Après la mort de sa mère la reine Elizabeth II, le 8 septembre 2022, le prince Charles est devenu roi à l’âge de 73 ans. L’année de ses 40 ans, L’Express avait consacré sa couverture à l’éternel prétendant à la couronne britannique et dessiné le portrait d’un prince de Galles loin de l’austère cour d’Angleterre.
Cet article a été publié pour la première fois dans L’Express du 8 juillet 1988
Il refuse l’argent de l’Etat. Il paie volontairement ses impôts. Il va dans les ghettos de Londres. Il se bat contre le chômage, le racisme, les promoteurs… Too much ? La reine s’inquiète. Mrs Thatcher s’irrite.
Le vent glacial qui remonte la Tamise souffle sur les quais déserts de Victoria Embankment. Des dizaines de clochards ont trouvé, sous le pont Waterloo, un morne refuge aux averses qui balaient Londres en cette nuit de novembre. Malgré l’heure tardive, trois ou quatre silhouettes s’avancent avec précaution entre les flaques d’eau, qui reflètent par éclats le faisceau d’une torche électrique.
Sous les arches de pierre noire, des corps serrés les uns contre les autres s’agitent dans le rayon lumineux : visages mangés par la barbe, yeux clignotants lourds de sommeil, bouches édentées d’où sortent des grognements de protestation. Les braseros clandestins rougeoient sur les pavés humides. Indifférent à l’odeur aigre et aux altercations, le petit groupe de visiteurs s’attarde longuement au milieu des clochards. Aucun d’entre eux n’a reconnu l’homme qui, depuis près de deux heures, les questionne familièrement et semble prendre tant d’intérêt aux interminables récits de leurs malheurs.
Penché en avant, la main dans la poche de sa veste de sport, incognito, Charles, prince de Galles, héritier de la couronne, semble être aussi à l’aise, en ces lieux, qu’au palais de Buckingham, dont les grilles se dressent à quelques centaines de mètres.
La classe politique aimerait le cantonner au rôle de potiche
Cette visite non officielle n’est pas sa première équipée secrète. Le fils aîné de la reine manifeste, en effet, la plus grande sympathie pour la population déshéritée de son royaume, et n’hésite pas à multiplier les contacts avec les jeunes chômeurs, les sans-abri et, en général, tous les laissés-pour-compte de la société britannique. Cette préoccupation, ni récente ni opportuniste, fait partie d’un ensemble de prises de position et d’initiatives qui, depuis près d’une dizaine d’années, dessinent les contours d’une stratégie. Ce choix du prince n’est pas un choix de prince. Bien que la famille royale sacrifie régulièrement à ses obligations charitables, l’engagement de Charles tranche singulièrement sur celui que commande un simple souci de circonstance.
Il n’en récolte pas que des louanges. Critiques et même invectives accueillent régulièrement ses démarches. Pour échapper au rôle dans lequel une bonne partie de la classe politique aimerait bien le cantonner – celui d’une potiche – il a appris à utiliser le retentissement médiatique que provoque inévitablement chacune de ses interventions. La promotion de ses idées lui tient à coeur, même si sa popularité grandissante, au sein des classes moyennes et populaires, inquiète aussi bien Buckingham Palace que Whitehall, siège du gouvernement.
Depuis un an, le prince Charles a fait irruption, avec fracas, dans le microcosme, bouleversant par la bande le jeu politique traditionnel. Sur un terrain où on ne l’attendait pas : celui du bon sens. Et de l’architecture. Ses prises de position, en ce domaine, ont provoqué une remise en question totale de l’aménagement urbain et bien des grincements de dents.
Un livre vient de lui être consacré : The Prince, The Architects and New Wave Monarchy. Cette « nouvelle vague monarchique », sur laquelle surfe le prince de Galles, commence même d’inquiéter sérieusement les plus conservateurs, qui se posent avec effroi la question : le prince héritier serait-il de gauche ?
On l’appelait « Plum-pudding »
La couronne britannique peut-elle se permettre une telle « excentricité » ? On l’appelait « Plum-pudding ». La presse populaire s’est longtemps moquée de lui. Qui aurait cru que Charles bousculerait un jour les habitudes du royaume ?
De fait, les droits traditionnels de la monarchie britannique sont limités au souverain régnant. La reine Elisabeth reçoit, une fois par semaine, le Premier ministre, qui l’ « informe » des principales décisions prises par le gouvernement. La reine doit être consultée, elle peut encourager, ou manifester des réserves. Elle ne gouverne pas. Elle est tenue, de surcroît, à une totale impartialité dans le domaine politique. Quant à l’héritier du trône, il ne possède, lui, aucun droit particulier. Il est contraint d’attendre la mort du souverain pour occuper la fonction pour laquelle il est formé depuis son plus jeune âge.
Il a toujours existé, en Grande-Bretagne, un problème des princes héritiers : la longévité du souverain détermine l’âge auquel ils accèdent au trône. Edouard VII, fils de la reine Victoria, a été couronné à 60 ans. George V le fut à 45 ans, et George VI, à 41. Le prince Charles n’a pas attendu son 40e anniversaire pour s’exprimer sur des sujets sensibles : chômage, pauvreté, racisme. Il s’inquiète même, à l’occasion, de l’absence de Noirs parmi les horse-guards. Provoquant les premiers remous dans le monde politique et au sein de la famille royale.
Comment ce prince a-t-il acquis ses goûts d’indépendance ? Son père, peut-être ? Très tôt, le duc d’Edimbourg, afin d’éviter que son fils ne soit élevé par un précepteur, dans une atmosphère trop protégée, le place d’abord à Cheam School, puis à Gordonstown, deux établissements fréquentés par les enfants de la middle class. Il participe aux activités sportives et culturelles, joue Shakespeare et effectue un stage de préparation militaire. Charles a encore les oreilles décollées, quelques complexes et l’air balourd, lorsque, à l’occasion d’un voyage annuel de l’école, dans l’île de Lewis, il s’essaie à une manifestation d’indépendance. Il pénètre dans un pub et s’installe au comptoir. « Je n’étais jamais allé dans un bar, confiera-t-il plus tard. La seule chose que je savais, c’est qu’il fallait commander à boire. J’ai demandé du cherry. »
Le premier prince de Galles diplômé d’une université
Pour son malheur, un journaliste se trouve également au comptoir, et, le lendemain, l’anecdote fait la manchette des journaux. Le prince va garder de cette aventure le dégoût du cherry et une certaine circonspection envers la presse. Il saura s’en souvenir.
Après Gordonstown, le prince Charles poursuit ses études à Cambridge. Une première dans l’histoire de la monarchie britannique. Il apprend l’histoire, sous la direction de lord Butler, directeur du Trinity College. Une charmante étudiante aide lord Butler à rédiger ses Mémoires : Lucia Santa Cruz, la fille de l’ambassadeur du Chili à Londres. Les deux jeunes gens sympathisent. On est en 1968, elle est catholique, plus âgée que lui, étrangère et professe des idées progressistes. Lui a juste 20 ans, peu d’expérience, et il est l’héritier du trône. Elle entame leur éducation politico-sentimentale. Il faudra toute l’autorité de lord Butler pour que Charles renonce aux beaux yeux de Lucia. Et, surtout, celle de lord Mountbatten, son oncle et mentor, pour l’empêcher d’adhérer au Parti travailliste, comme il en a la ferme intention.
A défaut, il fait du sport. Charles entre dans l’équipe universitaire de polo, fait du ski, de la voile et passe, avec succès, en 1970, le Bachelor of Arts d’histoire, devenant ainsi le premier Prince de Galles diplômé d’une université.
Les autres titres qu’il possède lui sont accordés de droit : duc de Cornouailles et de Rothesay, comte de Carrick et baron de Renfrew, lord des Isles et grand intendant d’Ecosse, depuis l’âge de 4 ans. Il est aussi Prince de Galles et comte de Chester à 10 ans. Investi officiellement prétendant au trône en 1969, il est nommé, aussitôt, colonel du Royal Regiment of Wales et officier supérieur d’une kyrielle d’unités.
D’autres princes de Galles se sont contentés de cette carte de visite. Pas lui. Il s’obstine, entre à l’école de l’air pour suivre les cours de pilote de chasse et s’engage dans la Royal Navy (selon la tradition familiale). Pilote d’hélicoptère à 26 ans, il intègre l’école navale de Greenwich et prend le commandement effectif d’un dragueur de mines. Enfin, lassé des joies militaires, il résilie son engagement en décembre 1976.
Ne pas devenir le gardien muet de la tradition, comme la reine
Une nouvelle vie commence. Il a presque 30 ans, pas de métier, mais des espérances. Sa mère le nomme conseiller privé, ce qui lui donne accès aux documents officiels qu’elle reçoit chaque semaine pour consultation et signature. La fameuse « black box », qui contient les secrets d’Etat du gouvernement de Sa Majesté.
Il plonge avec délectation dans les mystères de la boite noire, découvre les ressorts du pouvoir et les limites du rôle de monarque. Sans doute, déjà , décide-t-il de ne pas devenir comme la reine : le gardien muet de la tradition. Un personnage de musée de cire. Il préfère, encore quelques années, étudier les possibilités qui peuvent s’offrir à un futur roi d’Angleterre.
Le choix est restreint. Le prince de Galles est tenu d’assister à une multitude de cérémonies officielles, qu’il honore de sa seule présence, purement décorative. Les voyage en Grande-Bretagne et à l’étranger constituent également une part importante et contraignante de ses obligations. (Il effectuera, vraisemblablement, sa dixième visite officielle en France, en novembre prochain). Qualifié de recordman du serrage de main et du découpage de rubans, il laisse dire… et consacre, dans l’anonymat, son énergie à mettre sur pied les organisations à même de servir sa stratégie politique.
L’entreprise est difficile. Le prince doit affirmer sa personnalité dans un étroit corridor que lui concèdent les deux monuments du pouvoir britannique : Buckingham Palace et Whitehall. Entre deux femmes. L’une, sa mère, entend bien assurer, entièrement, ses royales prérogatives. Elle a restauré une monarchie a minima, qui assure la pérennité de sa descendance. L’autre, le Premier ministre, veille jalousement à ce que quiconque n’empiète sur le pouvoir légitime qu’elle détient démocratiquement. La reine dirige la famille royale – qu’elle appelle la « firm » – dans la pure orthodoxie, avec une maîtrise confortée par trente-six ans de règne. Margaret Thatcher, elle, surveille, avec une vigilance de fer, les efforts d’un prince dont elle mesure les aspirations, mais dont elle redoute, déjà , des velléités de prétendant.
Diana lui permet d’exister médiatiquement
C’est une troisième femme qui va donner au prince Charles les moyens de ses ambitions. Lady Diana Spencer devient, le 29 juillet 1981, princesse de Galles et explose dans les journaux du monde entier. Sa beauté et son charme donnent au couple princier une notoriété exceptionnelle. La presse du coeur, la presse tout court se bousculent autour de Lady Di. Charles va récupérer, au service de ses idées, cet amplificateur qui accompagne, désormais, leurs faits et gestes. Qu’importe les pseudo-scandales. Diana lui permet d’exister « médiatiquement » : il suffit…
Charles dispose d’un instrument dont il va tirer le meilleur parti : le Silver Jubilee Trust. Fondation historique, qui fait appel à la générosité des membres de l’establishment ; lesquels se disputent l’honneur de figurer sur les listes de généreux donateurs. Il s’en servira, tout en y ajoutant une contribution originale : le Prince’s Trust. Une véritable organisation, destinée à apporter une aide directe à des jeunes ; 1 200 bénévoles oeuvrent pour le projet princier, et pas uniquement des dames patronnesses … « Le prince veut donner une chance à ceux qui n’en ont pas les moyens, de réaliser un rêve ! » explique Tom Shebbeare, directeur du Prince’s Trust. Pas de bureaucratie. Pas d’Etat. Le prince est en prise directe avec le peuple : tout ce qu’il aime.
La fondation s’intéresse également au reclassement social des jeunes en fin de droits de chômage ou fraîchement sortis de prison. Tous les oubliés de la société ultralibérale. Chaque mois, 500 places leur sont offertes pour qu’ils suivent un stage intensif de qualification professionnelle. L’hébergement, la nourriture et les cours sont gratuits ; environ 50 % des effectifs trouvent du travail à l’issue de cette formation.
Le prince croit également aux vertus du service civil. Il a mis en train une expérience, au pays de Galles, baptisée « Venture » : plusieurs équipes de 12 personnes, qui s’engagent à travailler, pendant un an, dans des services sociaux, des hôpitaux etc.
Le prince Charles pendant une cérémonie à Alrewas, en Angleterre, le 15 août 2020.
Ce n’est pas tout. Charles plonge dans les ghettos. Dans les quartiers les plus pauvres de l’Angleterre. Là où l’on compte 50 % de chômeurs, où sévissent la crise du logement, les problèmes de santé publique, le vandalisme, la criminalité et la tension raciale. Il y finance, depuis sept ans, une organisation d’entraide, Business in the Community. Lui-même s’est rendu, à plusieurs reprises, au coeur des quartiers les plus pourris de la capitale. Il accuse : « Je suis épouvanté par les conditions de travail dans les quartiers déshérités de West End. En particulier, celles de la population émigrée. Les gens vivent dans des conditions presque aussi déplorables que celles du sous-continent indien. Ce n’est pas acceptable ! »
« Si vous n’êtes pas content, abandonnez le trône »
Une telle déclaration, de la bouche d’un membre de la famille royale, prétendant au trône, de surcroît, provoque un malaise à l’intérieur du gouvernement. La presse populaire conservatrice se fait le haut-parleur de la discrète désapprobation de Whitehall. « Cessez de penser ! titre le Sun. Si vous n’êtes pas content, abandonnez le trône. » Les éditorialistes les plus généreux se lancent dans une analyse pseudo-psychologique des états d’âme de ce quadragénaire sans emploi et hurlent à l’immixtion intolérable dans un domaine interdit à la famille royale: « Protégez-nous des rois intelligents ! Charles 1er a perdu la tête ; Charles II a vendu son pays aux Français, et George III a perdu l’Amérique … »
La presse britannique, particulièrement friande des scandales au sein de la famille royale, déteste que ses héros favoris s’évadent des scénarios à la Dallas ou à la Dynastie qu’elle leur fabrique sur mesure. Charles n’en a cure : depuis longtemps, il ne lit que le Financial Times…
Il sait que, s’il n’a pas la cote à Fleet Street, il se taille une belle popularité dans la rue. C’est ce qui l’intéresse. « He’s sticking up for us! » (Il se défonce pour nous !) crient les prolos de West End. C’est vrai que Charles aime être au milieu des gens, pauvres. Noirs, chômeurs et malades, de préférence. Il paraît plus à l’aise que dans les cérémonies officielles.
Wester Hailes, 30 juin. Il inaugure, dans un supermarché d’un faubourg populaire d’Edimbourg, des points de rendez-vous pour chômeurs, où l’on met à leur disposition des informations et un spécialiste de la recherche d’emplois et de la formation professionnelle, ainsi qu’une crèche, pour les mères qui cherchent un boulot. A proximité, au milieu des immeubles entassés sur la lande comme un jeu de construction, on a créé un parc de loisirs pour les habitants des HLM : un mini-basket, une pelouse et quelques arbres.
C’est une toute petite unité, mais ce modeste effort, dans ce grand ensemble sinistre, a la magie d’un sourire un soir de désespoir. Charles saute de la Bentley, expédie rapidement la cérémonie, plante un arbre, serre des mains et se précipite dans la foule. « We want Charles ! » (Nous voulons Charles !) scandent les gosses. Des mamies lui attrapent les mains, de grands prolos écossais lui crient : « Hello. Charly ! » Lui est heureux, confiant, naturellement à l’aise. Il a cette attitude attentive, la tête légèrement penchée en avant, sans impatience, qui provoque chez ces gens – qu’on n’écoute jamais – un raz de marée de mots. Imperturbable sous les postillons, il prend son temps, pose des questions et répond en souriant.
« Il ne peut apporter de solution à chacun, explique l’un de ses proches. Mais il est persuadé que, en créant de petites unités d’intervention, en rénovant l’habitat, en participant à la lutte contre le chômage, il les aide à recouvrer un peu de dignité. »
Le prince Charles n’est pas un sot
Le prince Charles est un humaniste. Mais pas un sot. Il a trouvé le moyen d’entrer de plain-pied dans l’arène politique. L’architecture. Qu’importe ce qu’en pense Buckingham ! Le scandale de sa visite dans les ghettos de Londres à peine apaisé, il va en provoquer un autre. Délibérément. Il s’attaque, en décembre 1987, au cours du dîner annuel de l’association des promoteurs immobiliers – devant un parterre de capitaines d’industrie, de planificateurs urbains et d’architectes – aux véritables responsables de l’urbanisation du béton.
« Vous avez fait plus de dégâts à Londres que les bombardiers de la Luftwaffe pendant le Blitz … Lorsque la Luftwaffe a écrasé nos immeubles sous ses bombes, elle ne les a pas remplacés par des choses plus choquantes que les gravats. Eh bien, nous, si ! » Et de donner comme exemple la cathédrale Saint Paul (XVIIe siècle), aujourd’hui cernée par une ceinture d’immeubles hideux. Évoquant Paris il ajoute : « Il y a d’horribles immeubles à la Défense, mais pourriez-vous réellement imaginer qu’ils aient été construits autour de Notre-Dame ? »
Le prince ne fait que dénoncer ce que chacun déplore, mais il assortit ses propos d’une critique que le gouvernement de Mme Thatcher ne peut ignorer. Faisant un parallèle avec la loi Malraux, qui protège, en France, les bâtiments et les quartiers historiques – ce qui n’existe pas en Grande-Bretagne – il poursuit : « La liberté des promoteurs est une mauvaise liberté. Ils imposent leurs caprices : c’est une forme de tyrannie. » La flèche vise directement le gouvernement et les principes ultralibéraux du thatchérisme. Too much ?
Officiellement, « pas de commentaires » au 10 Downing Street. Il n’est pas de coutume de relever les déclarations d’un membre de la « royal family ». Mais, officieusement, le Premier ministre fait savoir son irritation par l’intermédiaire du lobby. Cette institution, typiquement britannique, réunit régulièrement les patrons de grands journaux et le porte-parole du Premier ministre… qui se laisse aller à quelques confidences.
Le lendemain, la presse populaire riposte violemment à des dizaines de millions d’exemplaires : « Cette déclaration a un parfum de socialisme. » On a la conviction, à Downing Street, que « le prince n’est pas, à notre grand regret, l’un des nôtres ». Sans aller jusqu’à le traiter de poisson-pilote du Parti travailliste, un éditorialiste rappelle que, dans sa jeunesse, Charles a voulu adhérer au Labour. Et que ses prises de position se rapprochent dangereusement de celles d’un centriste de gauche.
De quoi se mêle-t-il ?
On recherche ce parfum de socialisme dans les multiples déclarations du prince. Ne s’est-il pas prononcé pour la surpression de la liste civile (53 millions de francs), à laquelle il a lui-même renoncé pour vivre de ses rentes personnelles du duché de Cornouailles ? « La famille royale, a-t-il dit, doit avoir ses propres ressources. Si ses membres ont recours à l’Etat pour la moindre chose, ils ne deviennent rien de moins que des marionnettes et des prisonniers dans leur propre pays. » N’a-t-il pas décidé de payer volontairement des impôts à l’Etat ? Qui, dès lors, peut l’empêcher de s’exprimer comme n’importe quel citoyen ?
L’année dernière, au cours d’une réunion d’hommes d’affaires et de syndicalistes au Royal Albert Hall, il a proposé que les grandes firmes versent 1 % de leurs profits à de petites entreprises locales et à des coopératives qui luttent efficacement contre le chômage. Il n’épargne pas, non plus, certains choix politiques de Margaret Thatcher. Il s’est prononcé pour la réalisation du projet Hotol (avion spécial à décollage et à atterrissage horizontaux), que le Premier ministre refuse de financer. De quoi se mêle-t-il ? Il fait peur.
La réaction du Parti conservateur est immédiate. Norman Tebbit, ancien président de ce parti, est chargé de rappeler officiellement à l’ordre l’héritier du trône : « Les discours du prince mettent en danger la monarchie », déclare-t-il à la BBC. Ces croisades pour la rénovation des ghettos irritent les tories, qui l’accusent d’outrepasser ses prérogatives.
Faisant illusion à une récente visite à Sheffield, bastion travailliste du Nord, où le Prince de Galles a exprimé, sans réserve, son soutien à une initiative conjointe de la municipalité et d’entreprises locales pour régénérer un quartier déshérité, Tebbit menace : « Si le prince Charles commençait de préconiser une solution socialiste ou une solution travailliste à ces problèmes, le danger pour la monarchie deviendrait crucial ! » Et, en guise de coup de pied à l’âne, il lance : « Cette sympathie particulière du futur roi d’Angleterre pour les chômeurs du royaume tient au fait que le prince Charles est, lui aussi, un chômeur et qu’il le restera jusqu’à ce qu’il hérite du trône. A 40 ans, il n’a jamais assumé la moindre responsabilité. C’est précisément son problème. » Le lendemain, la presse britannique titrait : « Trouvez-lui un job ! »
Le prince Charles n’est pas désarçonné par cette contre-attaque. Ses rapports avec Mme Thatcher – ce n’est pas un secret – sont plutôt distants. En privé, il ne manque pas de regretter son intransigeance quasi pathologique. Notamment après la guerre des Falkland, où elle n’a pas daigné tendre la main à l’Argentine. Et dans l’affaire des otages au Liban, où elle s’obstine à refuser toute négociation. Les travaillistes, eux, sont perplexes. Et c’est en cercle très privé qu’ils se laissent aller à quelques confidences : « Charles, c’est un mec bien … », murmure le député de gauche Ken Livingstone, dit Ken le Rouge.
Dans cette situation de « guerre fraîche », le prince louvoie au plus près entre Buckingham et Whitehhall. Sa mère craint pour la pérennité du trône. Thatcher l’a dans le collimateur. Lui, trace sa route, impressionné par le règne de Juan Carlos, dont il admire le rôle d’arbitre actif en Espagne.
Il dégage un magnétisme et un charisme
Depuis cinq ans, Charles a constitué parallèlement un cabinet privé, afin de se donner les moyens de son indépendance. Il s’est débarrassé des secrétaires particuliers imposés par le palais, pour choisir un brillant banquier, sir John Ridell, enclin à le considérer plus comme un être humain que comme une marionnette. Un conseiller aux affaires politiques est chargé d’évaluer les limites des interventions princières : des architectes, des journalistes et des hommes d’affaires l’assistent dans ses entreprises et la gestion de ses fondations.
Près d’une quinzaine de personnes, discrètes et efficaces, qui éprouvent énormément de sympathie pour leur patron. « Il dégage un magnétisme et un charisme dus, en grande partie, à sa totale sincérité, confie l’un d’eux. Ce n’est certainement pas un homme torturé par le doute ni l’indécision. Il souhaite contribuer à la grandeur de son pays et estime qu’il a un rôle à jouer comme futur roi, dans les limites de la loi. »
Des hommes qu’il accueille dans son intimité ont contribué à façonner son caractère. John Higg, disparu en 1967, lui permit d’éclairer son jugement en matière d’environnement, mais aussi d’acquérir son autonomie financière. Un écrivain-philosophe-aventurier, sir Laurence Van der Post, l’a initié à la philosophie jungienne. Cette amitié pour un homme de plus de vingt ans son aîné n’a pas manqué d’agiter le microcosme. Le prince Charles aurait-il un gourou ? En 1977, au cours d’un safari au Kenya, il découvre, avec le vieil homme, les mystères de l’Afrique.
Il a récidivé l’année dernière, s’isolant quatre jours dans le désert de Kalahari. Un mois plus tard, il disparaît pendant trois jours : il s’est réfugié dans les Outer Hebrides, auprès des 120 habitants d’un îlot, constamment battu par la tempête, tout au nord de l’Ecosse. L’héritier de la couronne a passé son temps à rassembler les moutons, à pêcher la crevette, à planter des pommes de terre, à construire des murs de pierre. Il a dormi sur une paillasse et s’est longuement promené tout seul. Les commentateurs s’interrogent sur cette propension à s’isoler. Est-ce grave ? Ces « breaks », disent ses amis, sont la marque d’une indépendance de caractère et sont sains pour lui. Il a besoin, de temps à autre, de trouver une paix intérieure et d’être débarrassé de la pression des médias et des affaires publiques. Inquiétant ?
La reine n’est peut-être jamais allée assez loin. Mais si Charles allait trop loin ?
A la veille de ses 40 ans, qu’il fêtera peut-être, en France, le Prince de Galles peut, sans déplaisir, considérer le chemin parcouru. Il est probable que sa mère n’abdiquera pas – comme la rumeur le laissait entendre, il y a deux ans – et que Charles a le vif désir, pour l’avenir, de remplir complètement sa vie de prince de Galles, sans spéculer sur ce que sera celle du roi d’Angleterre.
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Publish date : 2026-06-21 13:30:00
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