Il y a une forme de décomplexion polie dans les propos de Qingguo Jia. Ce professeur à l’école d’études internationales de l’Université de Pékin, également membre de la plus haute instance consultative politique de Chine, parle cash. Avec une forme de condescendance assumée lorsqu’il s’agit d’évoquer les difficultés de l’Europe et son manque de compétitivité. Si les déséquilibres commerciaux sont si amples, c’est tout simplement parce que les produits chinois sont de meilleures qualités et beaucoup moins chers… Rien à voir officiellement avec de quelconques avantages.
Et cet universitaire proche de Xi Jinping de vanter la stratégie chinoise d’investissement en Europe, une stratégie gagnant-gagnant qui permettra au Vieux Continent de profiter des technologies chinoises, de son savoir-faire et de créer des emplois. Après tout, c’est ce que les Occidentaux ont fait en Chine quand le pays s’est ouvert à la mondialisation. Comme un tête-à -queue de l’histoire. De passage à Paris pour un grand colloque organisé par Amundi, ce spécialiste des relations internationales a accordé à L’Express une interview dans laquelle il lance un avertissement aux Européens : arrêtez de suivre les Etats-Unis et travaillez sur votre propre autonomie. Une autonomie sinisée sans doute.
L’Express : Depuis des années, les dirigeants chinois promettent un rééquilibrage de la croissance chinoise, avec une montée en puissance de la demande intérieure et une moindre dépendance aux exportations… Une stratégie en échec. Quelles sont les principales fragilités de l’économie chinoise ?
Qingguo Jia : Nous faisons face à de nombreux défis. Le premier est d’ordre international. Les prévisions pour l’économie mondiale ne sont pas très optimistes et beaucoup craignent une crise économique globale. Nous subissons l’inflation générée par la guerre en Iran et les tensions dans le détroit d’Ormuz. De plus, nul ne sait si nous traversons ou non une bulle de l’intelligence artificielle. Si elle éclate, l’impact financier sera colossal. Car même en Chine, notre développement économique est profondément intégré à celui du reste du monde.
Le second bloc de défis, vous avez raison, concerne l’impact du vieillissement démographique sur la dynamique de la demande intérieure. Structurellement, les personnes âgées dépensent moins que les jeunes, ce qui crée un déficit de consommation. Le marché immobilier reste fragile et ne semble pas vraiment sorti de récession, ce qui pèse également sur la consommation des ménages. Comme nos entreprises sont de plus en plus compétitives, le moteur des exportations se porte extrêmement bien, ce qui pose évidemment la question de nos gigantesques excédents commerciaux. La construction de relations mutuellement bénéfiques et durables avec nos partenaires en matière de commerce et d’investissement devient un problème aigu qu’il nous faut impérativement résoudre.
Justement, le déficit commercial de l’Europe avec la Chine a atteint 98 milliards d’euros – un record – au premier trimestre 2026, contre 65 milliards un an auparavant. La Chine exporte-t-elle son problème démographique et ses surproductions massives ?
Il ne s’agit pas d’exporter nos problèmes, mais de pérenniser une relation mutuellement bénéfique. Les entreprises chinoises ont gagné en compétitivité. Si les Européens achètent nos produits, c’est parce qu’ils sont de très haute qualité et moins chers que ceux produits sur le Vieux Continent… Ce sont d’excellentes affaires ! Ce n’est donc pas un problème de surproduction.
Il nous faut aujourd’hui passer à une nouvelle étape bénéfique pour les deux parties. En facilitant par exemple la création de coentreprises en Europe, notamment dans le secteur automobile. Cela permettra de créer des emplois en Europe, des profits pour les investisseurs européens et un partage de technologies. Finalement, c’est de cette manière que la Chine s’est développée par le passé. Lorsque le pays s’est ouvert à la mondialisation, nos entreprises étaient faibles. Nous avons invité les investisseurs étrangers à créer des coentreprises. Grâce à cela, nous avons bénéficié de capitaux, appris les technologies avancées, les compétences de gestion et créé des emplois. C’est ce qui a permis notre succès.
La Chine ambitionne donc d’apprendre à l’Europe à être meilleure ?
Disons que nous pouvons nous entraider… Ce n’est pas un jeu à somme nulle. Nous devons trouver des solutions créatives aux déséquilibres actuels plutôt que d’accuser sans cesse la Chine. Entendre les Chinois qualifier les Européens de protectionnistes, et les Européens accuser la Chine d’exporter ses problèmes de vieillissement n’est pas constructif. Il faut trouver des moyens de promouvoir nos intérêts mutuels.
Comment réagissez-vous face à la guerre technologique menée par les Etats-Unis ?
Nous n’en sommes pas satisfaits. Plusieurs entreprises chinoises ont souffert des restrictions américaines. Huawei, par exemple, a perdu son activité de téléphonie mobile pendant quelques années sous la pression de ces sanctions, mais elle est en train de revenir.
Notre réponse est de développer nos propres alternatives. Si vous refusez de nous vendre une technologie, nous la concevrons nous-mêmes ! A terme, notre stratégie est également de développer des technologies capables de dissuader les Etats-Unis ou d’autres pays d’imposer des restrictions à la Chine. Prenez l’exemple des terres rares : la Chine possède un avantage majeur dans ce domaine. Nous pouvons l’utiliser comme levier de dissuasion face aux abus de contrôle des exportations de haute technologie par les Etats-Unis. Par ailleurs, l’Amérique n’a pas compris qu’elle joue contre ses propres intérêts en contraignant l’accès de la Chine à la haute technologie. En nous vendant des produits technologiques matures, mais pas nécessairement les plus avancés, les Etats-Unis pourraient rentabiliser leurs investissements et utiliser cet argent pour financer la recherche de la génération suivante afin de rester compétitifs. Car ils ne sont pas compétitifs sur la production de basse et moyenne gamme : lutter avec nous sur ce terrain est inutile.
Les contrôles chinois sur l’exportation des terres rares ont-ils vocation à s’inscrire dans la durée ?
Oui, ces contrôles vont perdurer, mais leur niveau dépendra de la situation géopolitique. Si un pays étranger menace les intérêts nationaux fondamentaux de la Chine – comme sur la question de Taïwan ou par une ingérence dans nos affaires intérieures – la Chine durcira probablement le contrôle sur les terres rares.
Vous considérez donc cela comme une arme économique ?
Les Etats-Unis et l’Europe justifient leurs restrictions technologiques envers la Chine en affirmant que ces technologies pourraient être utilisées à des fins militaires. La Chine peut appliquer exactement la même logique : nous devons contrôler nos exportations de terres rares pour éviter qu’elles ne servent à fabriquer des armes sophistiquées dirigées contre nous. Le raisonnement est identique, mais comme la Chine ne l’applique que depuis peu, les Américains et les Européens n’y sont pas habitués.
Vous semblez mettre l’Europe et les Etats-Unis sur le même plan, ce qui n’est pourtant pas tout à fait le cas…
C’est parce que les Européens suivent la politique américaine la plupart du temps ! Prenez le cas de Huawei : les Etats-Unis ont banni la marque, les Britanniques et les Allemands ont testé minutieusement les produits sans jamais rien trouver d’anormal, et pourtant, eux aussi, ont fini par bannir Huawei. L’Europe s’aligne trop souvent sur les Etats-Unis, et la Chine déplore cette situation. Nous souhaiterions qu’elle soit plus autonome.
Si l’Europe acquiert une autonomie stratégique, elle importera moins de Chine…
C’est aux Européens de définir le curseur de leur autonomie. Le commerce et l’investissement relèvent de l’intérêt mutuel. L’Europe veut exploiter ses avantages comparatifs, et la Chine veut matérialiser les siens. Nous commerçons non pas par sympathie mutuelle, mais parce que cela accroît notre prospérité.
Si l’on exclut le vin et le fromage, dans quel secteur l’Europe conserve-t-elle aujourd’hui un avantage économique sur la Chine ?
Le vin et le fromage sont d’excellents produits…
Lorsque l’Europe impose des taxes douanières sur les constructeurs automobiles chinois, c’est largement pour protéger son industrie car les conditions de production – et donc le cadre de la concurrence – ne sont pas équitables… Qu’en pensez-vous ?
Ce n’est pas juste. Je le répète : lorsque les Européens achètent chinois, c’est pour des raisons de prix et de qualité, sinon ils achèteraient ailleurs ou consommeraient local. C’est un choix européen, pas chinois. La Chine cherche évidemment à vendre ses produits et à faire du profit mais elle est consciente des déséquilibres commerciaux liés. L’implantation de coentreprises est, je pense, l’un des moyens de résoudre ces déséquilibres au profit des deux parties.
Que pensez-vous de l’accord commercial annoncé entre les Etats-Unis et la Chine en janvier ?
Je ne pense pas qu’un grand accord global voie réellement le jour à court terme. L’administration Trump ne souhaitera probablement pas signer d’accord avec la Chine avant d’en avoir conclu avec le reste du monde. La logique est simple : si les Etats-Unis négocient d’abord avec la Chine, ils devront faire plus de concessions que d’ordinaire car l’économie chinoise est extrêmement compétitive.
Si un tel accord était signé en premier, les alliés des Etats-Unis viendraient leur dire : « Nous ne négocions plus, donnez-nous simplement les mêmes conditions que la Chine ». Cela compliquerait la stratégie américaine. Pour les Etats-Unis, il est préférable de geler la situation actuelle et de négocier plus tard. C’est pour cela qu’un accord définitif n’a pas été signé et que nous en sommes seulement à une suspension des taxes annoncées des deux côtés. C’est vraisemblablement ce que souhaitent les Etats-Unis.
Comprenez-vous l’inquiétude occidentale concernant Taïwan ?
Sur Taïwan, notre espoir reste de parvenir à une réunification par des voies pacifiques. Comme le gouvernement chinois l’a toujours affirmé, nous ferons tout notre possible pour promouvoir une unification pacifique du pays plutôt que d’employer la force. Nous n’utiliserons la force qu’en cas d’absolue nécessité. Par exemple, si Taïwan déclare son indépendance, si l’île développe des armes nucléaires ou si elle invite des troupes étrangères à occuper son territoire. Ce sont les trois scénarios d’urgence définis par le président Yang Shangkun il y a bien des années, les rares cas de figure où la Chine se verrait contrainte d’employer la force.
Source link : https://www.lexpress.fr/economie/politique-economique/la-chine-peut-aider-les-europeens-a-devenir-meilleurs-les-lecons-dun-universitaire-proche-de-xi-YH22BNMJGVCSRBBTCAC3NL2KPM/
Author : Béatrice Mathieu, Tatiana Serova
Publish date : 2026-06-18 16:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.