En l’absence de Didier Decoin, disparu cet été et pas encore remplacé, ils ne sont que neuf à voter cette année. Parfois audacieux (comme en 2021 quand ils avaient lancé Mohamed Mbougar Sarr), souvent sans surprise (comme ces deux dernières années, où ils avaient consacré les auteurs attendus, Kamel Daoud et Laurent Mauvignier), les jurés Goncourt sont décisifs : un roman événement de la rentrée qui ne figure pas sur leur première liste perd tout de suite de son aura.
Cette année, le grand perdant est François-Henri Désérable. Dommage pour lui que Bernard Pivot ne soit plus de ce monde : le présentateur vedette d’Apostrophes, président de l’académie Goncourt de 2014 à 2019, aurait adoré son ode aux vins de Bourgogne. En plus d’être excellent, Le Palais a un fort potentiel commercial – traduit en une quinzaine de langues, il s’est déjà vendu chez nous à plus de 10 000 exemplaires. Il aurait fait un très bon Goncourt, à la fois littéraire et populaire ; mais on savait que la personnalité clivante de l’auteur, qui s’est fait massacrer au Masque et la Plume, ne plaidait pas en sa faveur.
Chez Gallimard, le jury a également écarté Pierre Adrian et son touchant Pays des étés, préférant sélectionner des titres qui fonctionnent moins bien en librairie : La Solitude des professeurs est infinie de Yannick Haenel, JE de Lilia Hassaine, Choses que je croyais perdues de Clémentine Mélois (très bonne idée !) et La Guerre éternelle d’Olivier Rolin (dont tout le monde se moque). Si l’on change d’échelle et que l’on passe de la maison Gallimard au groupe Madrigall, un favori émerge en la personne de Philippe Jaenada. Et si, avec L’Inconnue du quai de Javel (Flammarion), ce champion de la digression décrochait enfin la timbale ?
La bonne surprise Bergmann
Pour ce qui est du reste, soyons positifs et voyons d’abord le verre à moitié plein : c’est une excellente surprise de trouver comme premier nom sur la liste Boris Bergmann et son Minotaure (Albin Michel), un récit de grande classe que nous avions placé en tête de nos coups de cœur. Bergmann est encore un auteur relativement underground, et on lui souhaite que cette sélection lui offre la visibilité qu’il mérite. Nos réserves, hélas, sont plus nombreuses… Pourquoi, dans le programme P.O.L, avoir retenu la très surcotée Louise Chennevière (Faire la peau) alors que, dans la même maison, Arthur Dreyfus publie un pavé sensationnel qui fera date dans l’histoire de l’autofiction à la française (La Punition, dont nous reparlerons la semaine prochaine) ?
Du côté des premiers romans, même constat. Si on se félicite de voir figurer Thélyson Orélien et C’était ça ou mourir (Grasset), que l’on sait très soutenu par plusieurs jurés, on peut se demander pourquoi lesdits jurés ont zappé Elise Lespade et Paradisi Gloria (Le Cercle ouvert), dont l’ambition ne peut que forcer l’admiration. Peut-être les 800 pages de cette tragédie familiale entre Eschyle, Faulkner et Top Gun ont-elles fait peur à certains jurés ?
Quelques choix, enfin, paraissent improbables : si on sait qu’Emma Marsantes (N’efface pas mes cercles, Verdier) plaît aussi beaucoup au jury du prix Femina, on se demande ce que fait sur la première liste du Goncourt quelqu’un comme Patrice Trigano (Bataille au procès, Maurice Nadeau). Etait-il indispensable, par rapport à François-Henri Désérable ? On attend maintenant la première liste du prix Renaudot, généralement plus libre que celle du Goncourt, en espérant qu’elle corrigera les erreurs de celle de leurs voisins de chez Drouant…
Toute la liste :
Boris Bergmann, Minotaure (Albin Michel)
Louise Chennevière, Faire la peau (P.O.L)
Ananda Devi, Chronique d’un royaume perdu (Grasset)
Sonia Devillers, Le fabuleux piano (Robert Laffont)
Anne Godard, Nous aussi (Actes Sud)
Olivier Grondeau, Joseph dans la nuit (L’Iconoclaste)
Yannick Haenel, La Solitude des professeurs est infinie (Gallimard)
Lilia Hassaine, JE (Gallimard)
Philippe Jaenada, L’Inconnue du quai de Javel (Flammarion)
Jean-Yves Jouannais, Une forêt (Albin Michel)
Emma Marsantes, N’efface pas mes cercles (Verdier)
Clémentine Mélois, Choses que je croyais perdues (L’Arbalète/Gallimard)
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir (Grasset)
Sylvain Prudhomme, De l’autre côté du lac (Minuit)
Olivier Rolin, La Guerre éternelle (Gallimard)
Patrice Trigano, Bataille au procès (Maurice Nadeau)
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld, Thomas Mahler
Publish date : 2026-09-02 13:38:00
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