Décidément, on n’est jamais mieux servi que par les siens. Voilà un joli petit cadeau de Noël en avance, en quelque sorte. Dans quelques jours en commission, puis quelques semaines dans l’hémicycle, Sébastien Lecornu sera, à n’en pas douter, ravi de voir la réforme des retraites, celle qu’il a abandonnée il y a un an pour satisfaire les socialistes, réapparaître au cœur des débats à l’Assemblée nationale. Encore davantage en voyant que ce sont ses propres troupes, dont certaines parlent encore de « trahison », qui remettront le sujet sur le tapis – et donc, dans le débat public. En effet, le groupe Ensemble pour la République, dirigé par Gabriel Attal, et le groupe philippiste Horizons, défendront chacun l’abrogation de la suspension de la réforme des retraites durant l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Une entreprise vouée à l’échec à quelques mois de l’élection présidentielle : quel intérêt ?
Totem offert à la gauche pour parvenir à faire adopter le PLFSS 2026 sans user de l’article 49.3, la suspension de la réforme menée par Elisabeth Borne est défendue par une majorité de députés. Autrement dit, son rétablissement n’a pratiquement aucune chance d’être approuvé par la chambre basse. Pourtant, pour l’heure, les députés Renaissance Pierre Cazeneuve d’un côté, Marc Ferracci (ex-ministre chargé de l’Industrie), Jean-François Rousset et Annie Vidal de l’autre, ont chacun déposé un amendement – le 8 octobre, consultable sur le site de l’Assemblée – pour un examen en commission des Affaires sociales. « La suspension de la réforme des retraites de 2023 a, en effet, déjà trop coûté au pays […] Il est donc indispensable pour l’équilibre budgétaire de notre protection sociale de revenir sur cette mesure et ce d’autant plus que notre taux d’emprunt sur les marchés a atteint un pic historique à l’été 2026 », écrivent ces trois derniers. Ils ont été imités par les députés Horizons Frédéric Valletoux et Yannick Neuder, anciens ministres chargés de la Santé.
Un « coup d’épée dans l’eau »
Pourquoi rouvrir cette plaie, pas tout à fait cicatrisée ? Pourquoi diable faire « ce coup d’épée dans l’eau », comme le décrit un membre du gouvernement, alors que les chances d’adoption sont minces ? « Cela s’inscrit dans toute une série de propositions que nous faisons dans le cadre du budget et du PLFSS, glisse le président du groupe Horizons Laurent Marcangeli. L’idée, c’est moins de taxes et d’impôts, moins de dépenses aussi, et cette proposition rapporte plus d’un milliard d’euros. »
Et sans doute, aussi, de profiter que l’examen du PLFSS ait lieu six mois avant l’élection présidentielle pour réaffirmer, s’il le fallait encore, que les parlementaires du bloc central ne sont pas alignés sur le compromis trouvé par le Premier ministre à l’hiver 2025 et marteler leurs idées en matière d’assainissement des finances publiques. La bataille s’est déroulée sur les plateaux de télévision, par médias interposés, dans les meetings : l’heure est à l’affrontement dans l’enceinte de l’hémicycle, où les débats ont été particulièrement suivis par les Français l’année dernière. « Même si ça ne sert à rien, et tout le monde le sait, à quelques mois du scrutin les uns et les autres veulent montrer où ils habitent et bien poser leurs marqueurs », analyse un ministre qui soutient Edouard Philippe.
Les parlementaires EPR qui ont choisi d’épauler Gabriel Attal dans sa course effrénée à l’Elysée n’échappent pas à ce raisonnement. Dans l’exposé de leur amendement, ils n’oublient pas de mentionner le programme de leur candidat : « Le rétablissement de la réforme […] doit permettre de renouer avec une trajectoire responsable, dans l’attente de la mise en place de la réforme des retraites portée par Gabriel Attal, qui devra permettre de répondre durablement au défi démographique et financier auquel notre pays est confronté. »
Sébastien Lecornu de nouveau coincé
La manœuvre n’a, en tout cas, rien d’une douceur pour le gouvernement, et en particulier pour Sébastien Lecornu, qui sera de nouveau coincé entre son pacte conclu avec le PS et la rancune de ses troupes. Comme si le Premier ministre n’avait pas suffisamment à faire avec les desiderata des oppositions et sa stratégie pour aller au bout de cette séquence budgétaire : 49.3 ? Ordonnances ? La tendance change presque chaque semaine… Dans l’entourage du chef du gouvernement, on se veut philosophe sur la tactique des groupes censés le soutenir : « Compte tenu de ce qu’ils ont fait l’année dernière, il n’y a rien de surprenant, c’est même normal », dit-on à Matignon.
Les députés, eux, tiennent à leur indépendance et à leur devoir « d’exigence ». Mettre le gouvernement dans une forme d’embarras ? Et alors ? « Ils émettront un avis défavorable et ça sera rejeté. Après on ne va pas s’excuser de faire des propositions d’économies, quand même ! », souffle un autre parlementaire Horizons. Alors que les lieutenants d’Edouard Philippe se félicitaient presque que la réforme des retraites proposée par leur champion ait été rapidement balayée par l’actualité et que Gabriel Attal imagine, lui, une réforme tout à fait différente de celle d’Elisabeth Borne (sans âge légal de départ et avec une part de capitalisation), la question se pose : mener une bataille perdue d’avance à l’Assemblée permettra-t-elle, plus tard, de gagner la guerre dans les urnes ?
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Author : Erwan Bruckert
Publish date : 2026-10-13 04:00:00
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