Il y a les décisions que l’on prend et celles que l’on subit. Francis Lelong est un pionnier, un des défricheurs français du digital. Un serial entrepreneur qui depuis le début des années 2000 a créé plus d’une vingtaine d’entreprises. La plus connue, Sarenza. Une start-up cocréée en 2005 et qui devient très rapidement le leader de la vente de chaussures en ligne en France et une référence dans le e-commerce européen.
Sauf que derrière l’image de papier glacé du startuper à qui tout réussit, il y a la réalité de la vie d’une entreprise, les désaccords croissants avec les deux autres cofondateurs et la pression des fonds d’investissement auprès desquels beaucoup d’argent a été levé jusqu’au clash de mars 2007. Francis Lelong est débarqué de Sarenza en moins de 24 heures alors qu’il détient à l’époque encore un quart des actions de l’entreprise. Comment vit-on une décision comme celle-là ? Et surtout, comment reconstruit-on une légitimité, une identité de chef d’entreprise dans une France qui ne valorise pas vraiment l’échec ?
Un épisode du podcast Anatomie d’une décision à écouter sur Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox, Podcast Addict ou en cliquant sur le player en tête de cet article.
L’Express : Remontons le temps : nous sommes le mercredi 7 mars 2007. Dans la soirée, lors d’un conseil d’administration extraordinaire, vous êtes débarqué de l’entreprise que vous avez cofondée parce que vous vous êtes opposé à vos actionnaires, aux fonds d’investissement. Pourquoi ?
Francis Lelong : Il faut d’abord imaginer qu’une start-up, surtout à l’époque, est une entreprise qui est très dépendante de ses fonds d’investissement, de leur argent, et cela même s’ils n’ont pas la majorité du capital. C’est ce que j’ai appris à mes dépens. J’étais encore naïf et je pensais encore que la raison pouvait l’emporter, mais la réalité fut très différente de cela.
Au départ de mon éviction, il y a une incompréhension croissante entre associés. Je pense sincèrement que si nous étions restés solidaires, si nous nous étions battus ensemble, les fonds n’auraient rien pu faire. C’est ce désaccord-là qui a conduit ensuite les fonds d’investissement à agir comme ils l’ont fait. Certains ont crû au scénario des fonds, qui était bien évidemment catastrophiste et destiné à nous faire croire que l’entreprise courait à sa perte. Nous avions alors peu d’expérience et mes associés leur ont fait confiance. Aujourd’hui, les choses se passeraient sans doute différemment. Ce qui m’a choqué à l’époque, c’est le manque de considération pour le travail fait par nous, entrepreneurs, sans considération pour le temps de travail, l’énergie, la motivation, le cœur qu’on y a mis.
Au lendemain de votre éviction, vous comprenez que vous n’avez plus de salaire, que vous n’allez pas avoir droit au chômage et que tout l’argent que vous aviez était dans l’entreprise ? Un réveil forcément difficile…
D’abord, je pense qu’il ne faut pas se plaindre parce qu’on a choisi cette vie d’entrepreneur. Je dis souvent aux entrepreneurs que je rencontre : si vous n’êtes pas prêt à accepter ce risque, ne vous lancez pas. La création d’entreprise peut nous rendre riche, très riche. Mais elle peut nous faire tout perdre. Il faut l’accepter. S’il n’y a pas ce risque-là, il n’y a pas de valeur dans la réussite et le succès.
N’est ce pas cela aussi qui pousse à se relever après un échec ?
Bien sûr ! A cette époque-là, j’en étais déjà à ma quatrième ou cinquième entreprise créée. Je savais qu’il y aurait un après, que j’aurais d’autres idées, d’autres opportunités dans la vie. Contre toute attente, j’ai même très bien dormi. Le deuxième élément important à dire, c’est que même si je n’avais plus un centime de côté à l’époque, j’avais une famille qui a pu me venir en aide, des amis aussi. Malheureusement, certains entrepreneurs n’ont pas ce filet de sécurité. C’est pourquoi je soutiens depuis des années une association qui s’appelle Les Rebondisseurs Français. J’y ai rencontré des mères de famille cheffes d’entreprise, qui vivaient dans leur voiture depuis un mois avec leur enfant parce qu’elles n’avaient plus rien.
Les dispositifs qui permettent aux chefs d’entreprise de bénéficier d’un minimum de couverture se sont néanmoins bien améliorés ces vingt dernières années. Moi, j’ai eu la chance de ne pas être dans cette situation et ça m’a permis de prendre trois mois pour me battre et faire valoir mes droits. Un temps aussi nécessaire pour réfléchir sereinement à la suite et repartir très vite. La clé est là aussi. Certes, il faut faire le bilan, comprendre ce qui n’a pas fonctionné, mais également repartir très vite.
Justement, quelles sont les étapes indispensables de la résilience ?
Il y a forcément une part de remise en question personnelle à faire. Être chef d’entreprise, c’est d’abord un métier qui ne s’apprend pas vraiment à l’école. C’est beaucoup de terrain, beaucoup d’expériences. L’échec fait partie de l’expérience d’entrepreneur. Il faut aussi accepter qu’on maîtrise très peu de choses et qu’on a beau déployer tout ce qu’il faut, parfois le facteur humain – les investisseurs, les business angels, le banquier, le commissaire aux comptes, les avocats, chacun ayant leurs propres objectifs – peut jouer contre vous.
Diriez-vous que la France et les entrepreneurs sont aujourd’hui tétanisés par l’échec et que c’est un mal très français ?
Les choses ont beaucoup changé. Je le constate tous les jours, ça n’a plus rien à voir avec la situation d’il y a vingt ans. On entend même l’inverse puisque j’assiste à des conférences où on explique aux jeunes qu’il faut absolument qu’ils se plantent avant de réussir ! Ce qui est faux : on peut réussir du premier coup ! La France est devenue un pays d’entrepreneurs. Les jeunes ont envie de monter leur boîte. Auparavant, ils rêvaient d’être fonctionnaires ou cadres chez L’Oréal, Total ou Philip Morris. L’acceptabilité par la société de l’échec a beaucoup évolué, on s’est un peu américanisé dans ce sens-là. A un bémol près. Il reste deux mondes séparés. Dans celui des start-up, l’échec est parfaitement accepté. Dans celui des PME, il y a encore beaucoup de travail à faire auprès des banquiers, de l’administration. Dans une petite ville de province, faire faillite avec sa PME peut être encore très stigmatisant.
Des aventures entrepreneuriales après Sarenza, vous en avez connu beaucoup. Certaines ont marché, d’autres moins. La dernière, Alegria.group, est un succès puisque vous êtes aujourd’hui un des leaders européens du no-code. Qu’est-ce que le no-code à l’heure de l’IA ?
Pour faire simple, nous pouvons enfin nous passer du diktat des développeurs… J’ai « planté » des boîtes à cause d’eux. Quand on arrive à cumuler le no-code, l’automatisation et l’intelligence artificielle, on peut soi-même créer des applications et des sites web. On compte 30 % en plus d’applications sur l’Apple Store et le Google Store depuis le début de l’année. Des applis créées par des gens qui n’avaient jamais appris à coder avant et qui se lancent. C’est formidable. Nous essayons aussi d’aider les Français à attraper cette révolution de l’IA. Nous comptons plus de 12 000 apprenants actuellement dans notre école et nous avons « acculturé » presque 200 000 personnes en France.
Cela fait quasiment vingt ans que l’aventure Sarenza s’est terminée pour vous. Avec le recul, que feriez-vous différemment ?
Beaucoup de choses. La première chose, c’est que je n’aurais sans doute plus besoin de lever autant de fonds auprès d’investisseurs pour développer cette société. A l’époque, nous avions investi plus d’un million d’euros dans le site web pour vendre des chaussures. Aujourd’hui, il y a plein d’outils disponibles immédiatement pour vendre n’importe quoi sur la toile. On vit depuis quarante ans dans un monde où il fallait des développeurs pour créer sa start-up et cette étape coûtait beaucoup d’argent. Chez Alegria, nous n’avons absolument pas levé d’argent auprès de grands fonds d’investissement, on l’a fait uniquement auprès de de business angels qui ont une approche un peu différente. Il existe tout un tas d’investisseurs fiables – les fonds de private equity, les family offices, les business angels – qui ont un rôle fondamental dans l’écosystème. Mais effectivement, je suis un petit peu vacciné des grands fonds d’investissement…
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Author : Béatrice Mathieu
Publish date : 2026-06-15 09:45:00
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