes, figure de la littérature courtoise.
A la cité du Vitrail de Troyes (Aube), l’exposition Passavant le meilleur ! La Champagne au temps des comtes propulse ainsi les visiteurs au cœur de cette époque flamboyante où la région, bien avant d’être l’emblème des bulles, rayonnait sur l’Europe entière. Manuscrits enluminés, sceaux princiers et chartes originales, sculptures grandeur nature, peintures, monnaies, objets liturgiques, mobilier archéologique, pièces d’orfèvrerie et surtout vitraux d’exception : près de 300 œuvres racontent quatre siècles d’une histoire aussi politique qu’artistique.
Statue de Jeanne de Navarre en fondatrice, vers 1310.
Le parcours joue d’ailleurs la carte de l’immersion avec une grande générosité documentaire. Installée dans l’Hôtel-Dieu-le-Comte, fondé au XIIe siècle par Henri Ier le Libéral, elle s’appuie sur une muséographie dense, mêlant dispositifs multimédias, reconstitutions 3D et appareil pédagogique, notamment à destination du jeune public. Un foisonnement d’informations qui séduira les passionnés d’histoire, même si l’abondance peut parfois diluer l’émotion immédiate des œuvres les plus spectaculaires, comme cette statue de Jeanne de Navarre venue de Berlin ou ce Reliquaire du Saint-Sépulcre prêtée par la cathédrale de Pampelune, tant la scénographie multiplie cartels et focus thématiques au risque de ralentir le regard.
« Transfiguration du Christ », vers 1170-1180.
Le vrai choc visuel se trouve dans la chapelle avec la réunion inespérée de dix-huit vitraux troyens du XIIe siècle, dispersés depuis plus d’un siècle chez des collectionneurs privés et dans les réserves de musées internationaux. Réalisées de 1170 à 1180, probablement pour la cathédrale romane de Troyes aujourd’hui disparue, ces pièces rarissimes comptent parmi les plus vieux témoignages du vitrail monumental champenois. Certains panneaux illustrent les miracles et les tentations du Christ : on y voit des figures hiératiques aux drapés nerveux, baignées dans des bleus profonds et des rouges rubis caractéristiques des ateliers locaux. D’autres évoquent la vie de la Vierge, avec des scènes délicates où les visages allongés et les gestes retenus traduisent encore l’influence de l’art roman. Ceux reliés à saint Nicolas attirent particulièrement l’attention : composés dans de petits médaillons sertis de plomb, ils témoignent d’un remarquable sens du récit et d’une maîtrise technique déjà virtuose.
A travers ces précieuses reliques, c’est tout un décor monumental qui renaît : une cathédrale de lumière, dont les fragments de verre ont fait le voyage jusqu’à l’ancienne capitale comtale depuis les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou le Québec. Leur présentation s’enrichit ici d’autres chefs-d’œuvre champenois comme les vitraux provenant du chœur de la cathédrale romane de Châlons-en-Champagne, consacrée en 1147. L’ensemble éclaire le rôle majeur de Troyes et de la région dans l’essor de la discipline en Europe. On peut parler ici de véritable résurrection patrimoniale.
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Author : Letizia Dannery
Publish date : 2026-06-13 08:30:00
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