Alors qu’en France, la taxe Zucman continue d’occuper les esprits à gauche, aux États-Unis aussi, les milliardaires sont de plus en plus dans le collimateur d’une partie des démocrates. « On ne peut pas gagner un milliard de dollars. C’est impossible », a récemment affirmé l’égérie de la gauche radicale Alexandria Ocasio-Cortez, estimant qu’il existe un seuil à partir duquel l’accumulation de richesse devient imméritée. Le nouveau maire de New York Zohran Mamdani, défenseur acharné d’une hausse des impôts pour les plus riches, a, lui, annoncé une proposition de taxe sur les « pied-à-terre », qui s’appliquerait aux propriétaires de biens immobiliers résidentiels ne vivant pas à plein temps dans la ville. Sur la côte ouest, la Californie s’apprête à soumettre à référendum un projet de taxe sur les milliardaires, destiné à financer le système de santé.
Une rhétorique et des initiatives que Michael R. Strain, directeur des études de politique économique à l’American Enterprise Institute, observe avec inquiétude et exaspération. Dans une récente analyse publiée par ce think tank influent, ce professeur à l’université de Georgetown juge que « la guerre contre les milliardaires » est une absurdité économique autant qu’un danger démocratique. Dans un entretien accordé à L’Express, il explique pourquoi, selon lui, l’idée que les milliardaires ne peuvent s’enrichir qu’aux dépens des classes moyennes repose sur une vision fausse de l’économie. Selon lui, la montée de la défiance envers les milliardaires trouve davantage son origine dans la crise financière de 2008 que dans les inégalités elles-mêmes. Enfin, il explique pourquoi certaines fortunes suscitent plus d’hostilité que d’autres…
L’Express : La guerre contre les milliardaires est un « dangereux non-sens », avertissez-vous. Quel est le danger ?
Michael Strain : C’est une idée dangereuse et absurde. Absurde, d’abord, parce qu’elle est erronée sur le plan analytique. Nous ne vivons pas dans une économie à somme nulle, où les gains des uns seraient automatiquement les pertes des autres. Il est faux de prétendre que l’on ne peut devenir milliardaire qu’en s’enrichissant aux dépens des classes moyennes. Par ailleurs, l’ensemble de la société bénéficie des individus qui apportent des contributions exceptionnelles. Regardez notre conversation : elle se déroule grâce au Wi-Fi. Je vous parle depuis un produit Apple. J’ai programmé cet entretien avec un logiciel Microsoft exécuté sur un ordinateur Dell. À chacune de ces étapes, on retrouve des entrepreneurs devenus milliardaires. Michael Dell est milliardaire et, selon moi, il l’a mérité. Bill Gates est milliardaire et il l’a mérité. Steve Jobs a créé une immense valeur et a gagné sa fortune en conséquence. Nous profitons tous des innovations apportées par ces personnes, qui ont souvent pris des risques considérables et consenti d’importants sacrifices personnels, notamment durant les premières décennies de leur vie, lorsqu’elles se consacraient entièrement à leurs projets.
Ensuite, la guerre contre les milliardaires est dangereuse. Il est important de faire passer aux jeunes le message que c’est une bonne voie à suivre. Ceux qui connaissent une grande réussite dans le monde des affaires ne sont pas de sombres personnages qui exploitent la nation. Ce sont des personnes qui contribuent énormément à la nation et au monde, et qui devraient être considérées comme des modèles plutôt que comme des méchants.
Enfin, utiliser le système fiscal pour cibler un groupe de personnes à des fins punitives est intrinsèquement dangereux. La motivation qui sous-tend nombre des propositions défendues par des figures comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez me semble avant tout punitive. L’idée derrière cela est que l’existence même des milliardaires serait une erreur des politiques publiques ; qu’il n’y aurait pas de milliardaires si les politiques étaient mieux conçues ; que les milliardaires sont néfastes pour la société, disposent de trop de pouvoir, de trop de richesse et qu’il faudrait les remettre à leur place dans l’intérêt général. Or cela est très différent d’un argument économique classique en faveur d’un impôt progressif, par exemple.
Au-delà des déclarations d’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani, un sondage Harris Poll publié en 2025 indique que plus d’un tiers des Américains considèrent que l’économie américaine favorise les ultra-riches. Ce diagnostic vous paraît-il fondé ?
Vous auriez pu aussi citer Elizabeth Warren qui défend cette idée de « taxe sur les ultra-millionnaires ». Il est d’ailleurs intéressant de noter que ces gens-là parlaient auparavant beaucoup des millionnaires. On entendait sans cesse l’expression « les millionnaires et les milliardaires ». Puis les déclarations fiscales de Bernie Sanders ont été rendues publiques et il s’est avéré qu’il était lui-même millionnaire. A partir de là, ils ont cessé de parler des « millionnaires » pour se concentrer sur les milliardaires. Ils ont sans doute estimé que cela ne suffisait pas. C’est alors qu’est apparue cette expression d’Elizabeth Warren : « ultra-millionnaire ».
Les gens ne sont pas tant préoccupés par les inégalitéss que par leurs propres perspectives économiques
Pour répondre à votre question, je ne sais pas exactement ce qu’on entend par « favoritisme ». Selon moi, le système américain de capitalisme démocratique récompense les personnes qui ont une très forte tolérance au risque, qui sont particulièrement innovantes, entreprenantes et qui disposent de capacités hors du commun. On en voit des exemples dans de nombreux domaines. Jerry Seinfeld est un humoriste incroyablement talentueux ; il est milliardaire. Bruce Springsteen et Taylor Swift sont des auteurs-compositeurs et interprètes exceptionnellement doués ; ils sont tous deux milliardaires. Jeff Bezos est un innovateur, un entrepreneur et un dirigeant d’entreprise particulièrement talentueux ; il est lui aussi milliardaire. Par définition, les milliardaires sont davantage récompensés par le marché que les personnes dont le patrimoine se chiffre en millions, en centaines de milliers de dollars ou même qui ont un patrimoine net négatif. Je ne considère pas cela comme le signe d’un dysfonctionnement. C’est ainsi que le système est censé fonctionner.
La défiance envers les milliardaires progresse-t-elle aux États-Unis ?
Une défiance croissante à l’égard des riches et des Américains qui réussissent s’est développée à la suite de la crise financière de 2008 et de la lente reprise qui a suivi. J’ai donc le sentiment que cette défiance s’inscrit dans une montée plus générale du populisme, dont je situe les racines dans la crise de 2008. Ensuite, à mesure que l’économie s’est remise de la crise, en 2016, 2017, puis plus nettement encore en 2018 et 2019, et que les salaires ont commencé à progresser pour les travailleurs dans leur ensemble, l’attention portée aux milliardaires et les inquiétudes à leur sujet ont commencé à diminuer. Puis la pandémie de 2020 a, selon moi, ravivé les préoccupations populistes… Il me semble qu’il y a davantage aujourd’hui de méfiance envers les milliardaires qu’en 2006. En revanche, elle me paraît moins forte qu’il y a une dizaine d’années.
Dans un rapport de 2024, l’Organisation internationale du travail (OIT) alertait sur l’écart croissant entre les revenus du travail et ceux du capital dans le monde. Ce creusement contribue-t-il au malaise d’une partie des travailleurs et, plus largement, à la montée des mouvements populistes observée dans de nombreux pays ?
J’en doute. D’abord, je ne crois pas que des sujets comme la répartition du revenu national entre le travail et le capital soient des préoccupations saillantes pour les millions d’Américains qui se rendent aux urnes pour voter en faveur de candidats ou de mouvements populistes. Ce ne sont pas, à mon avis, des enjeux particulièrement mobilisateurs dans le débat public. Sur le plan économique, ensuite, cela ne m’inquiète pas vraiment. Au bout du compte, les revenus reviennent toujours à des individus : qu’ils prennent la forme de salaires ou de revenus du capital, ils seront dépensés.
Ce qui m’importe davantage, c’est de savoir si les rémunérations sont principalement déterminées par la productivité. C’est là, selon moi, la véritable question. La part du capital ou la part du travail dans le revenu national me paraît moins importante que la solidité du lien entre productivité et rémunération. Ce qui compte, à la fois économiquement et politiquement, c’est de savoir si les individus sont rémunérés à hauteur de leur contribution. Un économiste chercherait à répondre à cette question en mesurant le rôle de la productivité dans la formation des salaires. C’est donc sur ce point que nous devrions concentrer notre attention. Et, à mon sens, les données montrent que la productivité reste leur principal déterminant.
Le patrimoine des ménages américains les plus aisés a progressé beaucoup plus vite que celui des classes moyennes depuis les années 1980. Selon la Réserve fédérale, les 1 % des Américains les plus riches détenaient près d’un tiers du patrimoine total du pays en 2025, un niveau record. Quand les milliardaires voient leur fortune exploser pendant que les classes moyennes s’inquiètent pour leur niveau de vie, cela ne fait-il pas le jeu des populistes ?
Beaucoup de gens présentent la question de cette manière. Mais cette lecture repose implicitement sur l’idée que la richesse est un jeu à somme nulle. Autrement dit, lorsque les plus fortunés s’enrichissent, ce serait nécessairement au détriment des classes moyennes ou populaires. Ce n’est pas ma vision. Les plus riches s’enrichissent, certes, mais ils créent aussi de la richesse qui, sans eux, n’existerait pas. Ils en captent une partie, tandis que le reste de la société bénéficie de la valeur produite par leurs activités. Par ailleurs, le patrimoine des classes moyennes américaines a lui aussi progressé au fil du temps.
Ce qui nourrit le populisme tient davantage à la manière dont les individus perçoivent leur propre situation économique. Dans les années 1990, les inégalités augmentaient déjà fortement, mais elles suscitaient relativement peu d’attention parce que les salaires progressaient et que les perspectives économiques étaient favorables. Il faut plutôt regarder du côté de la crise financière de 2008 et de la reprise particulièrement lente qui a suivi. C’est là que se trouvent, selon moi, les racines de nombreuses frustrations qui se sont ensuite exprimées politiquement.
Pourquoi ?
Si l’on observe la période qui a suivi la crise financière, le salaire moyen aux États-Unis était plus faible en 2014 qu’il ne l’était en 2007. Les ménages ont donc perdu du terrain pendant plusieurs années. Dès lors, il n’est pas surprenant, selon moi, que le populisme ait progressé durant cette période. Beaucoup avaient le sentiment de ne plus avancer économiquement. Pourtant, si l’on suit ma manière de voir les choses, les inégalités ont plutôt diminué dans les années qui ont suivi la crise. On se retrouve alors face à un paradoxe : dans les années 1990, les inégalités augmentent mais presque personne ne s’en préoccupe ; après la crise financière, elles reculent alors que tout le monde se met à parler d’inégalités.
Mon interprétation est que les gens ne sont pas tant, en réalité, préoccupés par les inégalités elles-mêmes que par leurs propres perspectives économiques et leur niveau de vie. Lorsque les choses vont bien pour eux, ils n’éprouvent pas particulièrement de ressentiment envers les plus riches. En revanche, lorsqu’ils ont le sentiment que leur situation se dégrade, ce ressentiment tend à être plus fort. Donc, ce qui compte avant tout, c’est leur situation financière personnelle, et plus largement, la manière dont ils envisagent leur avenir : à quoi ressembleront les cinq prochaines années ? Ils constatent qu’ils n’ont pas eu d’augmentation depuis trois ans, que les perspectives d’en obtenir une ne semblent pas très bonnes, qu’ils pourraient certes quitter leur emploi mais qu’il leur serait difficile d’en retrouver un autre, et cela les inquiète.
Ils ne passent pas leur temps à se demander ce qui se passe sur Park Avenue à Manhattan. Leur attention est d’abord tournée vers leur propre situation.
Vous affirmez que les riches ne sont pas riches parce qu’ils ont pris aux autres, mais parce qu’ils ont créé de nouvelles richesses, et que les fortunes des milliardaires reflètent avant tout la valeur de leur contribution à l’économie. Vous allez avoir du mal à convaincre celles et ceux, nombreux, qui estiment que rien ne justifie de tels niveaux de richesse…
Il est difficile de faire comprendre cela, parce que l’idée selon laquelle la richesse est un jeu à somme nulle paraît plus intuitive. D’ailleurs, il a fallu très longtemps aux économistes et aux philosophes pour comprendre réellement d’où venait la richesse. Le livre d’Adam Smith s’intitule La Richesse des nations précisément parce qu’il cherchait à expliquer l’origine de la richesse des pays. À l’époque, nous n’avions pas encore vraiment compris ces mécanismes. Ce sont donc des questions complexes.
Il existe de nombreux malentendus concernant les riches et l’impôt
Il me semble que l’on peut rendre cette idée plus accessible en prenant l’exemple des sportifs ou des artistes. Il est évident pour un amateur de basket que LeBron James apporte une valeur exceptionnelle à son équipe. De même, beaucoup de passionnés de musique comprennent intuitivement que Taylor Swift offre quelque chose de rare et très recherché sur le marché. C’est la même chose pour le monde des affaires. Plus les gens sont directement en contact avec les innovations ou les activités associées à certains milliardaires comme Jeff Bezos ou Bill Gates, plus il leur est facile de comprendre pourquoi ceux-ci sont devenus riches. Les gens utilisent Amazon ou Microsoft et perçoivent directement la valeur de ces services dans leur vie quotidienne. En revanche, lorsqu’on parle de fonds spéculatifs ou de mécanismes financiers complexes, les choses deviennent beaucoup plus opaques. Et plus elles sont opaques, plus il devient difficile pour le grand public de comprendre d’où vient la richesse créée et pourquoi certaines personnes gagnent autant d’argent.
Zohran Mamdani, Joseph Stiglitz et Gabriel Zucman ont récemment appelé à taxer davantage les plus riches, estimant que les ultrariches ne paient pas leur juste part. Pourtant, selon l’universitaire Ed Maydew, en 2019, le 1 % des Américains les plus riches a acquitté environ un quart de l’ensemble des impôts fédéraux. Où se situe la vérité ?
Il existe de nombreuses idées fausses et de nombreux malentendus concernant les riches et l’impôt, et cela ne date pas d’hier. Les gouvernements ont besoin de recettes fiscales et beaucoup d’entre eux, y compris le gouvernement fédéral américain, recourent de manière excessive au financement par le déficit. Je suis donc favorable à un système fiscal progressif. Je préférerais même que l’on taxe moins les revenus ou le patrimoine et davantage la consommation, tout en conservant une progressivité. Mais cela ouvre un débat plus complexe. L’idée selon laquelle les personnes les plus aisées devraient contribuer davantage que les autres me paraît parfaitement défendable.
En revanche, celle – que l’on retrouve notamment chez le professeur Gabriel Zucman – selon laquelle les plus riches échapperaient davantage à l’impôt que les Américains ordinaires me paraît beaucoup plus difficile à soutenir. Aux États-Unis, une grande partie des ménages ne paie pas d’impôt fédéral sur le revenu. Et il est encore plus difficile de soutenir que la plupart des milliardaires ne paieraient pas d’impôt fédéral sur le revenu. Au fond, tout cela me paraît relever davantage de la démagogie que d’une contribution utile au débat public.
Il y a six ans, dans le livre American Dream Is Not Dead (But Populism Could Kill It), vous mettiez en garde contre la véracité du discours des populistes de droite comme de gauche selon lequel le rêve américain serait mort. Écririez-vous le même livre aujourd’hui ?
J’irais même plus loin sur ce point, car la résilience remarquable de l’économie américaine face à la pandémie, puis face à l’ensemble des défis économiques et politiques qui ont suivi, a renforcé ma conviction que les fondamentaux de l’économie américaine sont extrêmement solides. Ces fondamentaux continuent de générer des progrès pour les travailleurs et les ménages ordinaires, malgré des vents contraires particulièrement puissants.
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Author : Laurent Berbon
Publish date : 2026-06-16 16:00:00
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