La santé mentale propulsée Grande cause nationale en 2025 et en 2026. De nouvelles mesures annoncées le 2 juin par le gouvernement, dont un « coupe-file » permettant d’orienter en moins de 48 heures les élèves repérés à l’école, mais aussi la fin d’ici à 2030 des pratiques de contention, qui consistent à entraver physiquement certains patients. Des syndicats de psychiatres qui, dénonçant des « promesses vagues » et un manque criant de moyens, menacent de faire grève en septembre… Jamais la psychiatrie n’aura autant occupé le devant de la scène. Et pourtant, le secteur, en crise depuis des années, attend toujours des actes concrets pour le sauver.
Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie à l’université Paris-Cité, chef du pôle de psychiatrie de l’hôpital Sainte-Anne et élu à l’Académie française en 2024, dissèque le nouveau plan du gouvernement et ses annonces, qu’il juge à la fois « ridicules » et « pas crédibles ». Spécialiste de la schizophrénie et de la dépression, auteur d’Un coup de hache dans la tête et de L’homme augmenté : Futurs de nos cerveaux (Grasset, 2022 et 2024), il plaide pour qu’on prenne enfin au sérieux la santé mentale, devenue l’un des domaines de la santé les plus coûteux pour la société, et qui manque pourtant cruellement de moyens humains.
L’Express : La santé mentale a été annoncée comme Grande cause nationale en 2025 et 2026. Pourtant, les personnels de santé en psychiatrie dénoncent le manque d’actions concrètes pour aider leur secteur. Etait-ce un simple effet d’annonce du politique ?
Raphaël Gaillard : La principale qualité d’une grande cause, c’est… qu’on en cause ! Et on voit bien que quelque chose change dans la manière dont on parle de la santé mentale aujourd’hui. Il y a une prise de conscience collective : on comprend désormais que la santé mentale constitue un risque systémique majeur pour la société. La parole se libère aussi, on le voit par exemple avec le succès du livre et du podcast de Nicolas Demorand [NDLR, le journaliste a publié l’ouvrage Intérieur nuit (Les Arènes), où il parle de sa bipolarité, écoulé à près de 200 000 exemplaires].
Ce qui était auparavant tabou et stigmatisé peut être mis sur la place publique. Est-ce un effet de la Grande cause nationale ? Faut-il attribuer ce changement au gouvernement ou à la société civile ? Je ne saurais le dire. Mais on en cause et c’est là un tournant dans la façon dont on considère les troubles psychiques.
Face aux critiques, le gouvernement a annoncé un « coupe-file » pour les jeunes et la fin de la contention. Ces mesures sont-elles applicables alors que la France manque tant de personnels soignants ?
Je ne vois pas ce qu’on peut en dire, si ce n’est que ces mesures ne sont pas crédibles. Le coupe-file ? C’est presque se moquer de la souffrance des jeunes, parce que cela n’aboutira à rien. Cela me fait penser à la scène du film Le Père Noël est une ordure, lorsque les protagonistes reçoivent l’appel d’une personne menaçant de se suicider, et ne comprennent pas son problème.
La santé mentale est déjà le domaine qui coûte le plus à nos sociétés et ce sera pire demain
La fin de la contention est tout aussi ridicule. Si nous n’avions pas deux soignants pour vingt patients, mais plutôt deux par patient en état critique, nous pourrions réduire considérablement le recours à cette technique. Mais comment faire quand on manque de personnel et que des patients arrivent dans des unités d’hospitalisation en état de grande décompensation, à tel point qu’ils sont potentiellement dangereux pour eux-mêmes et pour les autres ? Comment faire face à une personne en proie à de terribles hallucinations, qui vous prend pour le diable et pense que la seule façon d’échapper à cet enfer est de vous tuer ou de se taper la tête contre les murs ? Si l’on veut éviter la contention, il faut beaucoup plus de moyens humains. Et même ainsi, il y aura toujours des moments où elle restera nécessaire. Proclamer l’abolition de la contention, c’est nier l’existence de la folie.
Ces annonces ont provoqué chez moi une véritable incompréhension, d’autant que je connais les actions concrètes que la ministre de la Santé, Stéphanie Rist [NDLR, qui est médecin rhumatologue], mène en santé mentale. Je sais qu’elle en comprend les enjeux et que ses intentions sont bonnes. Je ne m’explique donc pas ces déclarations, sinon en les attribuant à une dérive du champ politique et à cet effet pseudo-performatif de la parole publique, comme annoncer la signature d’un accord de paix et faire comme s’il existait…
Les principaux syndicats de psychiatres du secteur public réclament une « revalorisation des ressources » et dénoncent les « promesses vagues » du gouvernement. Ils menacent de faire grève en septembre prochain. La soutiendrez-vous ?
Je pense que les psychiatres seront ambivalents, car ils craindront que cette grève ne s’inscrive dans un mouvement général de défiance dont l’horizon serait l’élection présidentielle. D’un autre côté, je pense au proverbe argentin : « Le bébé qui ne pleure pas ne mange pas ». La santé mentale est déjà le domaine qui coûte le plus à nos sociétés et ce sera pire demain. La libération de la parole des patients peut changer la donne. Et cette donne, c’est de savoir qu’en psychiatrie, il existe bien sûr une expertise médicamenteuse, mais qu’au fond, c’est avec des êtres humains que nous soignons.
De nombreux infirmiers, notamment à l’hôpital Sainte-Anne où vous exercez, ont déjà entamé des grèves pour les mêmes raisons…
Les infirmiers sont le nerf du soin et ils ont donc tout mon soutien. Cela signifie qu’il faut mieux les reconnaître et qu’il faut en recruter davantage. Mais, là encore, certaines choses sont systémiques. L’hôpital Sainte-Anne se trouve au cÅ“ur de Paris et 30 % de nos postes d’infirmiers sont vacants, tout simplement parce qu’un salaire d’infirmier ne permet pas de vivre dans la capitale. Il n’y en a donc presque plus qui y résident – et cela vaut aussi pour les instituteurs, les policiers, etc. Si rien n’est fait, Paris deviendra une ville-musée.
Pourquoi, malgré des besoins évidents, la psychiatrie reste-t-elle le parent pauvre de la santé ?
Dès qu’on commence à parler de santé mentale, on s’aperçoit qu’il n’y a pas une famille qui ne soit concernée en France. Statistiquement, ces troubles touchent un quart des Français, avec des maladies très fréquentes : la schizophrénie concerne environ 1 % de la population générale, les troubles bipolaires 2 % et la dépression près d’une personne sur cinq au cours de la vie. Et pourtant, ces enjeux de santé sont frappés d’un tabou. Pourquoi ? J’ai tendance à penser qu’il est insupportable, pour les êtres humains, de constater qu’ils peuvent faillir par ce qui a fait de nous des homo sapiens : l’esprit. Se dire que ce qui fait notre force fait aussi notre vulnérabilité, voilà ce qui est intolérable.
Si l’on parvient à lever ce tabou, alors les décisions politiques changeront. Jusqu’à maintenant, la santé mentale cumulait deux écueils : on n’en parlait pas, donc il n’y avait aucun bénéfice pour un politique à en parler, ou alors les guerres de chapelles garantissaient qu’on n’y récolte que des coups. Désormais, on en parle : les parents s’inquiètent pour leurs adolescents, des personnalités de premier plan témoignent de ces troubles.
Pourquoi est-ce si important pour la santé publique de mieux financer votre secteur ?
Outre l’épidémiologie – une personne sur quatre est concernée -, il faut souligner le coût pour la société tout entière. Ce qui coûte cher, en santé mentale, ce sont à 80 % les coûts indirects : un enfant qui décroche à l’école, un salarié en arrêt de travail. Les coûts directs, le prix des soins et des médicaments, ne sont rien à côté.
D’ailleurs, en France, certains médicaments ne sont tout simplement pas commercialisés, parce que le prix consenti par les autorités sanitaires y est si bas que les industriels y renoncent. Voilà pourquoi nous en sommes à cinq antipsychotiques qui ne sont pas disponibles ici alors qu’ils le sont partout ailleurs en Europe [NDLR : la cariprazine, la brexpiprazole, le ziprasidone, l’asénapine et la lurasidone]. Ces cinq molécules ne sont peut-être pas des révolutions, mais elles n’en ont pas moins des effets bénéfiques. A moins de considérer que les évaluateurs de tous nos voisins européens ont un grain de folie, c’est qu’elles sont tout de même utiles !
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Author : Victor Garcia
Publish date : 2026-06-26 09:45:00
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