Etouffait-il lui aussi, éclairé par ces fameux projecteurs qui rendent tout le monde un peu plus beau ? S’était-il perdu dans ses pensées en venant dans les studios de l’émission, trop étourdi par l’atmosphère écrasante des rues de la capitale pour relire son texte ? Et pourquoi personne n’a pu prévenir la bourde ? Mardi 23 juin, sur le plateau de Quotidien, Yann Barthès présentait une chronique sur les records de température. Une intervention d’apparence anodine – le présentateur raffole de ces petites séquences qui, entre les entretiens et les interventions des journalistes, rythment l’émission. Sauf que ce soir-là , alors qu’une grande partie de la France bouillonne, les blagues tombent à plat. A peine la séquence entamée – un pamphlet sur les plaintifs des fortes chaleurs – les sourires se crispent, et quand l’animateur finit par se moquer de ces Parisiens qui vivent sous les toits, une véritable gêne s’installe chez de nombreux téléspectateurs.
Que s’est-il passé, pour que ni l’animateur, ni les auteurs ne sentent le décalage, et ne voient venir ces milliers de posts et de réactions négatives sur les réseaux sociaux et dans les médias ? Mystère. La société de production n’a donné aucune explication. Peu importe, au fond. La scène est prétexte à discussions, et à la machine à café, chacun l’accompagne de sa petite théorie : le journaliste serait méprisant, déconnecté, ou aurait tout simplement manqué de lucidité, lui aussi emporté par la chaleur.
Après tout, la star de TMC n’est pas le seul à connaître quelques difficultés pour garder l’esprit affûté, une fois que le mercure grimpe. En plateau, dans les cabinets médicaux, dans les magasins, ou même juste entre amis, les échanges se font plus flottants à mesure que l’atmosphère se réchauffe. Qui, tout transpirant, n’a jamais cherché ses mots, buté sur une idée ? Avec la canicule, il n’est pas rare de se perdre dans son univers intérieur ou au contraire, de se laisser dépasser par un lapsus, de donner de la voix pour pas grand-chose. Comme si, en plus de faire fondre nos forces et notre endurance, les températures asséchaient la moindre idée lumineuse et ramollissaient nos neurones.
Du mal à réfléchir
Une sensation bien connue des scientifiques qui tentent de documenter les effets physiologiques des fortes chaleurs. Guidées par cette sensation de torpeur psychologique et par les observations de patients atteints de fièvres, de plus en plus d’équipes de recherche s’intéressent au fonctionnement du cerveau durant les canicules. En 2018, des chercheurs américains ont notamment eu l’idée de suivre des étudiants pendant une période de températures extrêmes. Ceux dépourvus de logements climatisés avaient effectivement plus de mal que les autres à réfléchir ; ils subissaient des lenteurs et une plus grande difficulté, en moyenne, à répondre à certains tests cognitifs.
Une revue de littérature systématique publiée dans Building and Environment en 2021 a abouti à des conclusions similaires en analysant une soixantaine d’études : plus la température intérieure augmente, plus les performances cognitives semblent amoindries. Les tâches qui nécessitent la plus grande attention sont souvent les plus affectées, précise une autre revue de littérature publiée en 2018 dans le même journal.
Les scientifiques s’accordent à dire que ces éclairages mériteraient d’être approfondis car tous les chercheurs n’utilisent pas les mêmes indicateurs pour mesurer les différences, ce qui rend les travaux difficilement comparables et souvent inconsistants. Mais dans l’ensemble, ces résultats pointent vers une baisse de performance cognitive générale des travailleurs. Et ce, dès les premiers écarts de température : dès 24 °C, 30 % d’entre eux déclaraient une baisse de leur productivité, selon une méta-analyse publiée en 2018 dans The Lancet Planetary Health.
Hausse des crimes violents
Les effets sont si importants qu’une hausse des accidents du travail et des erreurs professionnelles a été rapportée dans la littérature. L’Organisation mondiale de la santé estime ainsi que la productivité baisse « de 2 à 3 % » pour chaque degré au-dessus de 20. Un phénomène encore plus marqué si les personnes ont la tête directement exposée au soleil, selon des travaux publiés en 2020 dans Scientific reports par le groupe européen Heat Shield, spécialisé dans l’analyse des effets du réchauffement climatique sur la productivité.
L’impact est également exacerbé en milieu scolaire, en raison des types de tâches à accomplir et de l’âge des publics accueillis. « Les effets de la température semblent d’une plus grande magnitude dans les écoles qu’au travail », concluent une revue de littérature publiée en 2019, toujours dans Building and Environment. D’après cette analyse, 18 études passées en revue, les performances scolaires et psychologiques des élèves augmenteraient de 20 % en moyenne, si la température était maintenue à 20° C plutôt que 30° C. Dans cette analyse, la température optimale semble se tenir en dessous de 22° C. De quoi amplement plaider pour la climatisation.
D’autant que ces effets ne se résument pas à la simple cognition. Selon une méta-analyse publiée en 2024 dans Environmental Health Perspectives, une augmentation de 10 °C serait associée à une hausse de 9 % des crimes violents. Durant les fortes chaleurs, le nombre de passages aux urgences pour des suicides ou des problèmes psychologiques explose, tout comme le nombre de violences faites aux femmes. Dans ce type d’études, les chercheurs pointent souvent la fatigue et le manque de sommeil comme des facteurs aggravants et pouvant expliquer une baisse de contrôle cognitif et une dégradation de l’humeur. Au-dessus de 20 °C la nuit, le corps n’arrive plus à maintenir un sommeil normal, un mécanisme également associé à un risque plus élevé de migraines, d’AVC et de dégénérescences.
Le cerveau moins bien irrigué
La chaleur semble avoir une influence directe sur notre encéphale. Pour se refroidir, le corps redirige le sang vers la peau, l’endroit de l’organisme le plus frais grâce à la transpiration. De fait, le cerveau s’en retrouve moins bien irrigué. « Même lorsque le débit sanguin cérébral global reste relativement stable (…) le flux sanguin régional (au niveau du cortex préfrontal, des zones somatosensorielles et du système limbique) tend à diminuer, ce qui est associé à des modifications de l’humeur et des fonctions cognitives », indique ainsi une revue de littérature publiée en 2019 dans Environmental Research. Une explication scientifique au fameux « coup de sang », ou « coup de chaud » des adages populaires.
La chaleur semble également accentuer l’inflammation, le stress oxydatif et en même temps limiter la réponse de l’organisme à ces mécanismes délétères. La production des neurotransmetteurs et l’excitabilité des neurones s’en retrouvent également perturbées, du moins chez la souris. Des études ont aussi mis en évidence une altération de la barrière hémato-encéphalique, des effets accentués chez les souris diabétiques ou hypertendues. Autant de perturbations générées par l’augmentation de la température centrale du corps. Lorsque celui-ci ne peut se refroidir, il perd progressivement les 37 degrés de référence. Quelques dixièmes de degrés supplémentaires suffisent à perturber le métabolisme des cellules. Les neurones peinent à assurer leur production de neurotransmetteurs et à rester fonctionnels, un phénomène aggravé par d’éventuelles déshydratations et lié à de véritables troubles cognitifs. Les chaleurs les plus extrêmes sont également associées à des pertes de mémoire et à une augmentation des crises d’épilepsie, ou à des difficultés psychomotrices. Des effets atténués par la climatisation.
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Author : Antoine Beau
Publish date : 2026-06-26 14:00:00
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