Il se passe quelque chose dans l’Histoire de France. Comme un frémissement de fierté ; une réappropriation du récit commun. On l’a vu notamment cet été à travers l’impressionnant succès du diptyque sur de Gaulle. La démarche de Baptiste Touverey, ancien élève à l’Ecole Normale Supérieure et ancien rédacteur en chef de la revue Books, n’est pas différente. Il publie ces jours chez Albin Michel une Histoire de France renouvelée au titre qui annonce la couleur : Le Pays miraculeux fouille avec originalité les ressorts qui font de la France un pays unique. Pour L’Express il développe certaines de ses analyses les plus saillantes.
L’Express : En quoi consiste le miracle français ?
Baptiste Touverey : Tous les pays sont uniques, mais la France est, si je puis dire, un pays « plus unique que les autres ». C’est un pays miraculeux, parce qu’il ne devrait pas exister. Géographiquement la France occupe l’isthme de l’Europe, ce qui en a fait un « réservoir » de populations qu’à l’origine rien n’unissait : ni la langue, ni l’histoire, ni les valeurs. Cette particularité anthropologique la distingue de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne ou de l’Angleterre. Et malgré tout, pour des raisons que je développe dans mon livre, la France est devenue un pays. Mieux : le modèle de l’Etat-nation… Un deuxième miracle tient aux valeurs sur lesquelles cette nation s’est fondée et qui remontent à bien plus loin que la Révolution française : la liberté et l’égalité. Que ces deux principes doivent être combinés nous semble aujourd’hui une évidence ; c’est pourtant une alliance qui n’a rien de naturel, et au potentiel anarchique redoutable. « Libres et égaux », certes, mais bon courage à qui veut bâtir avec ça une collectivité qui fonctionne !
Les deux notions ont tendance à se cannibaliser et à former, quand elles se conjuguent, un terreau peu propice à l’éclosion d’un Etat. Car qui dit Etat, dit appareil bureaucratique avec un minimum de hiérarchie. Or la France est parvenue à surmonter cet obstacle. Elle est le premier pays à avoir mis au point un modèle viable fondé sur la liberté et l’égalité, et le seul à l’avoir fait à ce degré-là.
Ce miracle opère notamment grâce à une notion que vous éclairez dans votre livre et qui a façonné, dites-vous, notre histoire, notre culture et notre société : « la mentalité chevaleresque ». Qu’est-ce ?
C’est le cœur du mystère. Si je voulais définir cet esprit chevaleresque en une phrase, je dirais que c’est ce qui pousse l’individu à dépasser son quant-à-soi égalitaire, ombrageux, pour quelque chose de plus grand que lui, censé lui apporter de la gloire. Et, ce faisant, à agir pour le bien commun. C’est un idéal qui place l’honneur au-dessus de tout. Un honneur qu’on peut définir avec Montesquieu ainsi : « moins ce que l’on doit aux autres que ce que l’on doit à soi-même ». C’est cela, fondamentalement, « la mentalité chevaleresque », qui naît dans la France féodale.
Au départ, le vassal obéit à son seigneur parce qu’il a fait serment de le faire. Mais en endossant cette fidélité, en la transformant en acte d’honneur, il transcende l’obéissance : c’est avant tout pour lui-même qu’il se doit de respecter son serment. C’est presque un simulacre de hiérarchie : au fond, les chevaliers, que l’un soit roi et l’autre d’un rang modeste, sont égaux. On le voit de façon saisissante dans la littérature médiévale. Dans La Chanson de Roland, dans Tristan et Iseult, dans tous les romans du cycle de la Table ronde… Les héros ne sont jamais les supérieurs hiérarchiques. Ce n’est jamais le roi, mais toujours le chevalier vassal.
La rémanence de cet « esprit chevaleresque » dans la société peut-elle expliquer selon vous le succès notoire du diptyque d’Antonin Baudry sur de Gaulle et sur la France libre ?
Je n’étais pas allé au cinéma depuis quatre ans. J’y suis allé pour ce film, et je ne l’ai pas regretté ! J’étais ému, comme beaucoup de spectateurs, mais aussi en tant qu’auteur. J’avais terminé mon livre, et je me suis dit « je ne me suis pas trompé : nous sommes vraiment comme ça ! » L’Appel du 18 juin, c’est l’esprit chevaleresque dans toute sa splendeur. De Gaulle est alors inconnu et tout seul. Il n’y a qu’un Français pour faire ça. Et, d’ailleurs, il n’y a qu’un Français qui l’a fait. J’ai eu aussi le sentiment que le réalisateur avait eu la même démarche que moi : se réapproprier notre récit national, arrêter de le laisser distordre par d’autres. Je me suis reconnu dans cette volonté.
Vous situez l’acte de naissance de la France en 1204. Pourquoi ?
Une civilisation française – que je baptise « Francosphère » – préexistait, et fut même un foyer de dynamisme extraordinaire entre le XIe et le début du XIIIe siècle. Mais ce que j’appelle la naissance de la France, c’est la cristallisation de l’entité dont nous sommes les héritiers directs, et à laquelle nous nous rattachons sans rupture notable. Avant cette date, d’autres France étaient possibles, et même, pour certaines, plus probables ! Mais certaines contingences sont intervenues, qui ont fait l’Histoire…
En l’occurrence : au carreau d’arbalète qui blesse gravement Richard Cœur de Lion…
L’arbalétrier anonyme qui perce l’épaule du grand Richard Cœur de Lion (lequel mourra dans la foulée de la gangrène) a sans doute décidé de la victoire des Capétiens contre les Plantagenêts. A suivi l’annexion de la Normandie par la petite Île-de-France capétienne en 1204. Cela peut sembler anecdotique, mais c’est un basculement décisif. Auparavant, le territoire français était divisé entre plusieurs principautés qui se faisaient équilibre. En annexant la Normandie, l’Île-de-France double quasiment sa puissance et devient hors pair en Occident.
Une puissance indestructible, car aucun voisin ne lui arrive à la cheville. Et d’une certaine façon, à partir de là, son destin est à peu près tracé. La France va se constituer à partir du noyau capétien, puissance hégémonique qui dominera l’Europe pendant un demi-millénaire, en gros jusqu’à Waterloo, même si le déclin commence un peu avant.
On ne se rend pas forcément compte, aujourd’hui, de la domination française de l’époque…
Le XIIIe siècle, c’est le vrai Grand siècle. C’est une domination comme Louis XIV n’aurait pas osé en rêver. La France compte 20 millions d’habitants – c’est-à-dire un tiers de la population de l’Occident d’alors. Toutes les élites occidentales parlent français – d’ailleurs Marco Polo écrit son récit de voyage en français parce qu’il est sûr de toucher le public le plus large possible -, l’architecture est française, l’école est française…
Vous écrivez que la France est alors un empire qui ne dit pas son nom…
Elle en a toutes les caractéristiques : la diversité et le gigantisme. L’adversaire de la France le plus puissant est alors l’Angleterre, et elle est trois à quatre fois moins peuplée. Si l’on n’a pas cela en tête, on ne comprend pas l’histoire de l’Europe, qui voit naître au fil des siècles beaucoup de coalitions contre une France qui rayonne, domine et fait peur.
Clé de lecture originale de votre livre, qui fera réagir peut-être : vous dites que Louis XIV est le fossoyeur du Grand siècle…
Il hérite du meilleur de son règne, à commencer par Colbert, Condé et Turenne ! Aux cartes, on dirait qu’il a un carré d’as, et à la fin… il n’a pas gagné grand-chose. Parce qu’il s’y est mal pris. Il a été trop brutal, trop vaniteux, il n’a pas su cacher son jeu. C’est le drame de toutes les puissances hégémoniques : quand elles s’enivrent d’elles-mêmes, qu’elles cessent de ménager les apparences, qu’elles montrent trop leur force, elles dressent tout le monde contre elles. C’est un peu ce qu’on observe aujourd’hui avec les Etats-Unis…
Autre clé de lecture historique : vous montrez dans votre livre à quel point la France a été à l’avant-garde pour ce qui est de la place des femmes dans la société. En quoi ?
Je cherchais à élucider un mystère : dès la fin du XVIIe siècle, les Françaises – d’abord dans l’élite, puis dans toutes les classes sociales – commencent à faire beaucoup moins d’enfants. Il y a eu quantité d’hypothèses pour expliquer cette transition démographique ultra précoce, mais aucune ne me satisfaisait pleinement. Je me suis donc demandé : « qu’est-ce qui, à cette époque-là, distingue fondamentalement la France des autres pays ? Réponse : la société de cour, qui signifie l’abaissement de la noblesse. Versailles est alors une espèce de grande cité interdite regroupant 10 000 personnes, dont beaucoup ne servent qu’à l’ornement. Or que se passe-t-il quand les membres masculins d’une élite sont ainsi abaissés et donc dévirilisés ?
Deux possibilités : soit on dégrade aussi le statut des femmes pour maintenir l’écart entre les sexes – c’est ce qui s’est passé en Chine, par exemple, autour du Xe siècle -, soit les femmes sont les grandes gagnantes de l’affaire. C’est ce qui est arrivé en France. Les femmes de la noblesse se sont retrouvées en position de force et ont pu imposer à leur mari la réduction des naissances.
De manière générale, la place des femmes dans la société française ne connaît à l’époque pas d’équivalent dans le monde…
Les femmes sont au centre de la vie de cour. C’est ce qui a fait qu’avant de disparaître, la noblesse a inventé tout un pan de la modernité : le contrôle des naissances, un nouvel art de vivre, l’art de la conversation, un commerce plaisant entre les sexes et une codification subtile des mœurs – autant de traits qui restent très singuliers (rien à voir avec le « date » américain)… Tel fut le legs de la noblesse française agonisante.
Vous écrivez que « la destruction de l’Ancien Régime n’a pas empêché l’appropriation par le peuple révolutionnaire de nombreuses valeurs de la culture aristocratique dont il rejetait l’expression politique »… Quelles sont ces valeurs ?
On pourrait dire que la Révolution, sous couvert d’abolir la noblesse, a adoubé l’ensemble de la population française et fait de nous tous des chevaliers. Son grand accomplissement a été d’expliciter et de traduire dans les lois les principes de liberté et d’égalité qui lui préexistaient, mais à l’état souvent latent ou inconscient. Il y avait une sensibilité égalitaire, mais la société, elle, restait très inégalitaire, notamment sur le plan juridique ou fiscal. La monarchie a tenté d’y mettre un peu d’ordre mais a échoué. Seule la Révolution est parvenue à trancher le nœud gordien, il est vrai dans la violence…
La République française qui va émerger dans le siècle qui suit n’est pas une démocratie comme les autres : elle est animée par l’esprit chevaleresque, qui était déjà un esprit méritocratique. Et cette méritocratie n’est pas un vain mot : elle se manifeste par des ascensions, des destins extraordinaires.
Aujourd’hui, la méritocratie républicaine, cœur de notre « démocratie chevaleresque », est en crise, non ?
Le problème du discours méritocratique actuel, c’est qu’il prétend à tort que tous ceux qui réussissent l’ont « mérité », alors même que ce qui faisait l’essence du système méritocratique – l’ascension sociale par l’école et le travail – est grippé. La méritocratie suppose l’ouverture des élites ; or elles se sont fermées. Par ailleurs, il ne faut pas se tromper sur le sens du « mérite ». Avoir réussi de brillantes études, cela ne fait pas de vous un être intrinsèquement supérieur, à qui tout est dû. Cela vous permet d’occuper des postes à responsabilités, pas de mépriser ceux que vous dirigez et dont, précisément, vous êtes responsables. Les dirigeants de IIIe République étaient d’un autre bois : leur objectif était de servir leur pays, pas de s’enrichir à ses dépens. Voyez un Raymond Poincaré, président du Conseil et de la République, qui meurt dans une relative gêne financière…
Votre chapitre sur la IIIe République est une déclaration d’amour…
J’en ai été le premier surpris ! Ça n’était pas dans mes a priori de départ. Mais voilà, si l’on est honnête intellectuellement il faut bien reconnaître que la IIIe République, c’est le contraire de Louis XIV : ils avaient une paire de deux en main, et ils s’en sont admirablement sortis. On ne mesure pas assez le caractère extraordinaire de cette République. Dans le monde de l’époque, elle était unique en son genre. Les autres républiques étaient ou bien minuscules, comme la Suisse, ou bien des démocraties raciales comme les Etats-Unis.
Que reste-t-il de l’esprit français aujourd’hui ? Certains disent que nous sommes devenus des Américains comme les autres… Qu’en pensez-vous ?
Ah non, je crois que nous restons français. Plus on se racontera qu’on est devenu des Américains, ou qu’il faut que nous fassions comme les Allemands, ou que le modèle de Poutine, finalement… Bref, plus on se racontera ce genre de billevesées et plus on perdra de temps ! Il faut absolument comprendre qui nous sommes. C’est tout le sens de ma démarche : mettre au jour les forces, en partie inconscientes, qui font de nous une nation unique. Nous sommes uniques, et nous devrions être fiers d’être comme nous sommes. Parce que personne n’a réussi à conjuguer liberté et égalité comme nous. Nous ne sommes pas un pays où l’on pourra abolir la propriété privée, par exemple, ça heurterait trop de choses en nous. Et à l’inverse nous ne sommes pas un pays qui voue un culte à l’argent et à la réussite purement matérielle. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas avoir une croissance économique extraordinaire. Prenez les Trente Glorieuses : c’était un modèle qui correspondait à qui l’on était, avec une forte implication de l’Etat, des entreprises où les ouvriers étaient respectés, où, en fait, l’esprit chevaleresque était à l’honneur. On lançait des projets exaltants. On construisait des barrages, des ponts, des avions supersoniques, plus tard des centrales nucléaires… C’est ça la France ! Parlez aux Français de projets exaltants, parlez-leur d’une nouvelle épopée et, vous verrez, ils feront des miracles !
Source link : https://www.lexpress.fr/societe/baptiste-touverey-les-francais-sont-uniques-et-nous-devrions-etre-fiers-detre-comme-nous-sommes-HMM3FJJOANDOPJVOTI4XHKU5CM/
Author : Anne Rosencher
Publish date : 2026-09-01 16:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.