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    « Fabriquer du Doliprane est-il vraiment l’avenir de la France ? » : Jean Tirole face aux partisans de la réindustrialisation tous azimuts

    IntelliNewsBy IntelliNewsseptembre 26, 2026Aucun commentaire5 Mins Read
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    La France et l’Europe doivent cesser de se focaliser sur les industries traditionnelles « mid-tech », comme l’automobile, et concentrer leurs forces sur l’IA, les biotechnologies et les ruptures technologiques. Cette thèse, le Prix Nobel d’économie Jean Tirole l’a ardemment défendue ces derniers jours aux côtés de sa consœur Karine Van der Straeten, à l’occasion de la sortie de leur livre Economie du désordre mondial (Albin Michel/PUF). « Nous cherchons trop à protéger les industries qui ont fonctionné dans le passé, mais ont un avenir limité, avertissaient-ils dans un long entretien donné à L’Express. Et nous investissons trop souvent dans des secteurs où nous n’avons pas d’avantage concurrentiel suffisant (…) où la concurrence se fait sur les coûts, sur la main-d’œuvre bon marché (…) La fabrique du Doliprane, par exemple, est-ce vraiment l’avenir de la France ? »

    Une vision qui ne plaît pas à tout le monde. L’ancien conseiller industrie de l’Elysée et professeur au Cnam, Olivier Lluansi, s’en est ému dans une tribune publiée par Marianne : « Nous ne pouvons pas choisir ‘l’innovation de rupture’ contre ‘le fabriqué en France’. » La charge la plus forte est néanmoins venue du gouvernement. Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, s’est fendu d’un long post sur le réseau social LinkedIn, il y a environ une semaine. « Le débat qui gonfle depuis quelques jours est inquiétant après dix ans de lutte pour réindustrialiser le pays. Prendre de haut cette stratégie, c’est mépriser les Français, ses ouvriers et dirigeants, et tous ceux qui luttent pour des emplois de qualité, bien payés pour nos concitoyens. » Et d’ajouter, dans La Tribune : « On ne vivra pas que de la tech à Montluçon, à Dunkerque ou à Belfort. Notre politique industrielle doit être globale : moderniser massivement ce que nous savons déjà faire, rattraper notre retard dans les secteurs où nous sommes menacés et prendre de l’avance là où le monde n’a pas encore écrit la suite, comme l’IA, le quantique ou le NewSpace. »

    « Je ne veux pas être doctrinaire »

    Jean Tirole le confesse : il n’a pas vu la publication du ministre. « J’ai compris que ce n’était pas très favorable… », souffle-t-il en marge d’un débat organisé autour de son livre, à la Banque de France, jeudi 24 septembre, dont L’Express était partenaire. Il nuance, d’abord : « Je ne veux pas être doctrinaire. » La « mid-tech » qu’il pointe dans l’ouvrage n’est pas condamnée : « Un Airbus, ça marche bien », glisse-t-il en guise d’exemple. Les fermetures d’usines ? « Les drames sociaux doivent être vus au cas par cas. Certains salariés parviendront à se reconvertir plus aisément que d’autres. Selon les situations, il faudra évidemment de l’aide, de l’accompagnement. »

    Autre malentendu, selon les deux auteurs : l’échelle. L’investissement dans les technologies de rupture doit se penser au niveau européen, et non uniquement français. « Nous ne disons pas : « pas d’industrialisation », explique Karine Van der Straeten. Mais il ne faut pas tout réinvestir sous prétexte que l’on panique à propos de nos chaînes de dépendance. » Jean Tirole rappelle ainsi que la Chine est imbattable sur les panneaux solaires grâce au faible coût de sa main-d’œuvre et de son énergie. Et qu’elle n’a aucun intérêt à en priver les autres pays. Inutile donc de dépenser de manière inconsidérée pour sécuriser cet approvisionnement.

    Sur le fond, en revanche, le duo ne dévie pas d’un iota : les secteurs d’avenir, notamment technologiques, doivent être privilégiés aux autres. « L’Europe ne fait pas peur. Nous disposons de peu de produits et services que les autres ne peuvent pas produire », tranche Jean Tirole. Face à une Chine et à des Etats-Unis dotés « d’instruments de chantage considérables », il faut investir « là où le terreau est fertile », estime l’économiste. Et créer des clusters industriels dans les domaines où l’Europe sait pouvoir s’appuyer sur des talents de premier plan.

    Les scientifiques au pouvoir

    Quels secteurs prioriser, précisément ? « Je revendique ici mon incompétence ! », sourit-il. La pirouette cache en réalité un plaidoyer pour un changement de méthode. « Les politiques ne sont pas les mieux placés pour changer la façon dont on fait la politique industrielle. Le savoir, ce sont les experts du secteur qui l’ont », poursuit-il. Le modèle se trouve, sans surprise, outre-Atlantique. « La politique industrielle est très forte aux Etats-Unis, mais elle n’est pas du tout décidée de la même manière. » Avec les agences Darpa, pour la défense, et Barda, pour la santé, Washington a « donné aux meilleurs scientifiques les moyens d’investir sans saupoudrer, de se tromper et de réajuster ». Ce qui s’est révélé rapide et efficace lors de la crise du Covid, souligne Jean Tirole.

    L’Europe doit aujourd’hui avancer sur plusieurs chantiers simultanément, notamment l’union des marchés de capitaux et un « 28e régime » d’entreprise attractif. Mais dans l’industrie, la stratégie doit être plus ciblée. « La récente loi d’accélération industrielle investit dans des industries mid-tech », critique Jean Tirole. Le budget de l’Europe demeure, du reste, trop faible, et la règle du « juste retour » est une usine à gaz, pointent les deux auteurs. « Personne n’est encore prêt, en Europe, à faire des concessions. Les souverainistes mettent en danger notre souveraineté », déplore Jean Tirole. La Chine, elle, a supporté sans broncher la perte de 18 millions d’emplois industriels entre 2013 et 2022. Mais elle s’est hissée au niveau des Etats-Unis dans la technologie. Une transformation qui lui permet aujourd’hui de peser sur l’échiquier mondial.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/fabriquer-du-doliprane-est-il-vraiment-lavenir-de-la-france-jean-tirole-face-aux-partisans-de-la-CIW2N7R6TFAMXDVNGUSAWR2P44/

    Author : Maxime Recoquillé

    Publish date : 2026-09-26 05:30:00

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