On préfère prévenir : son point de vue, d’abord publié dans les colonnes du magazine américain Foreign Policy, devrait hérisser certains de nos intellectuels les plus en vue. Pour cause : selon Robert Zaretsky, professeur d’histoire au sein du Honors College de l’université de Houston, l’âge d’or des intellectuels français serait révolu. Ce fin connaisseur de l’histoire de la pensée européenne analyse les raisons de ce déclin, de l’entre-deux-guerres à l’avènement de la télévision, en passant par la chute du mur de Berlin. En filigrane, Robert Zaretsky revient sur certains des moments fondateurs de la vie intellectuelle de notre pays, de l’affaire Calas à Dreyfus. Une époque, dit-il, où « une poignée d’individus pouvait véritablement influencer la politique. Ce qui serait difficile à imaginer aujourd’hui ». Avec un groupe emblématique, selon lui, de ce basculement de la « cérébralité à la célébrité » : celui des « nouveaux philosophes », comme André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy. Entretien.
L’Express : Selon vous, l’âge d’or des intellectuels français est révolu. Cela ne va pas plaire à nos penseurs… Pourquoi ce diagnostic ?
Robert Zaretsky : Il faut d’abord rappeler ce que représentaient traditionnellement les intellectuels français et à quel point ils ont façonné l’histoire depuis le XVIIIe siècle. À l’époque, des penseurs comme Voltaire occupaient une place prépondérante dans la société française. Je dis « société » à dessein, car en défendant des causes comme la tolérance ou le progrès, Voltaire savait s’adresser à plusieurs publics. D’un côté, ce qu’on appelait la République des Lettres, un « état d’esprit » sans frontières physiques qui réunissait des hommes et des femmes savants, de l’Amérique du Nord à Saint-Pétersbourg, intéressés par le jeu des idées et fortement attachés à des notions comme le progrès, la raison, etc. Mais Voltaire, comme d’autres, parvenait aussi à se faire entendre de l’élite dirigeante et de l’entourage du roi.
Or, c’est précisément cette capacité à s’adresser à plusieurs publics à la fois qui a contribué à faire des intellectuels français des figures essentielles du débat public. L’affaire Calas en témoigne – du nom de ce marchand protestant de Toulouse exécuté après avoir été accusé à tort d’avoir tué son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme. À l’époque, Voltaire a actionné tous les leviers à sa disposition pour alerter l’opinion publique : écrire à des membres de la cour royale, publier des traités, harceler les puissants et les influents. C’est ce qui a permis de réhabiliter la mémoire de Jean Calas. À bien des égards, ce fut un moment fondateur de la vie intellectuelle française. Cela dit, son âge d’or est venu ensuite, avec l’affaire Dreyfus.
Comment cela ?
C’est vraiment là que l’influence des intellectuels français a atteint son apogée. À l’époque, plusieurs penseurs se sont exprimés sur le sujet. Cela valait quelle que soit leur opinion, d’Émile Zola et son « J’accuse », à Maurice Barrès, l’un des chefs de file des antidreyfusards. Si bien que l’affaire fut suivie non seulement en France, mais sur tout le continent et jusqu’aux États-Unis ! En effet, grâce au statut quasi sacré acquis par un Zola ou un Barrès en tant que romanciers – un statut totalement inexistant aux États-Unis, leurs essais et chroniques, publiés dans la presse libre et florissante de cette époque, portaient loin. À la fin du XIXe siècle, les écrivains français avaient en quelque sorte anticipé l’impératif que Jean-Paul Sartre formulerait plus tard : que seule la littérature engagée a de la valeur. Qu’il s’agisse d’un Zola, qui mettait sa plume au service des valeurs de 1789, ou d’un Barrès, au service de la politique réactionnaire, tous l’avaient compris. C’est là l’acmé de l’intellectuel français : une poignée d’individus pouvait véritablement influencer la politique. Ce qui serait difficile à imaginer aujourd’hui…
Nous sommes passés, en ce qui concerne les intellectuels, de la cérébralité à la célébrité.
On pourrait vous répondre que la perte d’influence de l’intellectuel français reflète aussi une raréfaction des affaires nécessitant un tel engagement. Autrement dit, la France a-t-elle encore besoin d’un Sartre ou d’un Zola ?
Nous n’avons certes pas d’équivalent à l’affaire Dreyfus, mais un très grand nombre de choses importantes se produisent aujourd’hui en France et ailleurs. Prenez la guerre à Gaza. Sur le papier, elle se déroule à des kilomètres de distance. En même temps, en raison des événements horribles qui s’y déroulent, l’horreur de l’antisémitisme explose en France et dans une grande partie du reste de l’Europe. Et pourtant, les intellectuels n’arrivent même pas à s’accorder sur la définition de « l’antisémitisme ».
Bien sûr, les intellos publient encore des tribunes dans des grands titres de presse comme L’Express ou Le Monde. Mais il faut regarder les choses en face : ce sont des épiphénomènes, car les causes se sont multipliées, tout comme les pétitions de toutes sortes, tandis que la presse écrite se marginalise elle-même. Pensez à l’épisode des Gilets jaunes : les intellectuels ont été réduits, au pire, à de simples observateurs ; au mieux, à des commentateurs. Plutôt que de façonner l’opinion publique, ils l’analysent. Leurs paroles ne débouchent plus sur l’action, comme c’était le cas autrefois. Aujourd’hui, j’aurais du mal à nommer ne serait-ce qu’un seul intellectuel ayant l’influence d’un Albert Camus, qui avait cette même capacité à inspirer un mouvement concret par ses mots.
Pas sûr que des penseurs comme Marcel Gauchet ou Élisabeth Badinter se reconnaîtraient dans le portrait que vous dressez de la situation actuelle…
Élisabeth Badinter est, comme son défunt mari, une figure extraordinaire pour laquelle j’ai un immense respect. Mais malgré sa capacité indéniable à rendre accessibles des sujets complexes au grand public, quand elle publie des tribunes ou accorde des entretiens dans la presse, son audience n’est en rien comparable à celle d’un Émile Zola qui, lors de la publication de son « J’accuse » en 1898 dans les pages de L’Aurore, fut lu par des millions de Français et d’étrangers. Pour être clair : ce n’est pas que l’intellectuel ait disparu par paresse, mais qu’il a été rendu marginal par des facteurs échappant à son contrôle. Nous sommes passés du printemps à l’automne de l’intellectuel. Et l’hiver qui vient semble inéluctable.
À quand datez-vous le déclin de l’âge d’or des intellectuels français ?
Les premiers signes sont apparus durant l’entre-deux-guerres, avec la montée de la Russie communiste et son impact sur la politique française. L’intellectuel, autrefois perçu comme un modèle de liberté et d’éthique, a alors commencé à se politiser, pour ne pas dire à se faire instrumentaliser. C’est en grande partie ce que décrivait Julien Benda dans La Trahison des clercs. Puis, la figure tutélaire de l’intellectuel français a connu une seconde vie pendant l’Occupation. En témoignent les écrits et les actions – j’insiste sur ce point – d’existentialistes comme Simone de Beauvoir, Camus, Sartre… Un signe de cette influence retrouvée : lorsque le ministre de l’Intérieur de Charles de Gaulle voulut faire arrêter Sartre en 1968 et l’emprisonner, de Gaulle aurait répondu : « On n’arrête pas Voltaire. »
Mais après cette pause, le déclin et la chute des intellectuels ont repris. Pour plusieurs raisons. D’abord, avec l’avènement de la télévision, qui a contraint les intellectuels à adapter leur discours aux exigences de ce média. Résultat : les arguments complexes ont progressivement cédé la place à des formules chocs, même dans des émissions comme Apostrophes. Tout cela a ensuite été renforcé par la multiplication des chaînes de télévision et des stations de radio, qui a contribué à la fragmentation des médias. Or la fragmentation dilue, et réduit la portée de la voix de l’intellectuel. Nous sommes ainsi passés, en ce qui concerne les intellectuels, de la cérébralité à la célébrité. L’un des groupes les plus emblématiques de ce basculement est celui des Nouveaux Philosophes, comme André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy…
Quels sont les autres facteurs de ce déclin ?
L’un d’eux fut la chute du mur de Berlin, en 1989, qui est allée de pair avec le recul et l’insignifiance croissante du Parti communiste français et de sa réserve d’intellos fidèles. Sartre, sans en être membre, en était par exemple un compagnon de route. Certes, dans les années 1980, Bourdieu était immense, tout comme Foucault. Mais il ne faut pas oublier que vers la fin de sa vie, Foucault s’est détourné de ses anciennes critiques de la société pour se pencher plus profondément sur le souci de soi. Quant à Derrida, sa réputation pesait à mon sens bien plus lourd aux États-Unis qu’elle ne l’a jamais été en France. Et puis avec la fameuse « fin de l’histoire » décrite par Francis Fukuyama, y avait-il encore vraiment besoin de l’intellectuel comme guide ? C’était comme si son travail, depuis Voltaire, pour mener la société vers la démocratie libérale et une économie de marché florissante, avait été accompli. Et bien sûr, avec la prolifération des réseaux sociaux, des vidéos et des fils d’actualité façonnés par des algorithmes, se faire entendre est désormais devenu impossible pour un intellectuel.
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Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-07-27 16:00:00
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