Impossible de le manquer. Seul blond au milieu d’une vaste tablée d’une trentaine de personnes, médaille argentée en évidence autour du cou – l’objet comporte des instructions pour cryogéniser son cerveau en cas de décès inopiné -, Anders Sandberg, 54 ans, né à Solna en Suède, a l’allure d’un quadra sur lequel le temps glisse sans trouver de prise.
Invité ce soir-là par l’Association française transhumaniste, le docteur en neurosciences computationnelles trouve à peine le temps de finir son assiette, assommé de questions par ses voisins de table. La scène a quelque chose de christique. Startupers biberonnés à l’IA, adeptes de l’amélioration de l’homme par la technologie… Tous boivent les paroles du chercheur venu du Nord, inconnu du grand public.
A l’image d’Elon Musk, les plus célèbres représentants de ce courant gravitent bien souvent dans la Silicon Valley. Ces patrons de la tech, libertariens et riches à milliards, dépensent sans compter dans l’espoir de vivre plus longtemps ou de bâtir une civilisation sur Mars, reléguant l’éthique au second plan.
En Europe pourtant, d’autres transhumanistes, qualifiés de progressistes, mûrissent un autre discours. Celui d’un progrès technologique reposant davantage sur la moralité, et dont les fruits, qu’il s’agisse des implants cérébraux ou des compléments alimentaires stoppant le vieillissement, ne seraient pas forcément la propriété de milliardaires excentriques.
Entre Sandberg et Musk, le divorce semble d’ailleurs consommé. « Quand je l’ai rencontré à Oxford il y a dix ans, il distinguait encore ce qui était bon de ce qui était mauvais. Puis, il est devenu de plus en plus riche et tout a changé. Il reste un bon ingénieur. Mais il a oublié qu’il pouvait s’occuper des gens, et maintenant, regardez les ventes de Tesla. En Suède, elles s’effondrent. C’est la même chose en France ? »
Data centers dans l’espace, vie extraterrestre, automatisation… Anders Sandberg enchaîne les sujets sans faire de pause. Comme si son cerveau en ébullition se nourrissait en permanence de la moindre conversation. La perspective d’une arrivée de Musk sur Mars – une mauvaise nouvelle pour nombre de scientifiques – ne l’inquiète pas outre mesure. Ce serait, pour lui, la preuve que l’humanité a accompli suffisamment de progrès pour franchir de nouvelles frontières. Même si l’amélioration de la condition humaine passe, avant tout, par la liberté morphologique, c’est-à -dire le droit de modifier son propre corps à des fins diverses : soutenir la mémoire, la concentration, et pourquoi pas accroître un jour la longévité…
Une pilule, comme dans le film Limitless
« Le café et la théine, détaille-t-il, sont déjà des formes d’augmentation neurologique : la caféine, par exemple, peut moduler l’état de vigilance. » Les possibilités vont bien au-delà . Le chercheur évoque les amphétamines à faible dose. Utilisées dans certains protocoles d’apprentissage des langues, elles donnent des résultats notables, même si les risques d’addiction en limitent l’intérêt. Le modafinil, médicament développé initialement contre la narcolepsie, offrirait lui aussi un profil stimulant tout en étant mieux toléré. « Ce n’est pas la pilule du film Limitless, concède-t-il. Mais c’est un pas dans cette direction ».
Ces perspectives soulèvent des dilemmes éthiques considérables. Que doit faire un médecin confronté à un patient qui lui demande des substances pour mieux « performer » ? Comment garantir l’équité dans une salle d’examen entre un étudiant qui a recours à ces molécules et un autre qui n’y a pas accès, ou qui le refuse par conviction ? Ces questions, dit-il, méritent un débat de société sérieux. Pas la prohibition, ni le laisser-faire.
Seraient-ce donc là les prémices d’un transhumanisme « de gauche » ? Des potions pour tous, sous l’Å“il bienveillant des médecins et des professeurs ? Sur son site Internet, l’Association des transhumanistes progressistes tient à prendre ses distances avec les autres courants de pensée. Elle fustige les Jeux « olympiques » augmentés organisés récemment à Las Vegas et dans lesquels les athlètes pouvaient se doper autant qu’ils le voulaient, qualifiant les organisateurs de « clique fasciste obnubilée par le profit à court terme qui subvertit les idéaux transhumanistes et abîme notre image ».
Le site prône également un accès équitable à la technologie. Ainsi, la lutte contre le vieillissement ne devrait pas être l’apanage des laboratoires privés, mais un enjeu de recherche et de santé publique. Enfin, un revenu universel – payés par les recettes tirées de l’IA ? – diminuerait les dégâts générés par le développement de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Ce dernier point pourrait faire de Benoît Hamon ou de Manuel Valls des sympathisants du transhumanisme. Mais pas Laurent Alexandre, incarnation du mouvement en France. « Le revenu universel de base est absolument suicidaire, les gens qui le promeuvent sont les idiots utiles d’une intelligence artificielle semi-forte. Si tous les gens qui ne sont pas complémentaires de l’IA sont mis sur le côté et qu’on leur donne des jeux et du cirque, dans 50 ans nous avons Metropolis, et dans un siècle nous avons Matrix« , indiquait l’entrepreneur aux représentants de L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst) en 2017.
Qui a raison ? Anders Sandberg goûte peu ces querelles de clochers : « Je suis avant tout un homme de chiffres, de données ». Son cÅ“ur de scientifique s’emballe à l’idée que l’on puisse un jour modéliser entièrement le cerveau humain afin de mieux le comprendre. En 2008, Sandberg a publié avec Nick Bostrom – une autre figure du transhumanisme suédois, qui suggère que nous pourrions vivre dans une simulation – un article remarqué sur le sujet. À l’époque, le chercheur envisageait l’échéance de 2060 pour une première cartographie du cerveau. Il se montre désormais plus optimiste, grâce aux progrès de la puissance de calcul.
Un luddite à la conquête de l’univers
« Le vrai clivage entre les transhumanistes concerne l’IA », assure Anders Sandberg. Contre toute attente, le neuroscientifique a choisi le camp des sceptiques. Une posture qui lui vaut parfois l’étiquette de néo-luddite, en référence à ces ouvriers anglais qui brisaient les métiers à tisser mécaniques au début du XIXe siècle. L’accusation le fait sourire. « J’ai fait mon doctorat en informatique et en neurosciences. J’ai travaillé sur les réseaux neuronaux avant qu’ils ne fonctionnent et bien avant qu’ils ne rapportent des salaires à six chiffres. Tout le monde a été surpris quand, entre 2010 et 2012, ces réseaux ont soudainement commencé à produire des résultats, simplement parce qu’on les avait mis à l’échelle. Nous ne savons pas pourquoi cela a fonctionné. Nous avons des théories. Mais nous ne comprenons pas encore les fondements de l’IA moderne et c’est précisément ce qui devrait nous rendre nerveux. »
Ces doutes n’empêchent pas Anders Sandberg d’adresser plusieurs dizaines de requêtes par jour à son assistant Claude pour s’informer, trier les centaines de dossiers liés à ses nombreux projets, ou jouer à des jeux de rôles avec ses proches. « Claude est sans doute celui qui me connaît le mieux », s’amuse-t-il. Comment la machine décrirait-elle son maître ? « Comme un homme qui souhaite construire des sphères de Dyson – une coquille enserrant un soleil, captant ainsi son énergie -, vivre éternellement et coloniser la Voie lactée, tout en affirmant qu’on ne peut pas faire totalement confiance à une IA », résume le scientifique.
Pour voir ses projets se réaliser, il lui faudra sans doute plus d’une vie. Il a la parade : la cryogénisation. « C’est une solution logique. Les gens finiront par y venir, assure-t-il. Mais avant d’en arriver là , il faut que les transhumanistes parviennent à convaincre que leur projet a de la valeur pour l’humanité. » Lui n’a pas su trouver les mots. Le Future of humanity institute de l’université d’Oxford, dont il était le chercheur principal, a fermé ses portes en 2024. Ses prises de position agaçaient sans doute les gardiens de l’orthodoxie. « J’ai encore des bureaux là -bas, mais mes projets n’ont plus aucun lien avec la faculté. Je cherche à ouvrir un nouvel institut » explique-t-il. Pourquoi pas en France ? « J’aime beaucoup Paris. Chaque fois que je viens, j’ai toujours droit à un bon repas et de belles conversations. »
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Author : Sébastien Julian
Publish date : 2026-06-28 05:45:00
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