Sa parole est rare. Et chacun de ses mots est pesé au trébuchet, tant son pays est un sujet explosif sur la scène internationale. L’élection puis la réélection de Tsai Ing-wen (2016-2024), première femme à se hisser à la tête du pays, ont provoqué l’ire de Pékin, qui a, depuis, coupé toute communication avec le gouvernement taïwanais. La Chine considère l’île comme l’une de ses provinces et son ex-dirigeante comme une dangereuse « séparatiste ». Tout comme son successeur, Lai Ching-te, lui aussi membre du Parti démocrate progressiste, partisan d’une ligne ferme avec Pékin. Alors que le président Xi Jinping, qui a juré de réaliser la « réunification » entre les deux rives du détroit, accroît la pression, Tsai Ing-wen a accordé une interview exclusive à L’Express, avec une parole particulièrement libre, tout en se montrant prudente dans ses réponses concernant les Etats-Unis. L’ancienne présidente lance un avertissement : une grave crise autour de Taïwan aurait des conséquences incalculables pour la planète.
L’Express : Les tensions de part et d’autre du détroit de Taïwan s’intensifient. La population taïwanaise est-elle prête à faire face à une crise avec la Chine ?
Tsai Ing-wen : La chose la plus importante que nous puissions faire est d’empêcher qu’une crise ne se produise. C’est pourquoi notre approche a toujours été axée sur la gestion des risques. Nous redoublons parallèlement d’efforts pour renforcer notre dissuasion afin de faire clairement comprendre à tout agresseur potentiel que la coercition ne réussira pas et que le coût d’une agression serait extrêmement élevé. Toutes les parties, y compris la Chine, ont intérêt à préserver la paix et la stabilité dans le détroit. D’où l’importance d’une gestion prudente des relations entre les deux rives et d’une coordination étroite avec la communauté internationale.
Mais au cours des dernières années, nous avons constaté une augmentation significative de la pression militaire exercée par la Chine. Les exercices militaires à grande échelle, les incursions au-delà de la ligne médiane [NDLR : une ligne imaginaire tracée au milieu du détroit de Taïwan], les activités dans la « zone grise » [sous le seuil de la guerre], les campagnes de désinformation, les ingérences dans des infrastructures sous-marines telles que les câbles, ainsi que d’autres formes de coercition sont devenues beaucoup plus fréquentes.
Que peuvent faire les Taïwanais pour se protéger ?
La préparation et la résilience de Taïwan reposent sur trois piliers. Premièrement, notre propre capacité de défense. Au cours de mon mandat, nous avons prolongé le service militaire obligatoire, réformé les forces réservistes, renforcé la planification de la défense civile et investi massivement dans les capacités asymétriques, les systèmes de défense antimissile et les technologies émergentes. Le deuxième pilier est la résilience de notre population. À maintes reprises, les Taïwanais ont démontré leur capacité à se mobiliser, notamment après des catastrophes naturelles ou dans des situations d’urgence sanitaire. Le troisième pilier est la coopération avec nos partenaires démocratiques. Plus l’engagement international en faveur de la paix et de la stabilité est fort, plus la dissuasion s’en trouve renforcée.
Le peuple taïwanais vit sous la pression de l’autre côté du détroit depuis des décennies. Nous ne sous-estimons pas les défis auxquels nous sommes confrontés, mais nous ne les laissons pas non plus nous définir.
Tsai Ing-wen
Taïwan est-il suffisamment préparé à un risque de blocus, comme celui qui a été imposé récemment par l’Iran dans le détroit d’Ormuz ?
Nous avons passé des années à accroître notre capacité à résister à toutes les formes de coercition, qu’elles soient ouvertement militaires ou non. Cela inclut la constitution de stocks de fournitures essentielles, la diversification des sources d’énergie, le renforcement des réseaux de communication, la protection des infrastructures critiques et la continuité des services publics indispensables. Ces efforts se sont poursuivis sous le gouvernement actuel et restent une priorité nationale. Taïwan est aujourd’hui mieux préparé qu’à aucun autre moment de son histoire récente. Mais la résilience ne repose pas uniquement sur la planification gouvernementale. Elle s’appuie également sur la détermination et la faculté d’adaptation du peuple taïwanais. Cette capacité à travailler ensemble, à réagir rapidement et à maintenir la confiance des habitants est une des plus grandes forces de Taïwan.
Quels défis les jeunes Taïwanais devront-ils relever pour continuer à vivre dans un pays démocratique et de facto indépendant ? La désinformation n’est-elle pas l’un des plus grands d’entre eux ?
Les démocraties du monde entier sont confrontées à la désinformation, à la polarisation sociale, à l’incertitude économique et à l’évolution technologique rapide. Taïwan se trouve en première ligne face à bon nombre de ces pressions. Nous les subissons souvent plus tôt et plus intensément que d’autres. La désinformation est un défi sérieux, mais elle ne constitue qu’une dimension d’un péril bien plus vaste : la guerre cognitive. Les pays autoritaires utilisent un large éventail d’outils pour façonner les perceptions de la population, influencer le débat politique et saper la confiance dans les institutions démocratiques. Ces offensives visent souvent à exploiter les divisions sociales existantes et les frustrations de la population. Les jeunes Taïwanais ont depuis longtemps compris ces enjeux. Ils étaient déjà à l’avant-garde du Mouvement des Tournesols de 2014, qui appelait à plus de transparence et de responsabilité dans l’élaboration des politiques publique.
Mais les défis sont également économiques : le logement, les salaires, l’accès à l’éducation, l’évolution des carrières et l’incertitude économique les préoccupent tout autant qu’ailleurs. Or ce sont également des domaines sur lesquels les acteurs autoritaires, en particulier la République populaire de Chine, cherchent à exercer une influence. Leurs efforts visent à attirer les jeunes Taïwanais par le biais de programmes d’emploi, d’échanges éducatifs, d’opportunités commerciales et de messages ciblés. Ils s’accompagnent souvent de tentatives plus larges pour influencer la façon dont les jeunes perçoivent les perspectives d’avenir que Taïwan peut leur offrir, et les convaincre, via certains influenceurs, qu’elles sont plus alléchantes en Chine.
Au-delà de la lutte contre la désinformation, le renforcement de la démocratie nécessite donc aussi une gouvernance efficace et la création de réelles opportunités pour les jeunes. En fin de compte, la démocratie n’est jamais acquise.
Quelles leçons a, selon vous, tirées la Chine de la résistance de l’Ukraine face à la Russie ?
Je tiens tout d’abord à rendre hommage aux Ukrainiens, dont la résistance est extraordinaire. L’Ukraine a démontré ce qu’une société démocratique déterminée peut accomplir face à un adversaire beaucoup plus grand. Elle a envoyé un message fort : le coût d’une agression militaire s’avère bien plus élevé et durable que beaucoup ne le pensaient. À travers les sacrifices des Ukrainiens, le monde a aussi pris conscience du véritable coût des conflits et de l’importance de préserver la paix. L’une des leçons que nous apprend l’Ukraine est qu’il n’est pas facile de conquérir une société déterminée à défendre sa liberté et son mode de vie. L’espoir de la Russie de soumettre l’Ukraine rapidement et à un coût relativement faible s’est révélé être une grave erreur de calcul. Mais Taïwan ne peut pas juste miser sur le fait que la Chine en tirera les bonnes conclusions. Nous devons continuer à renforcer notre résilience, et notre préparation.
La guerre en Ukraine a également montré que les tactiques coercitives visant à affaiblir et à diviser une société pouvaient produire l’effet inverse. C’est déjà ce que l’on observe à Taïwan : les efforts destinés à faire pression sur nous, à nous isoler ou à nous intimider ont davantage sensibilisé la population aux intentions de la République populaire de Chine et renforcé la détermination de nombreux Taïwanais à préserver notre système démocratique. Autre enseignement du conflit en Ukraine : lorsque la communauté internationale identifie un enjeu commun, elle peut mobiliser un soutien substantiel et durable. Il est évident que la Chine observe tout cela de près.
Beaucoup en Europe considèrent Taïwan comme un problème lointain. Que leur répondez-vous ?
Il est clair que Taïwan n’est pas aussi éloigné des intérêts de l’Europe qu’il n’y paraît. Dans le monde interconnecté d’aujourd’hui, Taïwan est important en raison de son rôle dans l’économie mondiale, la sécurité régionale et la défense des valeurs démocratiques. Les industries européennes qui dépendent des technologies de pointe ont un intérêt direct à la stabilité dans le détroit. Taïwan est un partenaire important dans la réindustrialisation et la transformation numérique de l’Europe. Et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs entre partenaires démocratiques répond à un enjeu économique autant que de souveraineté.
Deuxièmement, étant donné la position stratégique de Taïwan sur les plans technologique et logistique, il est évident qu’une crise dans le détroit ne resterait pas confinée à la région : elle affecterait le monde entier. Le détroit de Taïwan est en effet une des routes commerciales les plus importantes du monde, tandis que l’île, qui produit environ 70 % des semi-conducteurs mondiaux et quelque 95 % des puces de pointe, constitue un pilier essentiel de la révolution de l’IA. A cela, s’ajoute le fait que l’économie chinoise est bien plus profondément intégrée à l’économie mondiale que celle de la Russie. Pour toutes ces raisons, les conséquences d’un conflit majeur autour de Taïwan seraient au total bien plus importantes que celles liées à la guerre en Ukraine.
Une crise prolongée dans le détroit perturberait le commerce, les chaînes d’approvisionnement et la croissance économique du globe. Et ralentiraient considérablement l’innovation technologique et le développement de l’IA pendant des années. Rhodium Group [NDLR, un cabinet de recherche américain] a estimé qu’un conflit impliquant Taïwan pourrait entraîner des pertes économiques de l’ordre de 2 000 milliards de dollars.
Et sur le plan politique ?
Taïwan est une des démocraties les plus dynamiques d’Asie. A une époque où les régimes autoritaires s’affirment de plus en plus, elle se trouve en première ligne face à un défi plus large auquel sont confrontées toutes les sociétés démocratiques. Quatre-vingts ans après la Seconde Guerre mondiale, la leçon reste claire : lorsque celles-ci baissent la garde face aux menaces, les conséquences finissent par toucher tout le monde. Dans un monde interconnecté, les défis sécuritaires d’une région deviennent rapidement ceux des autres.
Si la Chine s’emparait de Taïwan, comment seraient modifiés les équilibres militaires en Asie du Nord-Est ?
Les pays d’Asie de l’Est et du Nord-Est suivent la situation de près et s’inquiètent tous des intentions de la Chine à l’égard de Taïwan. Ils sont conscients qu’un incident dans le détroit aurait des répercussions importantes sur la sécurité de toute la région, car la Chine menace non seulement Taïwan, mais aussi d’autres pays.
Pour de nombreux Etats de la région, cette zone géographique est étroitement liée à l’architecture de sécurité plus large qui a contribué à maintenir la paix dans l’Indo-pacifique depuis des décennies.
Les Etats-Unis sont le principal soutien de Taïwan. Dans quelle mesure celui-ci est-il crucial ?
Les Etats-Unis sont depuis longtemps un partenaire important de Taïwan sur les plans économique, stratégique et politique. Le soutien américain est significatif non seulement pour Taïwan, mais aussi pour le maintien de l’ordre international au sens large. Les échanges commerciaux entre Taïwan et les Etats-Unis continuent de croître. Les entreprises américaines ont réalisé des investissements substantiels à Taïwan. À une époque où les technologies de pointe prennent une importance cruciale pour la croissance économique, la coopération entre Taïwan et les Etats-Unis joue un rôle très significatif dans les chaînes d’approvisionnement mondiales et le développement technologique.
Sur le plan stratégique, ces relations envoient un signal important concernant la solidarité démocratique et l’intérêt commun à maintenir la paix et la stabilité dans la région indo-pacifique. Pendant mon mandat et sous l’administration actuelle, j’ai observé une continuité entre les différentes administrations américaines sur ce principe. Taïwan s’est efforcé non seulement de renforcer ses liens avec les Etats-Unis, mais aussi avec l’Europe, le Japon et d’autres partenaires démocratiques, afin de construire un réseau de coopération plus large.
La Chine devient de plus en plus puissante sur la scène internationale. Est-ce une menace pour le monde ?
La question clé n’est pas simplement la puissance croissante de la Chine, mais la manière dont elle choisit d’exercer ce pouvoir. Pékin n’hésite pas à recourir à la coercition économique et à d’autres mesures répressives contre les pays et les individus qui entretiennent des relations avec Taïwan ou qui lui manifestent leur soutien. Prises dans leur ensemble, ces mesures, les réactions de ce type, les actions de Pékin en mer de Chine méridionale et dans le détroit de Taïwan, ses efforts pour nous isoler et ses tentatives de pression sur des institutions internationales telles que l’OACI (Organisation de l’aviation civile internationale), l’OMS et Interpol révèlent une ligne de conduite systématique.
Autrement dit, la Chine utilise son pouvoir non seulement pour faire pression sur les autres, mais aussi pour modifier les normes établies et remettre en question l’ordre international fondé sur des règles, en privilégiant la coercition plutôt que le consentement. Cela soulève des inquiétudes quant au règlement pacifique des conflits, la liberté de navigation ou le respect du droit international. La stratégie de Pékin vise à obtenir la soumission à un coût moindre que celui d’une guerre ouverte. Elle affaiblit et divise les sociétés ciblées par des menaces militaires, des mesures de rétorsion économique et des opérations de désinformation sophistiquées.
L’avance de Taïwan dans les puces de pointe est-elle sa meilleure garantie de sécurité ?
Notre force dans le domaine des puces de pointe est le fruit de décennies d’investissements et d’innovation. Aujourd’hui, les infrastructures de classe mondiale, les talents et les pôles industriels de Taïwan constituent l’épine dorsale des technologies qui définiront l’avenir. Ces atouts ne peuvent pas être facilement reproduits. L’ère de l’IA ne fait que commencer, et la demande en capacités avancées en matière de semi-conducteurs continuera de s’accélérer.
Même si les Etats-Unis augmentent leur capacité de fabrication nationale, un partenariat solide avec Taïwan reste essentiel. En d’autres termes, l’expertise en conception de la Silicon Valley et le leadership de Taïwan en matière de fabrication vont de pair.
La société taïwanaise semble se polariser, à l’image des factions au sein du parlement. Craignez-vous que la Chine ne tire parti de ces divisions ?
Il ne fait aucun doute que les régimes autoritaires souhaitent tirer parti de tout ce qui pourrait conduire à des conflits ou à des divisions au sein de la population. Taïwan est historiquement une société d’immigration façonnée par des personnes aux origines et aux expériences diverses. Nous ne sommes pas toujours d’accord, et notre démocratie peut parfois sembler bruyante et conflictuelle. Pourtant, c’est à travers le débat, la discussion et l’échange ouvert d’idées que nous trouvons des terrains d’entente et maintenons notre solidarité. Nous sommes une jeune démocratie, avec ses débats, ses conflits. Mais nous jouissons de la liberté et de toutes sortes de droits. C’est un bien commun, et nous devons travailler dur pour protéger tout cela.
Une des stratégies de communication de Pékin pour favoriser la « réunification » consiste à affirmer que la Chine et Taïwan partagent la même culture. Ce discours peut-il convaincre les Taïwanais ?
Taïwan, une société ouverte, reçoit des influences venues du monde entier : américaine, japonaise et, dans une certaine mesure, européenne. Nous nous connectons au monde, à ses valeurs, à travers nos intérêts économiques et sécuritaires. Notre culture est loin d’être simplement chinoise, même si nous parlons la même langue. Le fait est que nous sommes une démocratie et une société ouverte sur le monde, et que la population est libre de s’ouvrir à d’autres cultures.
Vous avez été présidente de Taïwan pendant huit ans, de 2016 à 2024 : quel a été le moment le plus gratifiant de vos mandats et le plus difficile ?
Quand je repense à mes huit années en tant que présidente, ce qui ressort le plus, ce n’est pas une réalisation en particulier, mais l’ensemble de ce que Taïwan a pu accomplir face à des circonstances extraordinaires. Au cours de ces années, nous avons rencontré de nombreux défis, mais Taïwan a continué d’aller de l’avant. Je suis fière d’avoir travaillé aux côtés du peuple taïwanais pour les relever.
L’un des facteurs les plus importants qui ont permis à Taïwan de surmonter ces moments difficiles est la résilience de son peuple. Les institutions démocratiques solides de Taïwan, l’efficacité de son secteur public et le dynamisme de sa société civile ont tous joué un rôle important. Mais surtout, notre peuple a fait preuve d’une capacité extraordinaire à se rassembler dans les moments d’incertitude et d’adversité. La pandémie de Covid-19 a peut-être été la démonstration la plus évidente des qualités que je viens d’évoquer. Taïwan a été confronté à une immense incertitude, mais notre peuple a réagi avec calme, discipline et un sens aigu de la responsabilité collective.
Notre économie est restée résiliente, notre industrie est restée compétitive, et nous avons encore renforcé notre position dans des secteurs critiques tels que les semi-conducteurs et les technologies de pointe. Parallèlement, outre la pandémie, nous avons dû faire face à toute une série de défis, notamment des perturbations de la chaîne d’approvisionnement mondiale, la pression militaire soutenue exercée par Pékin, ainsi qu’un certain nombre de réformes majeures (sur les retraites, la Défense et le travail). Last but not least, nous avons aussi légalisé le mariage entre personnes de même sexe [NDLR, en 2019]. Ces décisions n’ont pas été faciles à prendre. Les choix les plus ardus quand on est aux responsabilités sont souvent ceux dont on sait qu’ils sont nécessaires, mais dont les bénéfices ne seront peut-être visibles qu’au bout de plusieurs années.
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Author : Cyrille Pluyette
Publish date : 2026-06-23 15:00:00
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