Il a été, il y a plus de vingt ans, à la tête du comité interministériel de contrôle de l’immigration. En 2024, il est nommé représentant spécial sur l’immigration du ministre de l’Intérieur. Son livre, Immigration, ces réalités qu’on vous cache (éditions Robert Laffont), vendu à près de 15 000 exemplaires, avait marqué les esprits. A l’aube de la campagne présidentielle, Patrick Stefanini avertit les candidats : les slogans ne suffiront pas.
L’Express : Qu’est-ce qui a changé pendant ces deux dernières décennies dans le rapport entre immigration et politique ?
Patrick Stefanini : J’ai même été à la fin des années 1980 sous-directeur des étrangers et de la circulation transfrontière au ministère de l’Intérieur ! J’ai donc quarante ans d’expérience sur le sujet. Il a longtemps été anecdotique. Cependant Charles Pasqua, entre 1986 et 1988, bouscule déjà les codes quand il retire aux juges le pouvoir exclusif de frapper un clandestin d’une mesure d’éloignement du territoire pour le partager avec les préfets. Aucun gouvernement n’est revenu sur ce point : tous, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont donné la priorité au traitement administratif de l’immigration irrégulière. Il y a donc des permanences mais la différence majeure, c’est que nous sommes passés d’un sujet anecdotique – avec quelques événements médiatiques comme l’expulsion des 101 Maliens en situation irrégulière par charter en 1986 – à un sujet omniprésent. Autrefois les hommes politiques faisaient un numéro de claquettes sur le sujet puis passaient vite à autre chose. Cette période est révolue.
La France a-t-elle appris de cette période ?
Dans les années 1980, il y avait une sous-direction à l’Intérieur, une autre aux Affaires sociales, une troisième aux Affaires étrangères. Pour écrire une circulaire de deux pages, il fallait une réunion interministérielle. Ont été ensuite créés un comité interministériel puis une administration centrale, qui n’a jamais été supprimée, même après la disparition du fameux ministère de l’Immigration et de l’identité nationale. Aujourd’hui, il y a une unité de commandement.
Un autre élément a changé : c’est la prise de conscience de la dimension internationale. Bien sûr, on enfonce une porte ouverte : les immigrés viennent de l’étranger ! Encore faut-il en tirer les conséquences. Autant la dimension européenne a été présente assez tôt, autant l’aspect international a tardé à s’imposer. Mais le débat est parfois biaisé. On évoque souvent la souveraineté, mais on oublie de dire que la souveraineté de la France s’arrête là où commence celle des autres. Notre souveraineté n’est pas supérieure à celle des autres. Voyez la question de la reprise des clandestins.
Qu’un Etat n’accepte pas de reprendre ses citoyens en situation irrégulière en France est scandaleux mais c’est sa souveraineté. Il faut se préparer au choc des souverainetés et la seule issue est la négociation d’un accord bilatéral. Prenons l’exemple des centres de retour. Comment les ouvrir dans un pays qui les refuse ? Si l’Albanie a accepté, ce n’est que parce qu’elle veut adhérer à l’Union européenne. Après son adhésion, les centres construits en Albanie n’auront plus aucun intérêt.
A propos de cette dimension internationale, le traité entre la France et l’Algérie est aujourd’hui un élément important du débat public. Qu’en pensez-vous ?
D’abord, n’oublions pas que les trois pays qui reçoivent le plus de titres de séjours de la part de la France sont les trois pays majeurs de la colonisation française : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie. Aujourd’hui, on parle donc de dénoncer l’accord entre la France et l’Algérie, mais on n’en tire pas toutes les conséquences. C’est un accord totalement obsolète, Edouard Philippe a été le premier à le dire avec force et à juste titre. Cet accord repose sur l’illusion de la symétrie, qui ne correspond plus du tout à la réalité d’aujourd’hui : le nombre d’Algériens en France n’a rien à voir avec celui de Français en Algérie. On veut dénoncer cet accord. J’avais suggéré de menacer de le faire, pour pouvoir mieux le renégocier. Ce n’est pas exactement la même chose. Le droit international n’aime pas le vide : si on dénonce un accord, qu’est-ce qui le remplace ? S’agissant de l’Algérie, la majorité des juristes pensent que l’issue de la dénonciation est l’application aux ressortissants algériens du droit commun des étrangers, mais la question clé demeure : en quoi cette dénonciation facilitera-t-elle l’éloignement des clandestins algériens ?
Il faut reconnaître que nous avons tous commis une grande erreur : à l’image de l’accord franco-algérien, tous les accords négociés dans les années 2000 ont été signés sans limitation de durée. Or en matière d’immigration, le contexte économique et politique évolue rapidement. Il faut donc négocier des accords à durée limitée, ce que le ministère de l’Intérieur vient de faire avec l’Egypte.
Soyons réalistes. Quel est le poids de la France lorsqu’il s’agit de négocier ?
Bonne question. Qui peut imaginer que la priorité de la Chine soit de reprendre ceux de ses ressortissants qui sont en situation irrégulière en France ? Pour la Chine, les Etats-Unis, la Russie, demain l’Inde, nous sommes un confetti sur la planète et toute discussion sur les questions migratoires sera à replacer dans une négociation globale où la France aura quelques atouts qu’il ne faut pas surestimer. Et paradoxalement, ce qui vaut pour les grands empires d’aujourd’hui vaut aussi pour des pays en développement. A Mayotte, la France doit faire face à une véritable submersion migratoire en provenance non seulement des Comores mais aussi, depuis plusieurs années, de quelques pays du continent africain : République démocratique du Congo, Rwanda, Burundi, Somalie, Tanzanie. Nous avons peu de liens culturels avec ces pays. Certains d’entre eux comptent parmi les plus pauvres de la planète. Ils refusent de reprendre leurs clandestins présents à Mayotte. Nous pouvons toujours agiter la menace de limiter les délivrances de visas, de revoir les avantages commerciaux dont ils bénéficient, de bloquer les transferts de fonds des migrants etc., leur extrême pauvreté les rend complètement indifférents à ce type de menaces. Nous pouvons en concevoir un légitime agacement mais il nous faudra surmonter cet agacement pour négocier avec eux comme le ministère de l’Intérieur a su le faire récemment avec le Rwanda.
L’immigration est-elle aujourd’hui plus qu’hier un thème clivant ?
Elle l’était déjà dans le passé. Jean-Marie Le Pen en avait fait son fonds de commerce. Même entre la droite de gouvernement et la gauche, les échanges étaient très vifs. En 1988, après la réélection de François Mitterrand, Pierre Joxe devient ministre de l’Intérieur et se lance dans une nouvelle loi sur l’immigration. Comme je venais du cabinet de Robert Pandraud, je suis écarté des travaux préparatoires alors même que l’élaboration de ce projet de loi incombait à ma sous-direction…
Le sujet a-t-il souvent été décisif pour une élection présidentielle ?
Aucune présidentielle ne s’est jouée sur l’immigration. En 2007, Nicolas Sarkozy annonce la création du ministère de l’Immigration mais il propose aussi de travailler plus pour gagner plus. Selon les sondages, le thème de l’immigration n’a jamais été au premier ni même au deuxième rang des préoccupations des Français.
Question impossible par définition mais vous êtes un spécialiste ! Combien y a-t-il de clandestins en France aujourd’hui ?
Un des moyens de répondre à cette question est de s’appuyer sur le nombre de bénéficiaires de l’aide médicale d’Etat, qui n’est attribuée qu’à des clandestins, 420 000 actuellement. Mais tous les clandestins n’y ont pas droit et tous ne la demandent pas. Il y a probablement entre 600 000 et un million de clandestins dans notre pays.
Que vous inspire le début de cette campagne présidentielle ?
Il y a une instrumentalisation par les responsables politiques du débat constitutionnel sur l’immigration et du recours au référendum. Tout le monde veut chambouler la Constitution alors que certains sujets peuvent être traités par une loi simple : le droit de la nationalité, par exemple, qui relève du Code civil…
Pour instaurer des quotas en matière d’immigration familiale, il faut réviser la Constitution. Pour modifier la Constitution sur le fondement de l’article 89, il faut, avant même tout référendum, que l’Assemblée nationale et le Sénat votent le texte en termes identiques, à la virgule près. Ce n’est pas gagné.
D’autres balivernes ?
La double frontière dont parle si souvent Jordan Bardella. Lorsque l’Allemagne, il y a dix-huit mois, a rétabli les contrôles aux frontières intérieures avec ses voisins, une partie de la classe politique a demandé que la France fasse de même, mais la France l’a fait depuis 2015. On n’a donc pas besoin de créer une double frontière. Sur le papier elle existe déjà mais pour contrôler effectivement nos frontières avec l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne…, nous avons besoin de davantage de policiers, gendarmes et douaniers. Il faut le dire aux Français et leur dire comment on financera ces créations de postes dans la fonction publique.
Jordan Bardella s’est affiché avec Nigel Farage pour signer un protocole d’accord qui facilite refoulement des clandestins vers la France. Serait-ce un tournant ?
C’est l’un des dossiers parmi les plus difficiles de la politique migratoire de la France. A Calais on gère un problème très particulier : il s’agit d’une frontière extérieure depuis le Brexit mais dans le sens de la sortie de l’Union européenne et les autres pays européens s’en sont longtemps complètement désintéressés. Or le nombre de migrants qui empruntent avec succès cette route est important, la seule route migratoire qui soit davantage fréquentée étant celle de la Méditerranée centrale.
Avec la méthode des « small boats », les passeurs ont inventé un système très difficile à contrôler en même temps que très dangereux pour les migrants (78 morts en 2024). Le sujet est devenu emblématique et même hystérique : outre-Manche, le nombre d’arrivées par small boats est dans le débat public une donnée encore plus importante que le nombre de chômeurs, alors que l’immigration clandestine en Grande-Bretagne ne vient pas principalement de là.
Jordan Bardella est obsédé par une idée : refouler les clandestins aux frontières au mépris d’un principe fondamental de la Convention de Genève, à savoir le non-refoulement (si une demande d’asile est déposée, il faut l’étudier avant de refouler le cas échéant). Il veut se débarrasser de ce principe, ce qu’aucun politique aspirant à gouverner n’a jamais envisagé. Il a raison cependant sur un point : il faut freiner, voire bloquer, les arrivées de migrants dans le Calaisis. Comme ils y arrivent en provenance notamment d’Italie, il faut mieux contrôler nos frontières avec ce pays et pas seulement à Menton. Nous n’y parviendrons pas, en particulier en zone de montagne, sans l’aide de l’Italie. Le risque pour le RN est de provoquer un choc des nationalismes, l’Italie n’ayant aucune envie de conserver sur son sol une bonne partie des migrants qui débarquent à Lampedusa.
LFI veut procéder à la « régularisation des travailleurs sans papiers, de ceux qui sont en formation et des parents d’enfants scolarisés ». Quelle serait la conséquence d’une telle décision ?
Notre pays a déjà connu des programmes de régularisations. Celui de 1998, par exemple, à l’initiative de Jean-Pierre Chevènement, dont certains disent qu’il a ensuite été à l’origine d’une nouvelle vague migratoire. L’Espagne l’a fait récemment et j’ai été très frappé que tout le monde veuille alors lui donner des leçons. Cela n’a pas de sens. Autant il existe des règles européennes pour le franchissement des frontières extérieures (le pays concerné doit s’en occuper et les partenaires de l’Union sont fondés à lui demander des comptes), autant l’admission au séjour est une prérogative nationale par excellence – sinon on bascule dans l’Europe fédérale ! En France, nous avons un problème aux dimensions démographiques et techniques. Notre natalité, qui a longtemps été la plus dynamique, s’effrite depuis plusieurs années. Notre population active est touchée. Nous avions déjà des métiers en tension dans certains secteurs et dans certaines régions. Aujourd’hui ce sont des pans entiers de l’économie française qui sont touchés, et cela partout sur le territoire. Même l’industrie agroalimentaire dans l’Ouest est concernée. La pénurie de main-d’œuvre est un des grands défis que la France devra relever dans les prochaines années.
Il n’y a qu’une seule réponse crédible selon moi : la refonte radicale de notre système de formation professionnelle et des règles de l’indemnisation chômage pour parvenir à un meilleur fonctionnement du marché du travail. Les chômeurs qui refusent un emploi dans un métier en tension ou une formation conduisant à un tel emploi devraient être radiés après deux refus.
Il ne faut pas se raconter d’histoire : sans ces deux réformes radicales, l’immigration de travail continuera de se développer en France en entraînant à terme un rebond de l’immigration familiale. La proposition de LFI ne règle rien à moyen et long terme car elle ignore nos enjeux démographiques et les dysfonctionnements du marché de l’emploi.
Comment appréhender alors cette immigration de travail ?
L’immigration de travail ne pèse que pour 16 % des délivrances annuelles de titres de séjour, mais c’était moins de 10 % il y a vingt ans. L’immigration choisie telle que Nicolas Sarkozy l’a conçue a atteint deux de ses objectifs.
On est passé de 50 000 étudiants à 100 000 étudiants accueillis sur notre sol ; et de 10 000 travailleurs à 50 000. Mais il voulait aussi contenir l’immigration familiale, et cela ne s’est pas fait. Nous nous heurtons là une difficulté fondamentale : au bout de 18 mois et en vertu des règles du regroupement familial, l’immigration de travail génère une immigration familiale, dont les bénéficiaires se présentent quelques années plus tard sur le marché du travail. Ils ont beaucoup de mal à s’y insérer, leur formation ne correspondant pas aux besoins des entreprises. Bruno Retailleau a raison de rappeler qu’il y a en France plus de 400 000 étrangers au chômage et que la priorité doit être de les mettre au travail. J’ajoute, et cela vaut pour tous les chômeurs, français ou étrangers, en les fléchant vers les métiers en tension. Il n’y aura pas de maîtrise durable de l’immigration professionnelle et partant de l’immigration en général si nous ne réussissons pas la double réforme de la formation professionnelle et du fonctionnement du marché du travail en érigeant en priorité absolue le fait de pourvoir les métiers en tension.
La polémique sur le nombre de titres de séjours délivrés revient sans cesse. Quelle est la réalité des chiffres ?
Elle est implacable. En 2000, la France a délivré 150 000 titres de séjour et enregistré 40 000 demandes d’asile. Un quart de siècle plus tard, elle a délivré 384 000 titres de séjour et enregistré 153 000 demandes d’asile. S’agissant des titres de séjour on est passé de 45 000 titres étudiants en 2000 à 117 000 en 2025, de 14 500 titres de séjour pour travailleurs à 51 000 en 2025 et de 62 000 titres de séjour pour motifs familiaux à 91 000. Le solde qui correspond à des titres délivrés pour des motifs humanitaires (réfugiés) et divers est passé de 27 000 en 2000 à 124 000 en 2025. Il y a donc eu une double inflexion : une forte progression de l’immigration professionnelle et étudiante, voulue dans le cadre de l’immigration choisie, à la suite des mesures prises par Nicolas Sarkozy entre 2005 et 2008 et une très forte hausse de la demande d’asile, qui s’est encore accélérée au cours des trois ou quatre dernières années.
Giorgia Meloni s’est illustrée par une distorsion entre ses propos de campagne et sa politique depuis son arrivée au pouvoir. Quelle leçon faut-il en tirer ?
Le réel va rattraper les politiques, et il va rattraper le futur président de la République et son gouvernement, qu’il s’agisse du déclin de la natalité, du nombre croissant de métiers en tensions, des dysfonctionnements du marché du travail et du choc des souverainetés. Je n’ignore pas qu’il faut séduire les électeurs mais les Français ne prendront pas des vessies pour des lanternes. S’agissant de l’immigration, il faut que les débats aillent au fond des choses. La campagne présidentielle ne fait que commencer, je comprends qu’elle ait démarré sur des slogans ou sur des raccourcis (dénonciation de l’accord de 68, double frontière etc.), mais les Français ne s’en contenteront pas.
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Author : Eric Mandonnet
Publish date : 2026-09-14 13:53:00
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