Pour ne pas songer au futur, sondons le passé. Ce mercredi 9 septembre, les 78 eurodéputés Renew, réunis dans la salle des fêtes de l’Elysée, interrogent un oracle impuissant. « Comment unir l’Europe ? », demande à Emmanuel Macron la Danoise Sigrid Friis. « Êtes-vous prêt à la repenser complètement ? », abonde le belge Yvan Verougstraete, qui désespère de la voir « crever à petit feu. » Savent-ils qu’ils demandent l’impossible à un président sans majorité, au crépuscule de son décennat ? Oui, sans doute, mais il faut bien espérer. La salle des fêtes masque la gueule de bois. Mai 2017 et la lente marche d’Emmanuel Macron sur l’Hymne à la joie, au Louvre, paraissent bien loin. » On sera peut-être face au dernier président pro-européen”, anticipait, avant la réunion, un eurodéputé convié. « La perspective d’un duel RN-LFI les tétanise », confie-t-on au Château, où l’on se veut rassurant. Avant l’été, un eurodéputé écologiste avait partagé ses inquiétudes avec un conseiller élyséen. « L’élection est encore loin. Vous verrez, quand les Français prendront conscience que le président qu’ils éliront aura la main sur le bouton nucléaire, ils changeront d’avis », lui avait-on répondu. Il attend toujours de voir.
Vous avez dit « modéré » ? Au Parlement européen, on n’en connaît qu’un. « Macron, c’est le strong believer qui n’a pas été remplacé », résume en bon français Nathalie Loiseau. Ne vous aventurez pas à parler à un Irlandais ou à un Suédois de Gabriel Attal ou d’Edouard Philippe. « Dans l’ensemble, ils ne les connaissent pas ou peu », admet un soutien du premier. Ils entendent surtout parler de deux farouches antieuropéens, Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, qu’ils voient caracoler en tête des sondages. En mai dernier, ce n’est pas Raphaël Glucksmann mais Jordan Bardella qu’ils lisent dans un grand entretien donné au respecté Frankfurter Allgemeine Zeitung. « C’est quand même étonnant qu’il ait le traitement d’un favori à la présidentielle », avait glissé une eurodéputée allemande à un collègue français. Bien sûr, les candidats font l’effort de se faire connaître. Bruno Retailleau ne manque jamais un sommet du puissant Parti populaire européen (PPE). Valérie Hayer, présidente du groupe Renew, s’était assurée qu’une dizaine d’eurodéputés non-Français viennent au meeting de son champion, le 30 mai. Ils l’avaient trouvé plutôt bon mais ils se souviennent davantage aujourd’hui des images de violences après la victoire du PSG en finale de ligue des champions que du discours d’Attal. Du pain béni pour Marine Le Pen.
« Le rassemblement, c’est pour quand ? »
Les eurodéputés ne connaissent pas la plupart des candidats modérés mais ils voient bien qu’ils sont trop nombreux. « Quand je vois que même François Hollande songe à se présenter, je n’en crois pas mes yeux », lâche hilare, l’eurodéputé allemand Daniel Freund. À ce rythme-là je vais bientôt annoncer ma propre candidature ! » Et de relever, plus sérieusement, que c’est exactement ce qui a permis à Donald Trump d’être élu en 2016 : trop de candidats raisonnables n’ont pas su se mettre d’accord, pavant la voie à Trump. « Le scénario est similaire. On se dirige de plus en plus vers un séisme », regrette-t-il. Alors, évidemment, quand ils croisent un élu français, ils posent tous la même question : « Le rassemblement, c’est pour quand ? ». Ils n’ont souvent pour réponse qu’un haussement d’épaules. Bien sûr, les relais des candidats tentent de faire bonne figure, assurent que chacun saura prendre ses responsabilités le moment venu mais plus le temps passe, moins leurs interlocuteurs y croient. « La perspective d’un affrontement entre les extrêmes en France paralyse tout, bien au-delà de nos frontières. Beaucoup de collègues me disent qu’ils sont heureux que leur texte ait été adopté mais qu’ils savent qu’il risque de finir à la poubelle l’an prochain », témoigne une élue socialiste.
La marginalisation des modérés
Comment croire au rassemblement des modérés français quand ils étalent publiquement leurs divisions ? A Strasbourg, où l’on déteste que les bisbilles nationales parasitent le débat européen, on se souvient très bien d’une manœuvre de François-Xavier Bellamy, proche soutien de Bruno Retailleau. En juin, l’artisan du règlement Retour – le dernier texte du Pacte sur la migration et l’asile, qui vise à durcir considérablement les règles en matière d’éloignement des étrangers en situation irrégulière – pointe les dissensions entre attalistes et philippistes sur le texte, fruit d’un accord, dont Bellamy est l’auteur, entre la droite et les groupes d’extrême droite. Les philippistes, qu’il croyait prendre en défaut, voteront en faveur du texte mais les soutiens d’Attal seront divisés. Fabienne Keller, par exemple, votera contre, dénonçant un « traitement inhumain » des migrants et allant jusqu’à traiter son collègue Grégory Allione, qui rejoindra plus tard Edouard Philippe, de « fasciste ». Peut-on faire campagne ensemble après cela ? Bellamy s’en délecte ; ses collègues s’en désolent. « C’était un spectacle navrant », grince aujourd’hui un eurodéputé Renew.
Sur un certain nombre de textes, des eurodéputés modérés assistent déjà, impuissants, à leur propre marginalisation. En position de force, le PPE peut choisir de se tourner vers la majorité historique – avec les sociaux-démocrates et les centristes – ou vers les trois groupes d’extrême droite, dont les Patriotes pour l’Europe, que préside Jordan Bardella. Et l’on s’attend d’autant plus à un duel RN-LFI que cette dynamique de polarisation n’est pas, tant s’en faut, propre à la France. « 2027 sera un test de maturité de la classe politique, estime l’eurodéputé belge Yvan Verougstraete. Après le piteux spectacle de la dissolution, les candidats sérieux seront-ils en capacité de se réunir et à quel moment ? Autour de quel projet ? » Pour éviter le sinistre duel entre deux forces hostiles à l’UE, le « séisme » annoncé par tous les sondages, il ne tient peut-être qu’aux modérés de redoubler leurs efforts pour rester dans le match. Ce mercredi, à l’Elysée, Emmanuel Macron, philosophe à ses heures, a peut-être cité La Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
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Author : Sébastien Schneegans
Publish date : 2026-09-09 15:30:00
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