C’est une distinction totalement invisible au quotidien : nous manipulons en réalité deux formes d’une même monnaie. Une publique — matérialisée par les billets et les pièces — émise directement par la Banque centrale européenne (BCE). Et une privée, créée par les banques commerciales mais étroitement encadrée par la BCE : celle qui se trouve sur notre compte bancaire, et que l’on dépense avec une carte, parfois embarquée sur un smartphone.
Il faut bien l’admettre : le duel est de plus en plus déséquilibré. Dopée par les usages en ligne, la monnaie privée domine pour le paiement, au détriment du cash. La situation inquiète les Etats, qui craignent, à terme, une perte de souveraineté. Un sentiment renforcé par l’émergence de cryptoactifs comme les stablecoins. En Europe, la réponse se précise. La Commission des affaires économiques et monétaires (ECON) du Parlement a voté, il y a quelques jours, un texte législatif encadrant la création d’un euro numérique. Cette monnaie, directement émise par la BCE, accessible depuis les applications de paiement habituelles ou les banques, est attendue avant 2030.
Professeur associé à Sciences Po, ancien sous-gouverneur de la Banque de France de 2006 à 2011, et auteur du premier rapport officiel français sur les cryptoactifs, Jean-Pierre Landau observe de longue date les tribulations de la monnaie. L’euro numérique, dit-il, est une nécessité, mais le chantier est plus compliqué qu’il n’y paraît.
L’Express : Quel est le pari de l’Europe derrière l’euro numérique ?
Jean-Pierre Landau : Ce n’est pas tant un pari qu’une nécessité fondamentale. Projetez-vous dans un monde où le liquide aurait disparu : nous n’aurions plus accès qu’à de la monnaie privée. Historiquement, il n’y a jamais eu de système monétaire durable sans monnaie souveraine. Tout citoyen doit pouvoir en détenir. Aujourd’hui, la monnaie souveraine ce sont les billets et les pièces. Nous en détenons en faible quantité mais ils sont là . Nous savons que nous pouvons convertir nos dépôts bancaires, qui sont de la monnaie privée, dans cette monnaie souveraine. Dans notre système, la monnaie privée émise par les banques et la monnaie publique sous forme de billets se complètent parfaitement. Mais on constate que nos paiements basculent de plus en plus sur le digital. C’est finalement assez simple. L’euro numérique permet juste d’adapter le système actuel à nos usages.
La tendance de rejet du cash est mondiale. Et pourtant, tous les pays ne planchent pas sur une monnaie numérique…
Les Etats-Unis, eux, font effectivement le choix inverse : pas de dollar numérique pour l’instant. Sans doute estiment-ils que le statut et l’attrait particulier du dollar n’imposent pas de décision immédiate. Mais, à long terme, la vraie question est de savoir si une société peut vivre avec une monnaie émise par les seuls acteurs privés. La théorie et l’histoire répondent négativement. Tôt ou tard, la monnaie privée est victime de doutes, d’instabilité, et tout le système se fragilise. Les deux derniers siècles le prouvent : dans un système de monnaies essentiellement privées — comme les Etats-Unis au milieu du XIXe siècle —, les crises sont fréquentes, la confiance est constamment remise en cause. C’est précisément la fréquence de ces crises qui a conduit, aux Etats-Unis, à la création de la banque centrale, la Réserve fédérale, au début du XXe siècle. Plus près de nous, nous avons vécu, en 2008, une période d’instabilité et de doute sur la stabilité des banques, donc de la monnaie privée, dans de nombreux pays. L’extension de garanties publiques et la possibilité de convertir les dépôts en billets ont joué un rôle essentiel pour éviter la panique et rétablir la confiance.
Les modalités de l’euro numérique ne sont pas encore tranchées. Mais un plafond de détention de seulement 3 000 euros est pour le moment dans les tuyaux. Un gage de bonne volonté de la BCE envers les banques commerciales, peu convaincues par le projet ?
C’en est un, effectivement. De nombreuses banques, y compris françaises, souhaitent d’ailleurs un plafond beaucoup plus bas. L’euro numérique représente pour elles un risque de fuite des dépôts et un renchérissement du coût de leur financement. On doit y prêter attention, car les banques sont essentielles au financement de l’économie européenne. Mais brider le développement de l’euro numérique n’est pas une bonne solution. C’est très artificiel et risque de compromettre fondamentalement son attractivité. Il y a d’autres solutions. On pourrait par exemple prélever des frais sur la détention d’euros numériques pour des montants très élevés. C’est une solution qui a été techniquement explorée. On peut aussi réfléchir à des facilités de financement permettant de compenser immédiatement les banques en cas de fuites de dépôts liées à l’euro numérique.
D’autant que la vraie menace pour les banques est ailleurs : dans les systèmes — opérés par d’autres banques ou par des non-banques — de paiements numériques indépendants des comptes bancaires. Regardez M-Pesa, au Kenya : soixante-dix millions de personnes vivent sans compte bancaire, reçoivent leur salaire et paient leurs impôts depuis leur mobile. Au Brésil, avec Pix, des millions de personnes non bancarisées peuvent effectuer sans problème leurs paiements sans cash. Idem en Inde avec le système UPI. Ça, c’est la terreur des banquiers européens. La vraie question est là : les systèmes de paiement rapides en Europe seront-ils adossés aux comptes bancaires, ou totalement indépendants des banques ?
Cela signifie-t-il, à terme, la fin du compte bancaire ? Cela paraît impensable en France…
Posez-vous la question autrement. La nouvelle génération naît avec un terminal mobile à la main. Elle apprendra très vite à tout faire avec. Voudra-t-elle ouvrir un compte bancaire ? En ressentira-t-elle le besoin, si elle a un wallet (portefeuille numérique) pour payer, un autre pour placer, un autre pour acheter des titres — tout cela en tapotant le soir sur son téléphone ? Un acteur comme Revolut et d’autres banques en ligne l’ont déjà très bien compris.
Plus généralement, je vois un avenir européen fondé sur trois piliers et principes : un euro numérique développé dans toutes ses fonctionnalités ; des banques efficacement protégées par la banque centrale contre une volatilité excessive de leurs dépôts ; et une concurrence ouverte et acceptée dans les paiements numériques pour le plus grand bénéfice des consommateurs. Il me semble qu’il y a là les éléments d’une sorte de contrat social pouvant guider les politiques publiques dans la période à venir.
Beaucoup redoutent qu’une monnaie numérique de banque centrale permette à l’Etat de tracer chaque paiement. Qu’en pensez-vous ?
C’est une préoccupation légitime, et je ne suis pas certain que la BCE l’ait très bien perçu. Le cash, dans les limites où sa détention et son usage sont autorisés, est un instrument totalement anonyme. Les citoyens sont en droit d’exiger la même anonymité pour le « cash digital » que sera l’euro numérique. Cela ne va pas de soi, pour trois raisons. D’abord, c’est techniquement moins simple. Comme toutes les monnaies digitales, l’euro numérique n’a pas d’existence matérielle. Il doit donc être enregistré dans une base de données. Il faut que celle-ci soit protégée de manière efficace et crédible. Ensuite, les autorités ont des motifs profonds et légitimes de vouloir surveiller les paiements : la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, en particulier. Cela crée une tension avec le désir d’anonymat. Enfin, certains événements récents, notamment aux Etats-Unis, peuvent contribuer à affaiblir la confiance. Je pense notamment à l’épisode où Elon Musk a obtenu temporairement l’accès aux données privées détenues par les services fiscaux américains.
Quelle peut être la solution ?
C’est une question de gouvernance. Peut-être faut-il y réfléchir maintenant plus profondément. La protection des données relatives à l’euro numérique pourrait être assurée par une instance indépendante, non liée aux institutions qui gèrent la monnaie elle-même. Techniquement, elle peut enfin résider dans des objets anonymes : c’est précisément ce qu’est un token (jeton d’authentification), par exemple. Et c’est un peu la méthode, déjà , de la monnaie numérique de « gros » que prépare l’Europe, pour les mouvements interbancaires. Celle-ci repose sur une immense DLT — une infrastructure de registres distribués — qui enregistre à la fois tous les titres et la monnaie. Chaque action, chaque obligation y aura son miroir, et les transactions se feront en bougeant les jetons. On y gagne la vitesse, la sécurité et ce qu’ils appellent l’atomicité : il ne s’écoule pas une microseconde entre le moment où je vous livre un titre et celui où je suis payé, parce que les deux ont lieu sur le même système.
N’y a-t-il pas urgence à agir, tout de même, pour l’Europe, pour des questions de souveraineté des paiements ?
Oui, la souveraineté européenne dans les paiements est essentielle, peut-être même encore plus importante que l’Union des marchés de capitaux. Aujourd’hui nous vivons dans un univers où tous les paiements transfrontières en Europe passent en majorité par des compagnies de cartes de crédit qui sont américaines. Nous ne contrôlons pas ces rails et nos données partent aux Etats-Unis. Le cas de ce juge de la Cour pénale internationale [Nicolas Guillou, NDLR], brutalement privé de tous ses moyens de paiement parce qu’il avait déplu à Washington, est unique, mais fascinant. Il y a donc une certaine urgence en effet. En parallèle à l’euro numérique, des systèmes privés européens, où les banques s’accorderaient sur des rails de paiement instantané et transfrontières, suffiraient. Une application comme Wero existe déjà , mais elle progresse beaucoup trop lentement.
Comme vous le dites, la monnaie privée gagne du terrain. Et de nouveaux acteurs comme les stablecoins, et les cryptoactifs de manière générale, prennent de l’ampleur. Est-ce, là aussi, un autre motif d’urgence ?
Les cryptomonnaies sont des animaux étranges, et parfois dangereux. Les autorités ont raison de s’en inquiéter et de veiller à mettre en place une réglementation adaptée, qui protège les épargnants et la stabilité financière. Mais on leur doit également – y compris au Bitcoin – d’avoir déclenché une formidable vague d’innovation dans les paiements, y compris les paiements transfrontières, et aussi de favoriser l’inclusion financière, dans les zones et les pays où la population est peu bancarisée.
On parle aujourd’hui beaucoup des stablecoins, qui sont des monnaies numériques assises sur d’autres monnaies ou des actifs financiers. Les stablecoins en dollars sont activement promus par l’administration américaine, qui y voit notamment un canal de financement de la dette publique. Certains craignent qu’ils pénètrent le système européen et créent une « dollarisation numérique » qui déstabiliserait l’euro. Cette menace me paraît toutefois faible. La stabilité et la crédibilité de l’euro en font une monnaie de référence. La situation peut être différente pour des pays, notamment dans le monde émergent, dont la crédibilité monétaire est moins établie. J’ai du mal à croire, aussi, à leur business model. Le Genius Act, aux Etats-Unis, oblige dorénavant les émetteurs de stablecoins à investir dans des actifs très sûrs. Mais le très sûr rapporte peu.
Ce qui peut subvenir, à plus ou moins long terme, c’est l’émission de stablecoins mondiaux par les grands acteurs numériques, Amazon, Facebook, PayPal, qui y verraient un instrument de pénétration économique et de consolidation de leur réseau. Rappelons-nous la tentative de Facebook, il a déjà sept ans, de créer Libra, sa propre monnaie mondiale. Dans ces circonstances, posséder une monnaie numérique souveraine, offrant les mêmes services et les mêmes fonctionnalités, serait évidemment un atout.
Est-on, avec l’euro numérique, dans un moment comparable à la création de l’euro, en 1999 ?
Peut-être pas tout à fait. Mais il faut être conscient d’une chose : introduire l’euro numérique est une réforme monétaire. Et une réforme monétaire engage la crédibilité de la banque centrale. Elle ne peut pas se permettre d’échouer. Il est important que l’euro numérique bénéficie, dès son introduction, d’une adhésion totale et inconditionnelle de la population. Il ne suffit pas de l’émettre. On le constate avec les débuts timides du e-yuan en Chine ou de l’eNaira au Nigeria. Le coût financier compte, mais le vrai risque, c’est d’émettre un objet dont personne ne veut. Je fais toujours la comparaison avec le billet : à la BCE, on débat des heures de l’allure qu’aura un nouveau billet, parce qu’on veut qu’il soit attractif, qu’il représente quelque chose — la monnaie a une part symbolique. Imaginez qu’on mobilise le pouvoir d’une vingtaine de gouvernements pour émettre un billet, et que personne ne s’en serve parce qu’on le trouve laid. De quoi aurait-on l’air ?
C’est pourquoi je ne placerais pas ma crédibilité dans une date. S’il faut trois ou quatre ans pour bâtir un système qui inspire vraiment confiance, il faut les prendre. Souvenez-vous de l’euro, en 2002 : ce fut un succès monétaire parce que ce fut d’abord un succès technologique. Le 31 décembre à 22 heures, je suis allé à un distributeur retirer des francs ; le 1er janvier à 2 heures du matin, au même distributeur, j’ai retiré des euros. Dans la nuit, tous les distributeurs avaient basculé. Avant, une réforme monétaire demandait quatre mois pour échanger les billets. L’euro numérique réussira aux mêmes conditions : que la BCE sorte de sa tour d’ivoire et installe un climat de confiance.
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Author : Maxime Recoquillé
Publish date : 2026-07-03 15:57:00
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