Soudain, Jordan Bardella se redresse, montre quelques signes d’agacement, coupe son interlocutrice. Piqué au vif, il sort des éléments de langage, et c’est là qu’il peut partir à la faute. Alors que le président du Rassemblement national se rend ces jeudi et vendredi en Pologne, nos confrères de Politico lui ont demandé pourquoi il ne s’est jamais rendu en Ukraine. Après tout, Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Édouard Philippe y ont récemment fait le déplacement. Pourquoi pas lui ? « Oui, pour eux, c’est un peu le théâtre », moque le jeune patron du RN. Il poursuit, attaque aussitôt : « Quand on voit Édouard Philippe descendre du train avec son pyjama et ses mocassins sur un théâtre de guerre, je pense que ce n’est pas très sérieux. »
La saillie est trop excessive pour être efficace. D’autant que le boxeur sait rendre les coups. « Toujours mieux d’être en mocassins à Kiev qu’à la botte du Kremlin à Paris », avait cinglé, sur X, Nathalie Loiseau, qui accompagnait le maire du Havre. Bardella en Pologne ? « C’est Tintin qui découvre l’Europe », persifle aujourd’hui l’eurodéputée.
Dans la célèbre BD, le capitaine Haddock a ses sparadraps ; celui de Jordan Bardella, et par extension du RN, c’est la Russie. Indécollable. Bardella, qui tente de faire oublier les positions historiques de son parti, a beau dire que la Russie représente « une menace multidimensionnelle » pour l’Europe et que ce déplacement « est aussi un geste de solidarité à l’égard d’un pays qui a vu se réactiver à ses frontières les ambitions impériales russes », rien n’y fait. Il reste prisonnier d’un programme – la sortie de la France du commandement intégré de l’Otan, par exemple – et des votes du groupe qu’il préside au Parlement européen, les Patriotes : en plein désengagement américain, ses troupes ont voté contre le prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine. « Vous incarnez le parti de la capitulation face à Vladimir Poutine », lui avait lancé Raphaël Glucksmann lors d’un débat avant les élections européennes. Les récurrentes campagnes d’ingérence du Kremlin, qui s’était félicité du score du RN aux dernières élections législatives, n’aident pas à lever les soupçons.
Quand Jordan Bardella se rend à l’Est, il pense au Sud. Dans l’interview accordée à Politico, il cite en modèle la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni qui « sera demain un partenaire incontournable ». L’Italienne est au cÅ“ur du projet d’union des droites dont Bardella rêve et qui se réalise déjà , à Strasbourg, sur des textes clés, comme le règlement retour, qui vient d’être définitivement adopté. A date, les nationalistes ne siègent pas ensemble au Parlement européen : ils sont divisés en trois groupes : les Patriotes, les Conservateurs (ECR) portés par Meloni, et les Souverainistes (ESN), où siège l’AfD allemande. Jordan Bardella exclut toute alliance avec l’AfD mais aimerait réunir ECR – groupe dans lequel siège Marion Maréchal – et les Patriotes. C’est la raison pour laquelle il a rendez-vous avec des représentants du Mouvement national, proche des Patriotes, et du PiS, proche d’ECR. Selon la presse polonaise, un rendez-vous aurait même été organisé avec le président polonais, Karol Nawrocki, proche du PiS. Un potentiel allié en cas de victoire du RN en 2027. Le gouvernement actuel de Donald Tusk est pro-européen mais des élections parlementaires doivent s’y tenir en novembre de l’année prochaine.
« Stigmate groupusculaire »
Si le déplacement vise, en partie, à rassurer l’opinion publique polonaise, il est moins question de parler de la Russie que de nouer des alliances électorales. « Notre ambition c’est de voir les choses en grand et de construire demain cette nouvelle architecture européenne (…) pour bâtir cette Europe des nations, des coopérations entre États », précise Jordan Bardella. Voilà pour la première partie du voyage. Après avoir visité le centre d’opérations de Frontex, dont il a recruté l’ex-dirigeant Fabrice Leggeri, Jordan Bardella se rendra, vendredi, à la frontière biélorusse. Là encore, il sera moins question du risque militaire que des tensions migratoires – depuis plusieurs années, Varsovie accuse Minsk d’organiser, avec l’appui de Moscou, l’afflux de migrants pour déstabiliser la Pologne.
Plus Bardella se rapproche de Moscou, moins il parle de Poutine. Il faut dire qu’un précédent invite à la prudence. Ne rappelle-t-on pas systématiquement à Marine Le Pen sa poignée de main avec le président russe, à Moscou, en mars 2017 ? « Quand vous parlez à Poutine, vous parlez à votre banquier », avait lâché Emmanuel Macron lors du débat de l’entre-deux-tours, en 2022, en référence à deux prêts russes contractés par le FN en 2014. Effet garanti, à seulement deux mois du début de l’invasion russe de l’Ukraine.
Comment, dès lors, se débarrasser de ce sparadrap ? En l’assumant, serait tenté de répondre un mariniste : « C’est un des stigmates groupusculaires du RN : on ne montre jamais nos faiblesses. On aurait gagné à dire qui avait refusé de nous voir et à expliquer pourquoi on devait contracter ces prêts. Au lieu de cela, on subit le récit. L’entretien avec Poutine n’avait strictement aucun intérêt mais, en termes de récit, on s’est mis dans la merde ».
Ou en assumant quelques divergences avec la cheffe ? Alors que Marine Le Pen affirmait récemment que la France sortirait du commandement intégré de l’Otan « dans le quinquennat », Jordan Bardella nuance : pas tant que la guerre est en cours. Il arrive même qu’ils étalent, par conseillers interposés, leurs différences. Le 10 mai dernier, Pierre-Romain Thionnet, conseiller de Bardella, s’attaque sur X au « pacifisme » pro russe « d’une partie des nationaux ». « L’intérêt national c’est la guerre ??? », lui répond Philippe Olivier, conseiller spécial et beau-frère de Marine Le Pen. Le premier, sous l’amicale pression du second, retirera son tweet. Un mois plus tard, en voulant donner des gages, Jordan Bardella tombe dans un piège.
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Author : Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-06-18 14:30:00
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