Alors que les jeux de société font un tabac, certains d’entre eux et le succès qu’ils rencontrent en disent long sur leur époque. Cet été, L’Express décrypte des jeux cultes, de l’abaissement de la culture générale que révèlent les questions du Trivial Pursuit au fil des éditions, au retour du réalisme en géopolitique avec Risk, en passant par les mutations de la mondialisation (Richesses du Monde) et le backlash contre le politiquement correct avec Blanc-manger Coco, devenu incontournable à l’heure de l’apéro. Vous apprendrez aussi pourquoi le vénérable Monopoly valide la stratégie de Donald Trump et permet d’éclairer son élection.
EPISODE 1 – De Hamlet à Cyril Hanouna : ce que le Trivial Pursuit dit du déclin de la culture G
« I like it. What’s next ? » Jeffrey Breslow, l’un des principaux concepteurs américains de jeux, ne finira pas sa phrase. Et tant pis s’il vient à peine de franchir le seuil du vingt-sixième étage de la Trump Tower (New York). Le maître des lieux, qui a publié il y a quelques mois The Art of the Deal (1987), a l’instinct pour ces choses-là – du moins aime-t-il le laisser croire. Et puis comment résister à l’idée d’un jeu à son nom inspiré du célèbre Monopoly ? Il faut dire qu’en plus d’être passé maître dans l’art de décliner sa marque sous toutes ses formes, Donald Trump est aussi un fan absolu du célèbre jeu de société qui, dit-on à l’époque, imprime plus de billets chaque année que le gouvernement américain. Au point que près de vingt ans plus tard, et malgré l’échec commercial de « Trump : the Game », le magnat envisage de lancer une émission de téléréalité inspirée du Monopoly. D’après le magazine Fortune, celui-ci aurait même cherché en 2025 à mettre au point un jeu crypto calqué sur « Monopoly Go ! », la déclinaison mobile du jeu de plateau, l’un des plus populaires de l’histoire. C’est que pour Donald Trump, celui-ci n’est pas qu’une madeleine de Proust. C’est une philosophie, et peut-être bien l’un des ressorts de son ascension, du monde des affaires jusqu’au bureau Ovale…
Engranger des terrains
Tout joueur de Monopoly le sait : dans une partie, le premier enjeu consiste à acheter un maximum de titres pour occuper le terrain et ainsi récolter le plus de loyers possibles. A Atlantic City, ville qui, ironiquement, a inspiré les noms de rues dans la version américaine du jeu de plateau, Donald Trump a certes connu son lot de faillites dans les années 1990. Reste que l’insatiable homme d’affaires n’a jamais cessé d’acquérir des hôtels, golfs et autres licences de marque. De quoi bien vite faire oublier le fiasco de ses débuts, et bâtir un empire.
Tant le Monopoly que la géopolitique exigent du discernement. Jouer son va-tout comporte des dangers.
Klaus Dodds
L’analogie ne s’arrête pas là. Si dans le jeu désormais commercialisé par Hasbro, engranger des terrains est un prérequis, constituer un monopole est une nécessité pour maximiser les bénéfices. Ce qui n’a visiblement pas échappé au magnat. Pour construire la célèbre tour de la Cinquième Avenue, à New York, celui-ci s’est en effet appliqué à rassembler un certain nombre d’actifs contigus : le grand magasin Bonwit Teller, le terrain lui-même, les droits aériens de Tiffany’s, ainsi qu’une parcelle supplémentaire. De quoi décupler la valeur de l’édifice, et faire, au passage, un pied de nez aux origines du jeu initialement créé par Lizzie Magie (alors connu sous le nom de « The Landlord’s Game »), qui visait à dénoncer les injustices créées par la concentration de richesses et les monopoles fonciers.
« Jeu de crasses »
Qui dit maximiser les gains dit aussi cibler les joueurs en difficulté, donc susceptibles de céder des terrains à prix cassés pour se renflouer. Le Monopoly étant, comme le résume Pierre-François Periquet, directeur de la communication chez Hasbro, avant tout un « jeu de crasses ». Or c’est une chose connue : l’une des armes les plus éprouvées du magnat consiste à négocier en exploitant les faiblesses de ses interlocuteurs. A commencer par Jeffrey Breslow. Lors de son entrevue avec Trump, en 1988, le concepteur de jeux table sur un deal à parts égales. Mais Trump ne l’entend pas ainsi : ce sera soixante-quarante ou rien. Le hic : Jeffrey Breslow n’a aucune chance de commercialiser « Trump : the Game » sans l’implication du principal intéressé, qui le sait parfaitement… C’est que pour l’homme d’affaires, l’art de la négociation est, comme au Monopoly (et à la boxe, l’un de ses sports préférés), un jeu à somme nulle ; la victoire d’un joueur impliquant la défaite de l’autre. Ce que confirme Michael D’Antonio, biographe de Trump interrogé par Foreign Policy. « Comme [Trump] me l’a expliqué, il ne s’intéresse pas aux accords ‘gagnant-gagnant’, mais uniquement aux résultats où ‘je gagne’. »
Groenland, Panama, Venezuela… Depuis le retour de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, Klaus Dodds, géographe et professeur de géopolitique à l’université Royal Holloway de Londres, n’en finit plus de voir en celui-ci un joueur de Monopoly. Auprès de L’Express, le spécialiste prend l’exemple de l’ancienne colonie danoise, sur laquelle Donald Trump a jeté son dévolu sans égard pour ses 57 000 habitants. « ‘La population’ n’est apparue comme sujet de discussion qu’après ‘la vente' », note-t-il. « Or le Monopoly consiste entièrement à accumuler des propriétés qui ne sont que des rues, des zones, des noms de lieux. C’est un jeu dépeuplé (…) Cela reflète bien l’approche de Trump, indifférente à toute logique centrée sur les populations, et impitoyablement orientée vers le foncier et l’immobilier ».
Le géographe prévient cependant : l’accumulation n’est pas sans risques. « Tant le jeu que la géopolitique exigent du discernement. Jouer son va-tout comporte des dangers ». Et Klaus Dodds de mentionner l’attaque lancée par Donald Trump contre l’Iran, qui a selon lui révélé « très clairement que Téhéran était en mesure de mettre en pratique quelque chose qu’il préparait depuis longtemps : le blocus du détroit d’Ormuz ». Le spécialiste cite par ailleurs la théorie de l’historien britannique Paul Kennedy, selon laquelle les puissances dominantes auraient tendance, comme peuvent le faire certains joueurs trop gourmands, à étendre leurs engagements au-delà de leur capacité économique et politique à les soutenir. De quoi mener au déclin ou à l’effondrement. A trop vouloir dominer l’hémisphère occidental et contrôler des points de passage stratégiques, Donald Trump pourrait donc bien finir par s’en mordre les doigts. Au risque de n’être pas le seul perdant du jeu, et d’entraîner dans sa chute le soft power et le leadership américain…
>> Découvrez l’épisode 3 de notre série d’été le vendredi 7 août
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-07-31 14:00:00
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