En Europe, et particulièrement en France, le verdict semble déjà rendu. Les États-Unis se seraient engagés dans une stratégie aussi brutale qu’inefficace face à l’Iran. Ils seraient embourbés dans le détroit d’Ormuz, incapables d’obtenir une capitulation iranienne, tandis que les Européens supporteraient une large part de la facture sous la forme d’une énergie plus chère, d’un commerce perturbé et d’un nouveau risque d’escalade.
Cette lecture part de faits réels. Le détroit reste profondément perturbé. Téhéran conserve des missiles et une capacité de nuisance considérable. Les frappes américaines du 30 août sur l’île de Larak n’ont pas seulement rappelé que l’escalade demeurait possible. Elles ont été suivies, le 1er septembre, d’une nouvelle salve contre les capacités du CGRI et de ripostes iraniennes contre plusieurs bases américaines dans la région. La confrontation est redevenue ouvertement militaire. Mais conclure de cette reprise des combats que la stratégie américaine échoue revient à confondre l’absence de victoire rapide avec l’absence d’effets stratégiques.
Une stratégie ne se juge pas seulement à la capitulation ou non de l’adversaire. Elle se juge aussi à ce qu’elle fait à ses ressources, à ses options et aux instruments sur lesquels reposait son propre calcul. Or c’est précisément sur ce dernier point que la situation iranienne est en train de changer. Il est trop tôt pour parler de victoire américaine. Mais il ne l’est plus pour constater qu’un élément central du calcul iranien – la capacité de Téhéran à faire payer davantage ses adversaires qu’il ne paie lui-même – commence à se retourner contre lui.
Police d’assurance
Pendant quatre décennies, le détroit d’Ormuz a été l’une des meilleures polices d’assurance de la République islamique. Le régime pouvait avancer dans son programme nucléaire, financer ses proxys et alterner diplomatie et menaces en sachant qu’une confrontation ouverte exposerait immédiatement ses adversaires à un coût économique mondial. Près d’un cinquième du pétrole consommé dans le monde transitait par le détroit avant la guerre. La menace était simple : vous pouvez nous sanctionner, nous isoler, même nous frapper, mais si vous poussez trop loin, le pétrole augmentera, les assurances maritimes exploseront, les chaînes d’approvisionnement seront perturbées et vos propres opinions publiques finiront par vous demander de reculer.
Après les frappes américaines et israéliennes du 28 février, Téhéran a mis cette doctrine à exécution. Les Gardiens de la révolution ont annoncé la fermeture du détroit et averti les navires de ne plus le traverser. Le trafic s’est presque immédiatement effondré. C’était l’arme dont le régime menaçait le monde depuis des décennies, enfin utilisée à grande échelle.
Elle a fonctionné, jusqu’à un certain point. Ormuz n’est pas revenu à la normale, la navigation reste dangereuse et les cours de l’énergie élevés. Les données disponibles sur les flux sont trop imparfaites pour mesurer précisément ce qui traverse aujourd’hui le détroit : une partie du trafic échappe aux systèmes de suivi ouverts et les estimations disponibles divergent sensiblement. Une chose, en revanche, ne fait guère débat : la circulation reste très inférieure à son fonctionnement d’avant-guerre et profondément irrégulière. Il ne faut donc surtout pas raconter une réouverture d’Ormuz qui n’a pas eu lieu.
Contourner Ormuz
Mais ce débat sur le nombre exact de navires ou de barils risque aussi de masquer l’essentiel. La question stratégique n’est pas de savoir si l’Iran peut encore perturber Ormuz : il le peut manifestement. Elle est de savoir si cette perturbation lui donne toujours le même pouvoir de coercition sur ses adversaires. Or Téhéran n’a pas réussi à faire en sorte que le coût de la paralysie frappe tous les acteurs de la même manière.
Les producteurs du Golfe commencent à adapter leurs circuits. L’Arabie saoudite utilise notamment des transferts de navire à navire au large de Sohar et de Fujairah afin de limiter l’exposition des grands tankers destinés à l’Asie. Deux supertankers transportant au total environ quatre millions de barils de brut saoudien ont ainsi chargé leur cargaison par transfert au large de Sohar avant de partir vers la Chine. Les Émirats utilisent eux aussi de plus en plus les transferts hors du Golfe et investissent dans l’augmentation des capacités permettant de contourner Ormuz. Rien de cela ne remplace le détroit, mais les infrastructures, les circuits commerciaux et les comportements commencent à s’adapter à sa paralysie. Cette adaptation reste toutefois inégale : elle progresse pour le pétrole, tandis que le GNL qatari demeure largement prisonnier du détroit. Trois cargaisons qataries et émiraties de GNL ont été transbordées hors d’Ormuz en août : une pratique rare, qui montre qu’un contournement est possible, non qu’il existe encore à grande échelle.
Téhéran tente d’ailleurs de freiner cette adaptation. Les Gardiens de la révolution ont établi des listes noires de navires accusés d’avoir enfreint leurs règles de transit et menacé de les saisir ou de confisquer leurs cargaisons. L’Iran reste donc capable de faire monter les coûts et de compliquer les solutions de contournement. Mais la dynamique est désormais différente : chaque mois pendant lequel Ormuz reste dangereux incite les producteurs, les armateurs et les acheteurs à investir davantage dans les moyens d’en dépendre moins. Brett McGurk, ancien coordinateur de Joe Biden pour le Moyen-Orient et critique des premières phases de la confrontation, a récemment décrit ce retournement. Les données publiées depuis vont désormais au-delà de l’intuition stratégique.
La vente du pétrole iranien de plus en plus difficile
Les exportations iraniennes constituent le test le plus important. La Chine absorbait l’essentiel du pétrole iranien exporté par voie maritime. Depuis le rétablissement du blocus le 14 juillet, aucune cargaison nouvelle de brut iranien n’a atteint la Chine par Ormuz, selon Kpler, Vortexa et TankerTrackers. Les chargements de brut et de condensats sont tombés à 220 000–255 000 barils par jour en août, contre environ 740 000 en juillet et 2 millions en mars. Téhéran peut encore écouler les stocks flottants déjà positionnés en Asie, mais il ne parvient plus à les renouveler. Les flux clandestins restent, par définition, difficiles à mesurer précisément. Mais la tendance n’est plus incertaine : vendre du pétrole iranien est devenu plus difficile, plus coûteux et moins prévisible.
Cela ne signifie pas que l’Iran soit économiquement asphyxié. Pékin rejette les sanctions américaines et les circuits destinés à masquer l’origine des cargaisons n’ont pas disparu. Mais pour un régime dont les hydrocarbures restent la principale source de devises, une contraction durable de son principal débouché change l’équation. Rien de cela ne garantit l’effondrement du régime. Tout cela réduit en revanche les marges financières et stratégiques qui lui permettaient jusqu’ici de parier sur l’épuisement de ses adversaires.
D’autant que l’économie iranienne n’abordait pas cette confrontation en position de force. Le président Masoud Pezeshkian a reconnu une chute de 35 % du commerce extérieur. En août, les prix étaient 84,4 % plus élevés qu’un an auparavant, selon la Banque centrale iranienne, tandis que le rial avait franchi le seuil de deux millions pour un dollar. La Banque centrale affirme pouvoir défendre la monnaie, mais elle a parallèlement annoncé être prête à mobiliser jusqu’à deux milliards de dollars pour la stabiliser.
C’est ce qu’une partie du débat européen ne voit pas. Nous regardons le prix de l’énergie, les perturbations commerciales et le risque d’escalade, et nous en déduisons que Téhéran a réussi son pari. Or ce coût n’est pas un effet secondaire de la stratégie iranienne. Il en est l’instrument.
Téhéran ne perturbe pas Ormuz pour le plaisir de voir moins de bateaux y circuler. Il cherche à obtenir des concessions. Les autorités iraniennes ont d’ailleurs lié explicitement une éventuelle réouverture à la levée du blocus américain, à des compensations et à un allégement des sanctions. Considérer la hausse du prix du pétrole comme une raison suffisante pour relâcher la pression revient donc précisément à démontrer au régime que son instrument de coercition fonctionne.
Asymétrie temporelle
Cela ne veut évidemment pas dire que le coût européen soit secondaire. Il est considérable. La vraie question est la conclusion politique qu’il faut en tirer. Si la République islamique apprend qu’elle peut obtenir un allégement des sanctions en perturbant assez longtemps le commerce mondial, Ormuz sortira de cette crise renforcé comme instrument de chantage. À l’inverse, si sa fermeture réduit durablement les recettes iraniennes, pousse les acheteurs à diversifier leurs approvisionnements et accélère la construction de voies alternatives, l’arme restera dangereuse mais son rendement stratégique diminuera.
C’est ce qui permet de comprendre pourquoi l’Iran peut être très loin d’avoir capitulé tout en voyant sa position se détériorer. Pendant des décennies, sa stratégie a reposé sur la conviction que le temps jouait pour lui : les démocraties finiraient par supporter moins longtemps un pétrole cher, des marchés nerveux et une guerre impopulaire que le régime ne supporterait les sanctions, l’isolement et l’appauvrissement de sa population. C’est cette asymétrie que Washington cherche maintenant à inverser.
L’Operation Economic Outcast lancée le 24 août par le secrétaire au Trésor Scott Bessent vise précisément à transformer la contrainte actuelle en pression durable. Le principe est de ne plus sanctionner seulement les sociétés-écrans iraniennes mais les banques, courtiers, réseaux commerciaux et autres intermédiaires qui leur permettent de continuer à vendre du pétrole et à déplacer leur argent.
Le 28 août, le Trésor a engagé une procédure susceptible de couper du système financier américain les branches émiraties de Banque Misr, auxquelles il attribue environ 1,8 milliard de dollars de transactions pour 103 sociétés potentiellement liées au système bancaire parallèle iranien. Le 1er septembre, Bessent a annoncé qu’une nouvelle banque serait probablement visée cette semaine, puis une autre la semaine suivante ; les sociétés de leasing aérien et, plus largement, toute entité traitant avec le CGRI figurent également dans le viseur. C’est le changement recherché : faire peser le risque non seulement sur l’entité iranienne mais sur l’institution étrangère qui lui permet d’opérer. Le test décisif reste toutefois la Chine. Si Washington poursuit des intermédiaires secondaires tout en laissant les principaux circuits chinois à l’abri, Economic Outcast restera spectaculaire mais incomplet.
Mise en œuvre des moyens juridiques
L’Europe doit, elle aussi, regarder ce qu’elle fait de ses propres instruments. Depuis le rétablissement des sanctions nucléaires en septembre 2025, l’Union interdit à nouveau l’importation et le transport de pétrole, de gaz et de produits pétroliers iraniens, impose d’importantes restrictions financières et a rétabli le gel des avoirs de la Banque centrale d’Iran et de plusieurs grandes banques. La désignation du Corps des gardiens de la révolution comme organisation terroriste en février a encore renforcé cet arsenal, et l’Union a depuis étendu ses sanctions aux responsables des atteintes iraniennes à la liberté de navigation.
Un premier test arrive dès ce mois-ci. La France, qui préside le Conseil de sécurité en septembre, a annoncé un vote le 17 septembre sur le renouvellement du groupe d’experts chargé de surveiller l’application des sanctions rétablies contre l’Iran, auquel Moscou et Pékin s’opposent. Défendre ce mécanisme de contrôle serait la première traduction concrète du rôle que l’Europe prétend jouer.
Le problème européen n’est donc plus d’abord l’absence d’outils juridiques, mais leur mise en œuvre. L’application reste largement nationale et son bilan remarquablement opaque. Les données publiques disponibles ne permettent pas d’établir clairement combien d’avoirs iraniens ont été effectivement gelés depuis le rétablissement des sanctions, combien de transactions ont été empêchées, combien de circuits ont été démantelés ou combien de violations ont donné lieu à des poursuites. Une sanction dont le coût réel pour ceux qui la contournent reste difficile à mesurer perd une partie de son pouvoir de dissuasion.
Il ne s’agit pas pour l’Europe d’importer automatiquement les sanctions secondaires américaines. Il s’agit de faire appliquer les décisions qu’elle a elle-même prises : suivre les circuits financiers, identifier les sociétés-écrans, poursuivre les violations et rendre suffisamment visibles les résultats pour que banques, assureurs, courtiers et armateurs sachent que le contournement comporte un risque réel. Après avoir rétabli les sanctions et désigné le CGRI comme organisation terroriste, l’Europe ne peut pas être seulement la puissance qui légifère. Elle doit aussi devenir celle qui fait respecter ses décisions.
Soutien au peuple iranien
Il reste enfin une limite fondamentale à toute stratégie qui s’arrêterait là. L’appauvrissement de l’Iran n’est pas une victoire. Un régime autoritaire peut ruiner son pays tout en conservant les ressources nécessaires pour protéger ceux qui le maintiennent au pouvoir. La pression maximale sur le régime doit donc avoir son pendant : un soutien maximal au peuple iranien.
Cela suppose de préparer avant la prochaine vague de contestation les moyens permettant de contourner les coupures d’Internet, de soutenir les médias indépendants en persan, de sanctionner les responsables de la répression et d’encourager les défections au sein des forces de sécurité. L’avenir institutionnel de l’Iran appartient aux Iraniens. Mais la préservation de la République islamique ne doit pas, par peur de l’instabilité, devenir un objectif occidental implicite. Le but de la pression n’est pas de ramener une nouvelle fois le régime à la table en lui offrant du temps, de l’argent et un répit. Il est de réduire sa capacité à réprimer les Iraniens et à menacer ses voisins, tout en donnant à la société iranienne les moyens d’agir lorsque la contestation reprendra.
La question n’est donc pas de savoir si Téhéran peut encore nuire. Il le peut, et Ormuz en apporte chaque jour la démonstration. Elle est de savoir si cette nuisance continue de produire le résultat stratégique recherché : contraindre ses adversaires à reculer avant que le régime lui-même ne paie le prix de l’affrontement. Rien ne permet encore d’annoncer une victoire américaine. Mais de plus en plus d’éléments indiquent que ce calcul iranien est en train de se dégrader. L’erreur européenne serait de confondre le coût de la confrontation avec l’échec de la stratégie – et de rendre à Téhéran, par empressement à sortir de la crise, le levier qu’il commence précisément à perdre.
*Simone Rodan-Benzaquen est Senior Envoy pour la Foundation for Defense of Democracies
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/ormuz-lamerique-na-pas-gagne-mais-liran-est-peut-etre-en-train-de-perdre-VJ6EKSQROVBJRNUEUWLO3VG74M/
Author :
Publish date : 2026-09-04 06:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.