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    L’Express

    Mort d’Edouard Balladur : de Mai 68 à son duel avec Jacques Chirac, une vie politique en trois actes

    IntelliNewsBy IntelliNewsaoût 31, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    Des couloirs de Matignon en mai 1968 au ministère de l’Economie en 1986, en passant par le siège du RPR dans la course pour l’Elysée en 1994, plongée dans trois années marquantes de la vie politique d’Edouard Balladur à travers nos archives.

    Mai 68 – Aux premières loges

    Edouard Balladur était, à 39 ans, conseiller du Premier ministre Georges Pompidou. De Matignon, il a vécu, heure par heure, le voyage express du Général à Baden-Baden. Dans L’Express du 1er mai 2008, il raconte ce jour où la France n’avait plus de président…

    Quel est le climat qui règne à la veille du 29 mai ?

    Edouard Balladur : En début de semaine, les négociations de Grenelle avaient pris fin, j’avais rédigé le texte des accords, approuvé par Georges Pompidou. Malheureusement, ils avaient été rejetés à Billancourt. Le mardi 28, j’avais accompagné le Premier ministre pour une rencontre avec les fonctionnaires. Le climat de tension était extrême, cela s’était mal passé. Le 29, avec la manifestation de la CGT de la Bastille à la gare Saint-Lazare, à laquelle s’était joint le Parti communiste, était donc considéré comme un jour très dangereux. Le Premier ministre avait donné l’ordre de rappeler des parachutistes, des fusiliers marins et des unités de chars à proximité de Paris, car l’hypothèse d’un assaut contre les bâtiments officiels ne pouvait être écartée. Certains sont même venus proposer à Matignon que chacun ait une arme pour se défendre !

    Commence cette journée de mercredi. Habituellement, il y a Conseil des ministres…

    En effet, mais nous apprenons assez vite qu’il est annulé. De Gaulle prévient Pompidou : « J’ai du mal à dormir depuis plusieurs jours. Je pars me reposer à Colombey. Je reviendrai demain. Je vous embrasse. » Le Premier ministre, déjà froissé que de Gaulle n’ait pas eu un mot pour le remercier des accords de Grenelle, est troublé. Je déjeune ensuite à Matignon, dans une petite pièce habituellement réservée au directeur de cabinet. Pompidou est dans la salle à manger voisine. Vers 13 heures, on l’informe que l’hélicoptère du général n’a pas atterri à Colombey, que nul ne sait où il se trouve. Ni le secrétaire général de l’Elysée, Bernard Tricot, ni son proche conseiller, Jacques Foccart, venus en hâte à Matignon, ne le savent non plus. Il faut se représenter l’image du Général – un héros, le symbole de la volonté et du courage, aux décisions imprévisibles – et ne pas sous-estimer l’émoi, la crainte suscitée dans la France entière à l’annonce de sa disparition. Car la nouvelle s’est très vite répandue. La panique a gagné, la demande de location d’avions privés a explosé, certains étaient prêts à quitter le pays. Puis nous apprenons que de Gaulle est à Baden-Baden, chez le général Massu, alors commandant en chef des forces françaises en Allemagne.

    Numéro spécial de L’Express daté du 27 mai 1968.

    Diriez-vous que ce fut la pire journée passée par Pompidou à Matignon, parce qu’il a été tenu dans l’ignorance par le Général ?

    Le jeudi, Pompidou, alors que je m’y trouve seul, entre dans le bureau de Michel Jobert, son directeur de cabinet : « Il faut que je vous dise, je vais remettre ma démission au Général. Vous avez le droit de le savoir. Je ne peux pas accepter ce qui s’est passé. On n’a jamais vu un Premier ministre laissé dans l’ignorance de ce que fait le président en de pareilles circonstances. » Je lui demande : « Est-ce la seule solution ? » « Oui, me répond-il, je le crois. » Il informe aussitôt de ses intentions le secrétaire général de l’Elysée, afin qu’il prévienne de Gaulle dès son retour à Paris. Quand Pompidou rencontrera le Général en début d’après-midi, celui-ci lui dira, d’après ce qu’il nous a raconté à son retour de l’Elysée : « Si vous démissionnez, je pars aussi. » On connaît la suite : le Général, dans son allocution à la radio, remplace, à la demande de Pompidou, sa décision d’organiser un référendum par l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale et rend un hommage appuyé à son Premier ministre, dont, dit-il, « la valeur, la solidité, la capacité méritent l’hommage de tous ». Revenu dans son bureau, Pompidou, tandis que nous écoutons le Général sur un transistor, me glissera : « En Conseil des ministres, c’était encore mieux ! »

    Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant ces heures singulières ?

    Incontestablement, l’effondrement des élites, ou supposées telles. Certains fonctionnaires d’autorité ont abdiqué tout courage, toute loyauté envers l’Etat, de grandes consciences se sont tues, de grands bavards n’avaient plus rien à dire, des gaullistes – qui prétendaient en tout cas l’être – se sont précipités chez Mendès France, dont on parlait pour diriger le gouvernement. L’opportunisme a fleuri au détriment de toute dignité. Pascal a raison. Il ne faut faire aucun crédit aux « valeurs d’établissement ».

    1986 – L’ascension

    Aujourd’hui, Premier ministre bis. Demain, Premier ministre tout court d’un président nommé Chirac ? L’Express du 5 septembre 1986 raconte la fulgurante ascension de celui qui, le 16 mars, n’était qu’un conseiller de l’ombre.

    « Il monte, il monte, le vice-roi… Depuis peu, le microcosme, qui s’en est aperçu, frémit et s’inquiète. Avec un temps de retard, l’opinion, à son tour, se montre intriguée. Et tous de s’interroger sur le destin d’Edouard Balladur, cet homme secret, puissant, original, dont la métamorphose fascine. Jusqu’où montera-t-il ? A 57 ans, le ministre d’Etat, qui naguère goûtait tant l’ombre protectrice des coulisses, a parfaitement réussi son irruption sur l’avant-scène : comme s’il avait été fait, de tout temps, pour le gouvernement des hommes, il lui aura suffi de cinq mois pour se glisser avec naturel et autorité dans la peau d’un Premier ministre bis. Déjà, le voici qui fait figure de dauphin. Premier ministre, demain, d’un président nommé Chirac ? Personne ne doute plus qu’il en ait la carrure. Surtout pas « Jacques », qui compte sur « Edouard » pour lui ouvrir le chemin de l’Elysée. Le ministère des Finances, le 1er septembre, 16 heures : avec quel évident plaisir Edouard Balladur occupe, au 93 de la rue de Rivoli, le bureau historique des grands argentiers de la République ! Des murs recouverts de damas rouge sombre, de grandes tapisseries, une table de travail libre de tout papier (« Je reconnais y mettre une certaine ostentation », admet le ministre). Dans un angle de fenêtre, un discret bouquet. Seule note personnelle : sur la cheminée, encadrée, une photo de Georges Pompidou, avec la page de garde de son anthologie de poèmes chaleureusement dédicacée par l’ancien président à celui qui aura été, jusqu’aux derniers instants, l’un de ses plus fidèles collaborateurs. Mais qu’un photographe surgisse, et aussitôt Balladur, cet homme profondément pudique, fait disparaître photo et signature. C’est dit : M. le ministre d’Etat — et comme il tient à l’énoncé du titre complet ! — ne figurera jamais au nombre de ceux qui n’hésitent pas à « poser » devant l’image de leur héros.

    Edouard Balladur en couverture de L'Express du 5 septembre 1986Edouard Balladur en couverture de L’Express du 5 septembre 1986

    Veste bleue, pantalon de flanelle, chemise rayée à col et manchettes blancs, cravate rouge à motifs discrets, le ministre d’Etat témoigne, comme à son habitude, d’une élégance raffinée, toute patricienne. Sa voix est posée, légèrement flûtée ; ses mains bougent avec onction. Parfaitement maître de lui-même — la maîtrise de soi est, pour lui, une vertu cardinale — le ministre d’Etat se laisse par moments aller, après l’un de ses traits d’humour, à un petit rire de gorge. Mais si vite refréné ! Evoque-t-on son prochain passage, le 10 septembre, sur Antenne 2, à L’Heure de vérité ? « Je suis comme je suis, répond-il. Je n’ai pas l’intention de me grimer. Le jour où on aura fait de moi un produit normalisé… » (Silence.) En ce début de septembre, le ministre d’Etat est, à l’évidence, raisonnablement satisfait. Des sondages décevants ? « C’est comme pour les indices économiques : cela ne se juge pas sur un mois ! » L’emploi ? « Je ne sais pas sur quoi Philippe Séguin fonde ses prévisions si pessimistes ! » La cacophonie dans la majorité ? « Rien de bien grave : à dix-huit mois d’une présidentielle, les imaginations s’échauffent naturellement ! » Mais, surtout, Edouard Balladur a bien du mal à dissimuler sa fierté à propos de deux thèmes essentiels, qui lui tiennent à cœur : lui qui a tant œuvré en faveur de la cohabitation, eh bien, il voit que la cohabitation, ça marche et que les Français l’apprécient ; lui qui se veut l’avocat d’un libéralisme tempéré, mais bien réel, eh bien, il juge que le train libéral est maintenant en route et qu’on ne l’arrêtera pas. « Nous avons fait, depuis le 16 mars, tout ce que nous avons voulu faire », lance fermement Edouard Balladur. A la fin de l’année, c’est juré, le bilan du gouvernement sera « spectaculaire ».

    1994 – Le duel fratricide

    D’abord feutrée, leur rivalité paraît aujourd’hui une évidence. L’un a le parti derrière lui, l’autre l’opinion. Tous deux ont leur plan pour porter les couleurs de la droite en 1995. Mais jusqu’où peuvent-ils aller ? Entre ces deux anciens complices, le duel s’annonce implacable, comme on peut le lire dans L’Express du 20 janvier 1994.

    Le cactus, pour Balladur, se nomme Chirac. Son (ex ?) ami se dit déterminé à se présenter en 1995, « quoi qu’il arrive ». A condition de ne pas faire battre son camp. Ce qui, dans l’hypothèse d’une candidature Rocard, paraît acquis. La seule question qui se pose donc, dans l’optique de la prochaine course à l’Elysée, est la suivante : qui, de Balladur ou de Chirac, portera les couleurs de la droite ? Comment s’opérera la sélection ? Ces deux hommes parviendront-ils à trancher le nœud gordien dans l’intimité d’un tête-à-tête ? Ou bien les médias, les partis, les électeurs, bref, le pays seront-ils pris à témoin d’un duel fratricide et amenés, brutalement, à éliminer l’un des deux au profit de l’autre ? Georges Pompidou, lors du dernier Conseil des ministres qu’il présida avant sa mort, il y a près de vingt ans, engageait ses fidèles à continuer le combat. La leçon aura porté au-delà de ses espérances. Encore faudrait-il que la compétition entre Balladur et Chirac ne tournât pas en un classique et navrant combat des chefs.

    Le duel Chirac/Balladur en couverture de L'Express du 20 janvier 1994.Le duel Chirac/Balladur en couverture de L’Express du 20 janvier 1994.

    Et pourtant, le duel paraît inscrit – s’il n’est déjà engagé. Dès fin 1993, Chirac a compris qu’il risquait d’être définitivement marginalisé. Aussi a-t-il donné des ordres pour accélérer une stratégie présidentielle qui au départ, dans son esprit, devait se dérouler plus en douceur. De manière à gêner le moins possible le gouvernement. Et à s’accorder une dimension de long terme par rapport au Premier ministre, contraint d’aller quotidiennement au charbon. Mais l’heure ne semble plus aux grands desseins. L’humilité de la gestion concrète plaît aux Français. Et voilà Balladur porté aux nues. « La seule vraie question pour Chirac est désormais de savoir comment il reviendra dans la partie », confie un important dirigeant chiraquien. Trois axes de contre-attaque : les européennes, la divulgation d’un programme présidentiel, une campagne de déstabilisation de Balladur avant… l’adoubement officiel par le mouvement du candidat Chirac.



    Source link : https://www.lexpress.fr/politique/mort-dedouard-balladur-de-mai-68-a-son-duel-avec-jacques-chirac-une-vie-politique-en-trois-actes-QACDC2TV4RAYRFW53Y2CVQCYSA/

    Author : Anne Marion

    Publish date : 2026-08-31 18:51:00

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