Ils ne se connaissaient pas vraiment avant que la brutale éviction de leur éditeur Olivier Nora, voulue par Vincent Bolloré, ne soude une partie des auteurs Grasset. Pour L’Express, Tania de Montaigne et Pascal Bruckner reviennent sur l’affaire Grasset qui a chamboulé le monde de l’édition, mais plus généralement pose la question d’une cancel culture de droite en pleine guerre culturelle. Leur critique, notamment contre CNews, est d’autant plus forte que les deux essayistes et romanciers n’avaient auparavant pas hésité à dénoncer les dérives d’une gauche obsédée par les identités. Tania de Montaigne répond aussi à un billet de L’Express qui ironisait sur l’idée de congés payés pour les écrivains, émise lors des « Etats généreux » organisés par le collectif des auteurs Grasset…
L’Express : En évinçant Olivier Nora et en déclenchant l’affaire Grasset, Vincent Bolloré semble avoir réussi à fédérer des auteurs aux opinions politiques très différentes, de Virginie Despentes à Frédéric Beigbeder…
Pascal Bruckner : Des auteurs qui se détestaient cordialement se sont retrouvés à fraterniser autour d’Olivier Nora, qui avait cette capacité de réunir des univers très différents.
Tania de Montaigne : Nous avons entre auteurs Grasset un dénominateur commun, qui est l’idée du principe démocratique. Cette pluralité d’opinions, de styles, de regards, c’est ça qui a fait le sel de cette maison.
L’union sacrée tient-elle toujours malgré les divergences idéologiques ?
T. d.M. Oui, parce que nous travaillons sur nombre de sujets. Il y a la question du catalogue, du statut des auteurs, des contrats, du lien avec les libraires… Chacun s’empare d’un thème et essaie de le faire avancer en incluant toutes les personnes (experts, élus, avocats, syndicats…) qui ont travaillé dessus avant nous. On a aussi créé notre association pour pouvoir accompagner, y compris financièrement, sur les actions juridiques à venir.
Vous avez tous les deux défendu l’universalisme face aux dérives identitaires à gauche, ce qu’on a appelé le « wokisme ». Mais cette affaire Grasset ne confirme-t-elle pas que la cancel culture est encore plus redoutable au sein de la droite radicale ?
T.d.M. Je ne sais pas bien ce qu’est le « wokisme », je me méfie des mots qu’on peut employer pour dire tout et n’importe quoi. Mon problème c’est la censure, qu’elle soit de gauche ou de droite.
P.B. La cancel culture est un phénomène transpartisan. On a cru qu’il était né à gauche, mais on voit aux Etats-Unis le retour du maccarthysme. Les républicains ont voulu annuler Shakespeare, Margaret Atwood ou un certain nombre d’auteurs qu’ils jugent impies ou immoraux. On voit qu’en France, Vincent Bolloré pratique la censure. A CNews, devenu Censure News, des chroniqueurs comme Elisabeth Lévy ou Philippe Bilger ont été virés. Un général, Bruno Clermont, a été évincé parce que ses propos sur l’Ukraine n’ont pas plu à Xenia Fedorova, ancienne directrice de Russia Today. Ils ont fait partir Sonia Mabrouk, ce qui leur a coûté cher. Contrairement à ce que prétend cette chaîne, ce n’est pas un combat de la liberté d’expression contre la censure. Vincent Bolloré n’est en rien pluraliste, ni démocrate. C’est un petit roi qui exige une loyauté absolue. Tous les gens de sa chaîne en témoignent, dès qu’on fronce un sourcil à ses ordres, on est licencié. C’est vraiment une volonté de puissance sans limites.
Les prises de position prorusses de CNews ne sont pas populaires
Pascal Bruckner
Un actionnaire majoritaire ne peut-il pas faire ce qu’il veut de sa maison d’édition, quitte à en payer le prix d’un point de vue commercial, comme cela semble être le cas avec Grasset ?
P.B. Non. Il n’est pas libre d’agir comme un seigneur qui fouette ses esclaves. Avec Grasset, Vincent Bolloré a hérité d’une maison avec une riche histoire, et qui gagnait de l’argent. Il se doit de la faire prospérer, il bénéficie d’un legs qui ne lui appartient pas. Alors, évidemment, comme il est très riche, il se fiche que Grasset meurt…
T.d .M. C’est quand même paradoxal. Vincent Bolloré prétend avoir un rapport à l’Histoire, au patrimoine et à la tradition, se posant comme défenseur de valeurs immuables, la religion catholique en tête, mais, visiblement, la notion de patrimoine s’arrête aux portes des bibliothèques.
P.B. Il y a trois ans, j’avais participé à un livre sur l’abbaye de Lagrasse, édité par Nicolas Diat, qu’on accuse d’être à l’origine de l’éviction d’Olivier Nora. Nicolas Diat m’avait averti qu’un ouvrage chez Grasset de Metin Arditi sur Jésus avait déplu à « Vincent ». Je trouvais ça déjà étonnant. C’est vraiment le retour de la mise à l’index. C’est le catholicisme d’avant Vatican II.
Un billet de L’Express ironisait sur l’une des propositions émises lors des « Etats généreux » organisés par le collectif des auteurs Grasset : octroyer des congés payés aux auteurs, alors que l’économie de l’édition ne se porte déjà pas bien. L’article a été très mal reçu par votre collectif…
T.d. M. Cet article de L’Express comparait un auteur, Julien Delmaire, homme noir portant des dreadlocks, à Doc Gynéco, avec le sous-entendu qu’il est forcément paresseux, cliché raciste par excellence. Nous avons été choqués de voir qu’un journaliste de L’Express s’en prenait à la même personne et avec les mêmes allusions douteuses que le JDD. Par ailleurs, votre journaliste a prétendu rendre compte de nos Etats généraux (qui ont duré 3 heures 30), sans préciser qu’il n’y avait pas assisté, et en se basant uniquement sur une vidéo de quelques minutes dont il n’a retenu que quelques phrases. Dans cette vidéo, Julien Delmaire, ne faisait, en fait, que reprendre le projet de loi de Jean Zay sur le statut des auteurs, rédigé à l’époque du Front populaire. Depuis le début de notre mouvement, les attaques qui nous ciblent s’appuient toutes, soit sur le cliché de l’auteur parasite et assisté, soit sur celui de la caste germanopratine petite-bourgeoise qui passe son temps à boire du champagne au Flore, comme l’a écrit Le Monde Diplomatique.
C’était l’un des arguments utilisés par les médias appartenant à Vincent Bolloré : il ne s’agirait que d’une querelle germanopratine. Que répondez-vous à cela ?
T.d.M. Il est assez ironique de voir un milliardaire nous expliquer que nous serions une caste ! Notre mouvement regroupe plus de 300 personnes avec des situations sociales très différentes. Beaucoup parmi les autrices et auteurs Grasset (et parmi les auteurs en général) ont deux ou trois boulots. Le revenu moyen annuel d’un auteur est de 3 500 euros. On est loin de la bouteille de champagne au Flore !
Au fond, c’est une tendance qui entend reléguer la culture hors de la société. Alors que l’affaire Grasset a déclenché un mouvement de fond dans tous les secteurs culturels (cinéma, théâtre, musique) qui met en lumière des enjeux de société (IA, concentration des entreprises culturelles, survie des librairies…).
L’Express a aussi publié un article sur le retour de bâton contre une droite qu’on peut qualifier de « trumpiste » ou « bolloréenne ». Les audiences de CNews sont en baisse et elle a perdu sa place de leader parmi les chaînes d’information en continu…
P.B. Des habitués des plateaux CNews confient en effet que ça va très mal en interne. Les prises de position prorusses de la chaîne ne sont pas populaires. Il y a deux ou trois ans, on retrouvait sur CNews des informations qu’on ne pouvait pas entendre ailleurs, comme sur l’immigration. C’était l’argument de la chaîne. Maintenant, cela tourne en rond : dès qu’il y a un événement important comme la guerre en Iran, ils n’ont pas de vraie rédaction. Et CNews se transforme le week-end en radio Vatican : j’ai l’impression de retrouver les Jésuites de mon enfance. Mais les Français, même de droite, ne sont pas des bigots.
Nous assistons aujourd’hui à une répétition de l’élection présidentielle de 2027. On voit bien ce que ferait le RN s’il arrivait au pouvoir : suppression du service public, censure, écrasement des voix dissidentes… Ce seraient des mini-Trump. Vincent Bolloré est un milliardaire avec idéologie, comme Matthieu Pigasse, l’islamo-gauchiste antisioniste, de l’autre côté de l’échiquier politique.
Grasset vient de publier le livre de Boualem Sansal, débauché de chez Gallimard…
P.B. J’ai défendu Boualem Sansal pendant un an. Je l’aime beaucoup, ce qui lui est arrivé en Algérie est effrayant. C’est un homme blessé, je ne connais pas le détail de ses démêlées avec Antoine Gallimard et Karina Hocine [NDLR : secrétaire générale des éditions Gallimard] lesquels ont fait quand même beaucoup pour sa libération. Mais ces querelles personnelles ne nous regardent pas. Je me réjouis que Légende marche très bien et je souhaite que Boualem Sansal retrouve la paix de l’âme et la santé du corps dans une France qui est sa nouvelle patrie.
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Author : Thomas Mahler
Publish date : 2026-06-15 15:00:00
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