Dans le film Air Force One, sorti en 1997, Harrison Ford incarne un président qui ne s’embarrasse plus de la diplomatie, décidé à combattre les « régimes meurtriers ». Peu après, son avion présidentiel est détourné par une poignée de terroristes. Le 8 juillet, le Secret Service a concocté un plan que n’aurait pas renié un scénariste hollywoodien. La menace pesant sur le président a été jugée si sérieuse qu’un leurre rocambolesque a été mis en place. A la fin du sommet de l’Otan à Ankara, en Turquie, Donald Trump embarque d’abord dans l’ancien Air Force One. Une fois à l’abri des regards, il est discrètement exfiltré du jet présidentiel, puis transporté à l’intérieur d’un conteneur de restauration jusqu’à un C-32A de l’US Air Force, qui s’envole vers le Royaume-Uni. L’ancien Air Force One décolle lui aussi, avec à son bord des responsables de l’administration et des journalistes persuadés, pour la plupart, que le président est encore avec eux.
« Un déplacement de chef d’État s’accompagne toujours d’une évaluation de la menace. Si elle s’avère réelle ou sévère, le service de protection prend les mesures de sécurité nécessaires. Faire disparaître la cible fait partie de la panoplie disponible », explique Georges Salinas, chef du GSPR (groupe de sécurité de la présidence de la République) jusqu’à l’été 2025, auteur de Par le verbe, par le glaive (Mareuil Edition). « On peut changer d’itinéraire, ou de véhicule. La France dispose, comme les États-Unis, de voitures et d’avions supplémentaires, des blindés, ou encore d’un groupe de protection en appui supplémentaire si la situation l’exige dans un pays étranger. Ces mesures peuvent être mises en œuvre si la menace ne disparaît pas », poursuit-il.
Subterfuge et noix de pécan
En juillet à Ankara, l’administration américaine s’inquiète d’une tentative iranienne d’assassinat contre Donald Trump. « Ils voulaient me mettre dans un autre vol, dans un autre avion, avec la même sécurité. Ils voulaient que je le fasse, donc je l’ai fait », a confirmé le président américain. En un mot, il aurait simplement suivi les conseils de son service de sécurité. Révélée ce 10 août par le Washington Post, la technique du leurre n’est pas une invention américaine. Elle a été utilisée par de nombreux de chefs d’État avant lui, y compris en France.
Les présidents américains cachent régulièrement leurs itinéraires. Au début du siècle, la presse américaine en a fait directement l’expérience avec George W. Bush. Ce matin de Thanksgiving, les journalistes font le pied de grue devant son ranch au Texas. Le président s’apprête à déguster la dinde en famille, assurent-ils. La Maison-Blanche a même communiqué sur le menu, qui se termine par une tarte à la noix de pécan. Mais ils se trompent : Bush a en fait quitté son ranch la veille pour Washington, avant de s’envoler pour Bagdad. Nous sommes au début de l’intervention américaine en Irak, et le Commander-in-Chief entend remonter le moral des soldats en partageant Thanksgiving avec eux. Dix ans plus tard, Barack Obama visite lui aussi secrètement des troupes américaines en Afghanistan. Le procédé est similaire : un départ en pleine nuit, non annoncé dans l’agenda officiel, et un atterrissage en zone de guerre le lendemain matin.
Un sosie pour Clinton
Joe Biden et Bill Clinton ont eu recours à des stratagèmes beaucoup plus élaborés. Le premier, en Ukraine, en 2023 : Biden devient alors le premier président américain depuis plus d’un siècle à visiter une zone de guerre non contrôlée par les forces américaines. Une avalanche de précautions est donc prise pour lui permettre de se rendre à Kiev à l’occasion du premier anniversaire de l’invasion russe. Dans la nuit du dimanche 19 février, peu après minuit, Joe Biden est exfiltré incognito de la Maison-Blanche. Une poignée de conseillers de sécurité, de médecins, un photographe et deux journalistes mis dans la confidence l’attendent à la base militaire Andrews, dans le Maryland. Au lieu de prendre le traditionnel Air Force One de l’époque – un Boeing 747 -, le chef de l’État monte dans un C-32, un Boeing 757 modifié de l’US Air Force, utilisé pour de plus petits trajets. A 4h15, Biden s’envole vers l’Europe. Dans le plus grand secret, il monte ensuite dans un train – un trajet de 9 heures – avant d’arriver à Kiev, et de dévoiler sa présence lors d’une conférence de presse avec Volodymyr Zelensky.
En mars 2000, la Maison-Blanche pousse le stratagème jusqu’à utiliser un faux Clinton. D’après le témoignage livré au Washington Post par Susan Page, ancienne patronne de l’association des journalistes de la presse présidentielle, le démocrate utilise lui aussi un second avion comme leurre lors d’un voyage entre l’Inde et le Pakistan. Avec un détail savoureux, absent de la technique employée par Donald Trump : un agent du Secret Service sert de sosie au président sur le tarmac de l’aéroport. « La technique a aussi beaucoup été utilisée par les dictateurs, qui craignent souvent encore plus pour leur sécurité que les autres chefs d’État. Staline utilisait des sosies », remarque Eric Stemmelen, ancien responsable de l’organisation des voyages officiels du président de la république à l’étranger au service de protection des hautes personnalités (SPHP). L’un des plus célèbres, Félix Dadaïev, servait de doublure et de leurre au chef d’État soviétique.
Yvonne de Gaulle trouble un stratagème
« Le recours au sosie n’est pas utilisé en France à ma connaissance. Mais le leurre, si. Les services de sécurité ont une règle : celle de changer les habitudes de la personnalité dont on s’occupe. Cela signifie changer d’itinéraire, de véhicule, de porte de sortie », liste celui qui a été au SPHP de 1988 à 1996. En France, le « leurre » est une option considérée depuis longtemps pour assurer la sécurité des présidents. Dans Un Attentat (éd. du Seuil), ouvrage consacré à l’attentat du Petit-Clamart mené contre de Gaulle le 22 août 1962, Jean-Noël Jeanneney évoque ainsi un « faux cortège » maintenu par l’entourage du général. Deux ans avant l’attaque, en juin 1960, Jacques Cantelaube, chargé de la sécurité du chef de l’État, déplorait que le subterfuge soit voué à être vite éventé en raison d’un détail : l’absence de « dame » à bord de la deuxième voiture, le président se déplaçant rarement sans Yvonne de Gaulle à ses côtés.
Trente ans plus tard, François Mitterrand utilise une ruse beaucoup plus sophistiquée. En pleine guerre à Sarajevo, en 1992, il déclare à son ministre des Affaires étrangères Roland Dumas qu’il envisage « un coup d’éclat ». « Il prévoit de quitter le sommet de Lisbonne, la semaine suivante, et de se rendre à Sarajevo ‘sans demander l’autorisation de qui que ce soit’. Roland Dumas négocie avec Slobodan Milosevic l’atterrissage à Sarajevo, comme s’il s’agissait de lui », racontent le colonel Denis Roux et le journaliste Xavier Panon dans le livre Protégez le président – quinze ans d’histoires secrètes (Ed. Archipel). A la fin du sommet de Lisbonne, Mitterrand informe officiellement son ministre : « C’est moi qui y vais ! ». Il ne peut atterrir directement en avion à Sarajevo. Il fait escale à Split, en Croatie, et finit le trajet en hélicoptère Puma. Le deuxième appareil qui l’accompagne est touché par des tirs serbes, alors que le président atterrit enfin, ravi.
De manière beaucoup moins flamboyante, les leurres peuvent être utilisés au-delà du chef de l’État. Eric Stemmelen se souvient par exemple d’un ambassadeur français au Proche-Orient, obligé de se coucher à l’arrière d’une voiture pour sortir de la chancellerie. Le diplomate tente alors d’échapper à la surveillance d’un agent des services secrets locaux, déguisé en vendeur à la sauvette. Ou, de manière beaucoup plus légère, d’une ruse employée cette fois à Paris, rue de Varenne : celle d’un cortège officiel vide, partant de Matignon… alors que la véritable Première ministre de l’époque, Edith Cresson, partait dans l’autre direction à bord d’une Peugeot 205. « Pour éviter la presse », sourit-il. En matière de subterfuge, tous les leurres sont bons.
Source link : https://www.lexpress.fr/secret-defense/donald-trump-exfiltre-en-secret-de-bill-clinton-a-staline-lart-de-faire-disparaitre-un-chef-detat-C2CGQSJ7SRFYJMFOJTQI5PNCTE/
Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-08-13 10:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.