Jean-Luc Mélenchon a-t-il une dette envers Matthieu Pigasse ? Non, le millionnaire ne doit pas d’argent au multimillionnaire. L’insoumis, quadruple candidat à l’élection présidentielle, lui devrait plutôt une partie de sa mythologie, née à quelque 7 600 kilomètres de Paris. À Caracas, précisément. Le banquier d’affaires s’en est vanté auprès de plusieurs figures de gauche : lorsqu’il était au chevet du Venezuela, il a présenté Hugo Chavez à Jean-Luc Mélenchon. Publiquement, en revanche, il se refuse à tout commentaire sur le sujet, sans jamais le démentir… Dans le fond, Matthieu Pigasse aussi doit beaucoup à Jean-Luc Mélenchon. C’est lui, le premier politique, raconte-t-il, qui l’a convaincu d’acheter des médias. Après tout, l’ancien strauss-khanien, devenu président du groupe Combat, aurait-il eu son rond de serviette à la gauche de la gauche sans Radio Nova, station rouge carmin à l’essor fulgurant sous sa coupe ? Se serait-il autorisé à songer sérieusement, ainsi qu’il l’assure, à 2027 ? Le premier rêve de décrocher le premier rôle, l’autre de mourir sur scène : Pigasse-Mélenchon, drôle de théâtre.
C’est l’histoire d’une amitié improbable entre un « banquier de gauche », figure en vogue du capitalisme parisien, et un trotskiste qui jure d’abattre, un jour, la citadelle. Une curieuse relation, nouée au début des années 2000, quand le jeune énarque était alors conseiller du ministre Laurent Fabius, et l’ancien socialiste encore un fidèle ministre délégué de Lionel Jospin. Plus de vingt ans sont passés et ces contraires ont approfondi leurs liens. Aujourd’hui, les deux hommes se voient régulièrement en huis clos pour refaire le monde, disserter des rouages alambiqués de la voltige financière des tourments de ce monde, de bataille culturelle dans les médias à bâbord. Les insoumis apprécient l’affable homme d’affaires, au point de l’inviter aux prochaines universités d’été du mouvement en août 2026 pour probablement débattre avec le patron Manuel Bompard. « Matthieu Pigasse est un camarade, un camarade particulier au vu de son parcours », sourit Aurélien Taché, député proche de Mélenchon. Pigasse, lui, dit « aimer » ce tribun, dont il loue la curiosité et la culture. Même si, depuis que le banquier affirme quelques ambitions élyséennes, celui-ci s’amuse parfois du regard différent que porte sur lui le patriarche insoumis. Différent, mais jamais méchant.
LFI et Radio Nova, même combat ?
« Il m’épargne » observe Matthieu Pigasse, devant quelques interlocuteurs. Mieux encore, il prend sa défense. Quand Libération s’en prend à Radio Nova, Mélenchon se fend systématiquement d’un tweet vengeur. Avoir un ennemi commun rapproche… Lorsque, en avril, Matthieu Pigasse accuse Raphaël Glucksmann de « refuser le débat » à Liffré, en Bretagne, Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, est l’un des premiers à retweeter son post. En mai, Marine Le Pen accuse Matthieu Pigasse de « spéculer sur la dette publique du Venezuela » ; Jean-Luc Mélenchon, plutôt prompt à défendre en priorité les siens, vole à son secours. Caracas, encore une fois, les réunit. Est-ce parce que les insoumis accordent peu de crédit aux velléités de l’ambitieux que certains préfèrent l’imaginer en ministre d’un éventuel « gouvernement d’ouverture » ?
Entre les deux, cette relation sincère est également une affaire d’intérêts bien compris. LFI et Radio Nova, même combat ? Les insoumis apprécient le petit empire de Pigasse, qui leur fait la part belle, ricanant chaque soir de la police, la gauche centriste, et ses contempteurs, Caroline Fourest et consorts, qu’ils accusent d’appartenir au « printemps républicain ». Du miel pour les oreilles mélenchonistes. « On a vraiment l’impression que Nova est acquise à Mélenchon, ils nous vomissent dessus », souffle un cadre socialiste, pourtant fidèle auditeur. Les accusations d’antisémitisme, dont est parfois victime le patriarche, ont fini par toucher certains chroniqueurs aux blagues douteuses, comme Akim Omiri. Après tout, Nova bouscule cette « officialité médiatique », ainsi surnommée par Jean-Luc Mélenchon, qu’il accuse d’être dépourvue de pluralisme et de lui être systématiquement hostile. « Nous sommes le camp des petits », clamait fièrement le quadruple candidat à l’élection présidentielle dans l’émission Personnage principal, sur Radio Nova. On comprend mieux, dès lors, que Mélenchon, longtemps réduit aux marges du PS avant de créer sa boutique et de finir aux portes du second tour en 2022, s’ébaudisse de l’insolente popularité de Nova, qui a attiré 1,2 million de nouveaux auditeurs depuis 2025. Entre « petits », on se respecte. On aime se voir grandir, aussi.
Pigasse, qui quitterait l’ensemble de ses fonctions opérationnelles dans ses activités médias en cas de candidature, n’est pas tout à fait sa radio. Il répète être « républicain, universaliste et laïque, attaché aux questions de sécurité car ce sont les classes populaires qui sont les plus touchées par l’insécurité sociale, physique et économique », insistant sur le fait que « rien ne [lui] est plus étranger que l’antisémitisme ». Pas plus qu’il n’accepte d’être le Bolloré de Mélenchon. Le banquier a bien tenté de faire comprendre au patriarche qu’il ne pouvait pas remporter une élection présidentielle sans traiter sérieusement la question de l’insécurité. « Un thème d’extrême droite, mon électorat ne veut pas entendre ça », lui a rétorqué le tribun. Ils ne sont pas davantage d’accord sur l’Europe ; l’un est plutôt pro-européen tandis que l’autre considère, par exemple, que « les traités européens sont obsolètes. » Bref, Matthieu Pigasse aime énoncer ses différences avec Jean-Luc Mélenchon, bien que les deux rêvent de réunir la gauche autour de leur personne. Mais à chacun ses moyens : quelques mesures et beaucoup de coups de pressions pour l’insoumis, des rendez-vous et une pincée de convivialité pour l’homme d’affaires, amateur de punk rock.
5 juin 2026, au festival « We Love Green », propriété de Matthieu Pigasse. « Si tu viens voir Gorillaz, passe nous saluer », glisse le maître des lieux à Luc Broussy, bras droit d’Olivier Faure, devenu un copain. Le socialiste, mélomane, ne se fait pas prier pour filer en backstage : il y tombe nez à nez avec la patronne des écologistes, Marine Tondelier. Le lendemain, le maire de Paris Emmanuel Grégoire et l’édile de l’arrondissement, l’unitaire Lucie Castets, passent également une tête. Prends-en de la graine, Méluche ! Mais pour qu’une place soit libre, encore faut-il qu’elle soit vide. Cela tombe bien. Pour rendre attractif leur propre primaire, prévue en octobre, Luc Broussy s’est mis en tête de faire participer le banquier. Pigasse n’a qu’une envie : surprendre son monde en acceptant d’y concourir. Il s’y voit déjà, malgré le déséquilibre manifeste. Et bâtit déjà sa légende. Il y a quelques jours, dans l’émission éponyme présentée par Guillaume Pley, sondé sur Jean-Luc Mélenchon, Matthieu Pigasse l’affirme à trois reprises : « Que le meilleur l’emporte ! »
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Author : Sébastien Schneegans, Mattias Corrasco
Publish date : 2026-07-26 16:00:00
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