Il paraît loin le temps où un Georges Brassens, dont on ne pouvait guère remettre en question les convictions politiques, déclarait qu’il ne souhaitait devenir un « porte-parole » quelle que soit la cause. C’était en 1970, au micro de Michel Lancelot, et les réseaux sociaux ne se sont pas enflammés… parce qu’ils n’existaient pas. Léon Marchand n’a pas eu cette chance. Dans son passage au 20H de France 2, alors que la question lui était posée de son éventuel engagement politique, le nageur a expliqué préférer « rester loin de tout ça » et ne pas se sentir suffisamment légitime pour prendre publiquement position. La séquence a été vue près de quatre millions de fois sur X et a généré une vague de critiques sur les réseaux sociaux, allant des insultes jusqu’aux accusations de proximité avec l’extrême droite.
Les mondes numériques ont accompli une petite révolution : ils ont transformé le silence en contenu. Désormais, l’absence de message est elle-même un message et celui qui refuse de parler s’expose à voir d’autres interpréter sa réserve. On pourrait renvoyer l’affaire à la folie collective qui caractérise le monde contemporain mais, après tout, le sujet mérite mieux que cela. N’est-il pas vrai qu’un immense auteur comme John Stuart Mill rappelait, dans un discours prononcé en 1867, que « pour parvenir à leurs fins, les hommes mauvais n’ont besoin de rien d’autre que de voir les hommes de bien regarder sans rien faire ». En d’autres termes, dans certaines circonstances, se taire, c’est laisser faire. Cette réflexion sur l’immoralité de l’inaction a été rappelée plusieurs fois dans l’histoire par exemple par Martin Luther King dans sa Lettre de la prison de Birmingham de 1963, où il reprochait au « Blanc modéré » même non-raciste de favoriser, par sa retenue, la tyrannie plutôt que la juste lutte sociale. Ce n’est pas autre chose que déclara Elie Wiesel, en 1986, dans son discours de réception du prix Nobel de la paix : « La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime ».
De la « call-out culture » au « blockout »
Cependant, l’idée que le silence est une forme de complicité concernait surtout des situations dans lesquelles quelqu’un était directement confronté à une injustice, en était témoin et détenait une capacité particulière d’intervention : ségrégation, persécution, harcèlement connu à l’intérieur d’une institution… La philosophie morale continue, d’ailleurs, à discuter sérieusement des circonstances dans lesquelles une omission peut réellement constituer une forme de complicité. Mais, si l’on y réfléchit un instant, l’ère numérique a métamorphosé cette injonction légitime jusqu’à la rendre grotesque. Elle a non seulement rendu la prise de parole plus facile mais aussi la traçabilité de l’absence de parole. Il n’y a pas si longtemps, nul ne savait nécessairement, s’il ne souhaitait pas prendre position, ce qu’un chanteur ou un sportif pensait, par exemple, d’un conflit international. Son silence passait le plus souvent inaperçu. Aujourd’hui, par l’entremise des réseaux sociaux, il devient observable, donc interprétable… et donc éventuellement sanctionnable.
Cette attention tyrannique du mutisme numérique s’est d’ailleurs constituée en mouvement. Nous sommes passés de la « call-out culture », une pratique qui consiste à harceler collectivement un individu ou un groupe pour des propos ou décisions jugés offensants, au « blockout », c’est-à-dire à peu près la même chose mais lorsque vous conservez le silence ! Un mouvement très vivace à partir de 2024 et qui visa notamment les célébrités jugées coupablement mutiques sur Gaza.
Cette surveillance morale est la conséquence des transformations du capital de visibilité par l’entremise des mondes numériques. Etre suivi par des millions de personnes donne un pouvoir d’influence. Mais donne-t-il le droit de s’en servir pour orienter leurs choix ? Et, plus encore, crée-t-il le devoir de le faire ? Ce type de questions trouvait des solutions acceptables dans un monde peu polarisé : pour une personnalité publique, il y avait toujours un moyen de s’engager (contre la pauvreté, le racisme…) sans offenser beaucoup. Ce que la mésaventure de Léon Marchand met en exergue est que cet espace public, plongé dans l’atmosphère mortifère du pithiatisme moral, est devenu une telle ligne de crête que la retenue n’est plus une forme de sagesse mais une offense. On vous poussera d’un côté ou de l’autre, vous ne serez plus jamais en paix.
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Author : Gérald Bronner
Publish date : 2026-09-21 09:34:00
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