« Rééquilibrer la croissance mondiale ». Consignée dans leur déclaration finale, l’ambition des dirigeants réunis au G7 d’Evian il y a quelques jours faisait écho au rapport rédigé pour l’occasion par quatre économistes de renom. Parmi eux : Gita Gopinath, ex-numéro deux du FMI et professeure à Harvard. Lors de la conférence annuelle du think tank européen CEPR et de la Paris School of Economics, l’économiste indo-américaine a détaillé pour L’Express ses vues sur les défis qui attendent les principales économies de la planète.
L’Express : A quel point l’optimisme des marchés quant à l’accord préliminaire entre l’Iran et les Etats-Unis est-il justifié au regard des bouleversements que la guerre a provoqué sur l’économie mondiale ?
Gita Gopinath : C’est un signal positif car la réouverture du détroit d’Ormuz est essentielle. Les réserves mondiales de pétrole s’épuisaient, à tel point que les prix auraient pu s’envoler davantage. Le trafic dans le détroit, lui, mettra plusieurs mois à retrouver son niveau d’avant-guerre. Les flux d’engrais ou de naphta ne se rétabliront pas immédiatement, mais les sources d’approvisionnement sont désormais suffisantes.
Ce qui change durablement, c’est la course à la sécurité énergétique. L’Europe n’y échappe pas. D’autant que le départ des Émirats arabes unis de l’OPEP+ pourrait ouvrir une ère de plus grande volatilité des prix. Enfin, pour les pays les plus pauvres — notamment en Afrique subsaharienne — le surcoût du carburant et des engrais frappe durement leurs perspectives de croissance. Ils se relèvent d’un tel choc bien plus difficilement que les pays riches.
L’euphorie boursière, portée par l’IA, contraste avec les tensions sur les obligations américaines…
Il est vrai que l’IA a maintenu les marchés à flot malgré le conflit au Moyen-Orient. Son effet sur l’économie américaine est bien réel : les investissements massifs dopent la demande d’intrants en tout genre, les prix des puces mémoire grimpent, les centres de données se multiplient… Cette dynamique tire aussi la croissance de pays comme la Corée du Sud et Taïwan, et soutient le commerce mondial.
Mais les valorisations — celle de SpaceX, récemment introduite en Bourse, en tête — trahissent une certaine exubérance. Je crois aux gains de productivité que l’IA produira à l’avenir. Or rien ne garantit que toutes ces entreprises tirent des profits à la hauteur de leurs investissements. Le marché frôle un niveau de frénésie comparable à la période qui précédait l’éclatement de la bulle Internet. Mais la dette publique est aujourd’hui bien plus lourde qu’à cette époque. Plus largement, la divergence entre actions et obligations reflète une attente que les gouvernements interviendront toujours en cas de besoin. C’est l’inverse de la bonne pratique économique, qui voudrait un soutien ciblé et temporaire. Pourtant, je ne crois pas que les gouvernements aient aujourd’hui la marge budgétaire pour rejouer ce rôle en cas de nouveau choc. Une correction des marchés en serait d’autant plus brutale.
L’Europe devrait-elle s’inspirer de l’Amérique en matière de souveraineté, sur l’approvisionnement en matériaux critiques ou la réindustrialisation, par exemple ?
Dans le contexte géopolitique actuel, une certaine autonomie s’impose dans des secteurs stratégiques — l’énergie et la défense en tête. Mais l’Europe devrait surtout retenir une autre leçon des États-Unis : moins de réglementations, un vrai marché unique, des infrastructures numériques publiques, des marchés de capitaux assez profonds pour financer l’investissement risqué.
Le pic de la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis est-il derrière nous ?
Avec le président américain, l’incertitude reste totale. Une chose est sûre : la décision de la Cour suprême l’empêche désormais d’annoncer des droits de douane de manière arbitraire. Il doit s’appuyer sur une base légale précise, notamment la section 302, ce qui exige enquête et justification. Et pourtant, récemment encore, de nouveaux droits ont été annoncés, fondés sur des accusations de travail forcé dans certains pays…
Justement, Donald Trump a mis en avant l’apport budgétaire des droits de douane. Sont-ils là pour durer, au-delà de son mandat ?
Les taxes du « Liberation Day » du 2 avril ont été annulées par la Cour suprême. Les recettes déjà perçues étaient substantielles — mais une bonne partie devra être remboursée, conséquence des contentieux en cours. Je ne pense donc pas que ces taxes douanières s’inscriront dans la durée sous une forme générale et systématique. Celles visant spécifiquement la Chine, elles, demeureront sans doute.
Par ailleurs, l’argument selon lequel ces droits de douane seraient supportés par les exportateurs étrangers ne tient pas : les données montrent qu’ils sont payés par les citoyens américains. L’argument initial était simple : la Chine baisserait ses prix à l’exportation, absorbant ainsi le coût. En réalité, ce sont les entreprises américaines — et une partie des ménages — qui paient. Les petites entreprises en souffrent particulièrement.
Dans le rapport que vous avez corédigé pour le G7, vous évoquez le risque que la Chine se heurte à un « mur protectionniste ». Pourtant, malgré les mesures américaines, elle continue d’exporter massivement et de réorienter ses flux…
De nombreux pays cherchent l’autosuffisance dans des secteurs stratégiques, créant ainsi une forte demande pour les intrants chinois. Le boom de l’IA y contribue aussi indirectement. Mais sur le plan politique, l’Europe doit porter un message clair sur la politique industrielle de la Chine. Ce discours a d’ailleurs résonné lors du G7 : sans dresser de barrières protectionnistes, elle n’acceptera pas que Pékin écoule ses surcapacités indéfiniment. Pékin le sait bien. La Chine a présenté un plan sur quinze ans visant à s’appuyer davantage sur sa demande intérieure. Certes, des progrès ont été faits, mais le pays doit redoubler d’efforts pour réellement faire décoller sa consommation.
Sans OMC réellement fonctionnelle, comment faire respecter le droit commercial international ?
Il faut surtout un retour au pragmatisme dans l’usage des mécanismes de sauvegarde de l’OMC. L’accord sur les sauvegardes permet à un pays d’imposer des droits de douane — à titre temporaire, c’est essentiel — quand son industrie subit un dommage important lié aux échanges avec un autre pays. Aujourd’hui, la procédure est complexe, son usage limité à quelques secteurs. L’élargir aiderait grandement.
Mais dans le climat actuel, les solutions viendront moins d’un cadre fondé sur des règles que d’une coalition de pays volontaires — par exemple, l’Europe et la Chine décidant ensemble d’éviter une escalade tarifaire.
Dans un contexte de diversification vis-à-vis de la Chine, on entend davantage parler de l’Inde. Sommes-nous à un tournant ?
L’accord de libre-échange entre l’Inde et l’Union européenne est une avancée majeure. Elle pourrait, avec le temps, créer une dynamique très positive pour les deux parties. En revanche, les investissements directs étrangers vers l’Inde ont été relativement faibles ces dernières années. Créer une entreprise y reste très compliqué ; des règles fiscales et réglementaires plus prévisibles sont indispensables. Sans cela, les capitaux étrangers ne viendront pas davantage. Ce qui n’empêche pas l’Inde d’être scrutée de près comme une option de diversification.
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Author : Tatiana Serova
Publish date : 2026-06-27 06:45:00
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