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    « Une escouade de vaniteux » : le déclin des intellectuels français vu par Pierre-André Taguieff

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 2, 2026Aucun commentaire9 Mins Read
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    En juillet, l’historien américain Robert Zaretsky sifflait dans nos colonnes la fin de « l’âge d’or » des intellectuels français, au point de les juger désormais « marginaux ». Un entretien qui a beaucoup fait réagir nos lecteurs, et suscité la curiosité de certains de nos plus brillants esprits… A commencer par le philosophe et historien des idées, Pierre-André Taguieff, qui, contre toute attente, rejoint le constat du professeur américain. A une nuance près : contrairement à Robert Zaretsky, qui regrette l’époque des intellectuels « engagés », le directeur de recherches au CNRS et auteur du récent Les Méfaits de l’idéologie (Hermann) rappelle que ceux-ci ont été « au premier rang de ceux qui ont alimenté les dogmatismes et les fanatismes idéologiques » des deux derniers siècles, du communisme au fascisme. Il estime dans le même temps que « l’offre utopiste », loin d’avoir disparu, s’est au contraire réinventée. Au point de voir émerger, selon ses mots, une « escouade de vaniteux » et de « donneurs de leçons »… Entretien.

    L’Express : Vous rejoignez Robert Zaretsky lorsqu’il affirme que « l’âge d’or » des intellectuels français est révolu. Pourquoi ?

    Pierre-André Taguieff : Ce diagnostic relève de l’évidence. Ce qui reste à caractériser, et expliquer, c’est la descente des intellectuels français vers un « âge sombre », ou simplement moins lumineux. Dans l’ensemble, nombre d’intellectuels interviennent aujourd’hui dans l’espace public comme des idéologues, des prophètes, des propagandistes ou des publicitaires pratiquant souvent un sectarisme qui n’exclut nullement leur propension à l’opportunisme. Le type de l’intellectuel-traître s’est banalisé depuis longtemps. Certains d’entre eux se comportent en outre comme des histrions. En somme, je dirais que cet « âge sombre » se caractérise par une oscillation entre la vacuité bavarde et la gesticulation clownesque. Et aussi une valse-hésitation entre un pédantisme ombrageux et un goût de la provocation pour la provocation.

    Vous y allez fort… Ne reste-t-il pas, tout de même, de véritables intellectuels dont l’influence reste encore prépondérante ?

    Les morts pèsent toujours plus que les vivants ! Sont toujours parmi nous les fantômes de Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Raymond Aron, Claude Lévi-Strauss, Emmanuel Levinas, Simone de Beauvoir, Paul Ricœur, Clément Rosset, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Michel Serres, Jean Baudrillard, Cornelius Castoriadis, Claude Lefort, François Furet, Pierre Nora, Edgar Morin, etc. Pour les vivants, sans prétendre à l’impartialité ni à l’objectivité, je citerai Régis Debray, Marcel Gauchet, Luc Ferry, Dominique Schnapper, Alain Finkielkraut, Nathalie Heinich, Jean-Claude Milner, Jacques Rancière, Gérard Noiriel, André Comte-Sponville, Pascal Ory, Gérald Bronner (NDLR : chroniqueur à L’Express).

    Mais chacun d’entre eux, même ceux qui jouent la carte du débat médiatique, n’exerce guère son magistère que sur un public particulier, intéressé par tel ou tel thème traité, telle ou telle question posée, telle ou telle position prise. La spécialisation, institutionnelle ou non, tend à faire disparaître les intellectuels généralistes, qui s’interrogent avec inquiétude sur eux-mêmes et leur statut qui s’effrite. A l’âge des spécialistes et des experts, la question réapparaît : à quoi bon des intellectuels ? Le devenir, l’avenir ou le destin des intellectuels : c’est là l’objet d’une préoccupation idéologiquement transversale des intellectuels français.

    Michel Onfray a créé sa propre chaîne (Michel Onfray TV), Raphaël Enthoven est très présent sur les réseaux sociaux… Plus généralement, les intellectuels « généralistes » sont-ils véritablement en voie de disparition, ou est-ce que les vecteurs de cette influence ont changé ?

    Ceux qu’on appelle encore les « intellectuels », et qu’on aime lire ou entendre, sont le plus souvent des polémistes plus ou moins talentueux, dotés d’une bonne culture générale couronnée par la fréquentation des philosophes classiques. Ils illustrent le type du critique de la culture contemporaine, qu’ils soient situés à gauche ou à droite. Dans le meilleur des cas, ils ont du style. C’est leur style qui permet à la fois de les apprécier et de les identifier. Ils brillent en tant qu’éditorialistes, ce qui les met en concurrence avec les journalistes les plus « intellectualisés ». D’où l’indistinction croissante entre l’intellectuel-journaliste et le journaliste-intellectuel. Les intellectuels généralistes qui comptent dans l’espace public sont pour la plupart de formation philosophique, exercés à poser les problèmes sous l’angle de l’universel.

    Et si cette évolution de statut que vous décrivez était tout simplement un changement générationnel, une façon différente d’occuper l’espace public ?

    J’incline en effet à penser que la dimension générationnelle est un facteur explicatif majeur. Les nouveaux moyens d’information et de communication, c’est une banalité de le dire, ont contraint les intellectuels à s’adapter, alors même que leur confort idéologique les incitait à dénoncer l’adaptationnisme, perçu comme une incitation à l’opportunisme. Frappés de dissonance cognitive, les intellectuels ne peuvent se soigner qu’en commençant par rejeter leurs habitudes et leurs certitudes. Ils sont condamnés à s’inventer de nouvelles convictions idéologiques, idéalement moins rigides que les disparues, et si possible moins contradictoires. Ce qui n’est pas toujours le cas…

    Robert Zaretsky, pour sa part, regrette l’époque des intellectuels « engagés », qu’il juge révolue. A tort ?

    Les intellectuels engagés, promoteurs d’utopies diverses, ont été au premier rang de ceux qui ont alimenté les dogmatismes et les fanatismes idéologiques des deux derniers siècles, du communisme au fascisme. Ils ont mis les pouvoirs de la littérature et le prestige de la science au service de leurs camps idéologico-politiques respectifs, souvent indiscernables de leurs prétentions ou de leurs ambitions personnelles. Mais aujourd’hui, l’offre utopiste n’a pas disparu, elle s’est réinventée. Si l’utopie communiste a largement perdu sa séduction, l’attente « révolutionnaire » de la fin du capitalisme continue d’être présente dans l’imaginaire politique, notamment en s’hybridant avec l’utopie écologiste et les thèmes mobilisateurs du néo-féminisme radical, genriste et misandre. Ces mobilisations idéologico-utopistes ont leurs organisateurs, leurs stratèges et leurs manipulateurs, mais aussi leurs masses d’idiots utiles, dans lesquelles se recrutent militants et votants. Les grands pervers et leurs idiots utiles sont toujours là, bien que souvent méconnaissables. Des totalitarismes imprévus, sous des noms d’emprunt et des visages séduisants, sont vraisemblablement en train de naître. C’est la mauvaise nouvelle cachée dans et par la bonne : le passé rejeté et condamné est loin d’être définitivement passé.

    Certains intellectuels « engagés » ont tout de même marqué positivement leur temps, à l’instar d’Emile Zola… Peut-on aujourd’hui espérer une empreinte semblable de la part de ceux qui portent des convictions politiques, voire se rapprochent de certains partis, notamment à la gauche de la gauche ?

    On se trouve devant une escouade de vaniteux plus ou moins grotesques, de donneurs de leçons campés sur leurs étroits domaines de spécialistes dont ils se servent pour légitimer leurs formules creuses, s’inspirant des slogans antifascistes et anticapitalistes d’antan. Ils se refusent à n’être que des profs parmi d’autres, simples enseignants-fonctionnaires se reconnaissant dans la « gauche de gauche ». Ils recherchent avant tout la lumière, au risque d’éclairer trop vivement la fadeur et la platitude de leurs cogitations, inséparables de leur conformisme de gauche. Une médiocrité endimanchée… Comment les décrire avec un zeste d’ironie ? Des caniches aboyant fort pour devenir des conseillers de tel ou tel parti politique de « gauche radicale » ? Des petits moutons ambitieux prenant des airs farouches pour signaler leur « engagement révolutionnaire » en faveur d’une « politique de rupture » et acquérir une visibilité médiatique ?

    Robert Zaretsky se montre très critique envers les « Nouveaux Philosophes », qui incarneraient, selon lui, un passage des intellectuels entre la « cérébralité et la célébrité ». Est-ce à dire qu’un intellectuel se renierait en accédant à la célébrité ?

    Les « Nouveaux Philosophes », à partir de 1974-1975, ont illustré le type de l’intellectuel médiatique issu de l’extrême gauche exprimant de façon tonitruante sa tardive découverte du totalitarisme des régimes communistes. Le problème n’est pas le désir de célébrité comme tel, mais le désir d’acquérir à tout prix la célébrité en épousant des causes dans l’air du temps. Et, comme on sait, les « bonnes causes » changent selon les contextes sociohistoriques, et de plus en plus vite, sur le modèle des modes. Si cet opportunisme idéologique est déplorable et critiquable, c’est parce qu’il se manifeste notamment au prix d’un abandon de la volonté de savoir et du travail de la pensée. L’intellectuel médiatique est, sauf exception, un individu pressé. Et qui s’empresse d’être le plus visible possible.

    Vous vous êtes toujours tenu relativement à distance des réseaux sociaux et de la télévision. Considérez-vous qu’un intellectuel n’y a pas sa place ?

    J’ai fréquenté certaines émissions de télévision pour découvrir rapidement que la pensée n’était jamais au rendez-vous. Il fallait jouer un rôle, celui du Sage ou du provocateur, de l’honorable chercheur, du prophète inspiré ou de l’histrion déchaîné. Quant aux réseaux sociaux, je les ai brièvement explorés, le temps de constater que je ne faisais qu’y perdre mon temps. C’est l’empire du faux et du semblant. Voilà qui peut cependant aiguiser l’esprit critique de certains jeunes capables de passer du statut d’addictés à celui d’experts dotés d’un regard démystificateur. L’analyse critique des réseaux sociaux est à la fois possible, nécessaire et utile, comme l’ont montré les changements d’attitudes à l’égard du complotisme. Voilà qui, à mon sens, justifie de rejeter l’alliance trop confortable de la phobie (ou du mépris) et de la dénonciation édifiante des réseaux sociaux.

    Qui dit perte d’influence dit aussi perte d’engagement du public. Qu’est-ce que ce déclin nous dit de l’évolution de la société française et de ses attentes ?

    Le rétrécissement du lectorat me semble être corrélatif de la surabondance de l’offre numérique et des pratiques de lecture accélérées. Plus généralement, du phénomène de l’accélération du temps. La lecture d’un livre demande du temps, contrairement à celle de tweets. Or, elle ne fait plus que marginalement partie des modes de divertissement à base culturelle. Les lieux de la consommation culturelle sont ailleurs. Pour les nostalgiques et les adeptes du « C’était mieux avant » quoi qu’il arrive, les mutations du consumérisme culturel sont des signes de déclin. Les polémistes talentueux peuvent trouver du plaisir et de la notoriété en dénonçant le déclin ou la décadence de la France, de l’Europe ou de l’Occident. Presque tout a déjà été dit sur la question. Ce qui reste à développer, c’est une critique générale des thèses, des visions et des doctrines du déclin, pour, si cela est possible, faire de l’idée de déclin autre chose qu’une évidence idéologique défraîchie, un cliché, un poncif.



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    Author : Alix L’Hospital

    Publish date : 2026-09-02 16:00:00

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