Dans l’imaginaire collectif, du moins celui du siècle dernier, le port du bermuda était réservé au cercle très fermé des maîtres-nageurs. Quintessence de la ringardise, on en trouvait tout au plus sur la plage ou à l’écran, dans la valise d’un Bronzé(s) ou en version chino chez la tribu Le Quesnoy, cette famille BCBG de La vie est un long fleuve tranquille. Personne n’imaginait alors entrevoir le mollet palot d’un collègue en mal de mélanine à la machine à café. Puis vinrent les années 1990 et, avec elles, la généralisation du « casual Friday », une pratique permettant aux salariés de s’habiller de façon décontractée le vendredi, rapidement adoptée par les plus grandes firmes américaines, de Ford à IBM.
Depuis, la tendance est allée crescendo. En France, bien avant la pandémie de Covid-19, l’intensification du télétravail et les étés caniculaires, 65 % des salariés déclaraient dans un sondage OpinionWay publié en 2015 ne pas suivre de dress code particulier au bureau. De même que d’après une enquête Harris Poll/Express Employment Professionals parue en 2024, 31 % seulement des responsables du recrutement américains jugent important d’avoir des directives sur le code vestimentaire – contre 49 % cinq ans plus tôt. Si bien que même nos voisins britanniques, pourtant réputés pour leur sens aigu de l’étiquette, ont adopté le bermuda : à en juger par un sondage YouGov paru en 2022, ils seraient 66 % à considérer qu’en porter un au bureau est acceptable, contre 37 % en 2016.
On aurait tort de réduire à du snobisme la position du créateur Tom Ford qui, dans une interview accordée en 2011 au magazine Another Man, appelait les « gentlemen modernes » à laisser ce couvre cuisse aux courts de tennis et à la plage. Certes, l’absence de style ne tue pas – les Birkenstock, Crocs, chemisettes et autres incontournables estivaux sont là pour nous le rappeler. Mais, n’en déplaise à Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail selon lequel un « joli bermuda bien coupé » n’a rien d’un sacrilège en entreprise, celui-ci est bien plus dangereux qu’on ne pourrait le croire.
Péril sur la promotion
Que celui qui ne s’est jamais fait un avis sur un nouveau collègue à la vue d’un odieux polo framboise nous jette la première pierre. Car c’est une chose connue – et documentée par la recherche : l’apparence physique est l’un des éléments déterminants sur lesquels se forge une première impression. Or, comme le montre une étude menée auprès d’étudiants américains, et publiée dans la revue à comité de lecture International Scholarly Research Notices en 2012, une tenue formelle améliore significativement la crédibilité perçue par rapport à une tenue décontractée. « Arriver en bermuda au bureau, c’est envoyer un double signal : soit que vous n’avez pas la capacité de comprendre les codes implicites, soit que vous considérez qu’ils ne vous concernent pas, explique Benoît Heilbrunn, philosophe et professeur à l’ESCP Business School. Dans les deux cas, le problème n’est pas le bermuda lui-même, mais ce qu’il raconte de votre rapport à l’entreprise. Or les carrières se construisent autant sur les perceptions que sur les compétences. Donc s’obstiner à tort ou à raison à ignorer certains codes vestimentaires peut finir par devenir rédhibitoire et mettre en péril une possible évolution dans l’organigramme ».
La canicule n’y changera rien : découvrir ses mollets en plein open-space peut avoir des conséquences insoupçonnées sur une carrière.
Un conseil à suivre même si votre N + 1 cède à la tentation de dégarnir ses genoux façon Steve Jobs ou Mark Zuckerberg… Comme le suggère l’économiste Tyler Cowen dans The Complacent Class, les élites américaines peuvent se permettre d’adopter des codes vestimentaires décontractés, précisément parce qu’elles n’ont plus besoin d’impressionner qui que ce soit – leur position sociale se suffisant à elle-même. Mais côté salarié, c’est une autre affaire : d’après une enquête publiée en 2018 par OfficeTeam et conduite auprès de plus de 1 000 salariés et 600 managers et responsables RH américains, 86 % des salariés et 80 % des managers estiment que les choix vestimentaires influencent les chances d’être promu.
Coup marketing
« Je ne vois pas pourquoi je me priverais de mettre un bermuda, évacue Corentin*, la trentaine, cadre dans une entreprise du secteur de l’édition. Ça n’est pas parce que des vieux ringards du siècle passé ont décidé de façon totalement subjective que ça ne fait pas « professionnel » que je vais venir au bureau en costume cravate en plein mois d’août ». Sans doute ignore-t-il que, d’après une enquête Ipsos réalisée pour le Wall Street Journal en 2023, si 75 % chez les millenials sont de son avis, 58 % des baby-boomers considèrent que le port du bermuda au bureau n’est jamais acceptable. Les mêmes qui, en 2026, sont encore majoritairement maîtres en matière de recrutement et de promotion…
Pour moi, le bermuda est le summum de l’excès de décontraction. Il est hors de question que j’en porte un.
« L’ironie, c’est que beaucoup de jeunes imaginent qu’il s’agit d’une rupture avec les codes établis. Mais cette apparente coolisation est en fait le fruit d’un coup marketing qui remonte au début des années 1990 ! », ironise Benoît Heilbrunn. A l’époque, la célèbre marque de jeans Levi Strauss a l’idée d’envoyer une brochure de huit pages intitulée A Guide to Casual Businesswear à quelque 25 000 responsables pour promouvoir une tenue de bureau plus décontractée. Pari payant, même si, en 2026, certains font encore de la résistance. « Pour moi, le bermuda est le summum de l’excès de décontraction. Il est hors de question que j’en porte un. Je ne me sentirais pas légitime pour mes rendez-vous ou même pour regarder mon chef droit dans les yeux », tranche Gaston*, fringuant cadre dans le domaine des ressources humaines. Une position corroborée par une étude publiée en 2015 dans la revue Social Psychological and Personality Science, qui a montré que les personnes portant une tenue formelle se sentaient plus puissantes et adoptaient une pensée plus abstraite et stratégique. Une autre étude parue en 2014 dans le Journal of Experimental Psychology suggérant même que le port d’une tenue formelle peut aussi favoriser des comportements de négociation plus avantageux.
« Alors que suis-je censé faire ? Mourir de chaud pour avoir une promotion ? », s’agace Corentin. On ne lui dira pas – il porte un bermuda – que découvrir davantage la peau n’est pas nécessairement la meilleure stratégie contre la chaleur. En cas de canicule, les spécialistes recommandent plutôt des vêtements amples, légers et respirants, idéalement dans des matières naturelles comme le lin ou le coton, qui favorisent la circulation de l’air et l’évacuation de la transpiration. Dans certaines situations, un pantalon en lin clair peut ainsi s’avérer aussi confortable, voire plus protecteur, qu’un bermuda exposant directement la peau au soleil. Et, même si nous laisserons nos lecteurs en juger, moins agressif pour la rétine.
*Les prénoms ont été changés.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-06-25 10:00:00
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