Ces derniers jours, la question obsédait le milieu très fermé des lettres et de l’édition parisienne : qui diable pouvait bien se cacher derrière le compte « Balance ton Claude », à l’origine des révélations sur Thélyson Orélien, phénomène de la rentrée littéraire soupçonné d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son roman C’était ça ou mourir (Grasset) ?
Depuis le 21 septembre, chacun y allait de sa petite hypothèse, à l’instar du romancier Marc Lévy, persuadé que ces révélations sur l’auteur canado-haïtien étaient le fait de « racistes appartenant à un groupuscule néonazi », comme il l’a déclaré au micro de RTL, avant de reconnaître qu’il n’avait « aucune preuve ».
Une cabale d’extrême droite ?
L’affaire a pris un nouveau tournant lorsque Le Figaro, le 24 septembre, a lâché la bombe : le propriétaire du compte « Balance ton Claude » serait son chroniqueur Samuel Fitoussi, connu pour ses pastilles humoristiques tournant en dérision la vie politique et intellectuelle française. Quelques heures plus tard, l’essayiste a lui-même précisé qu’il n’avait pas agi seul, mais au sein d’un collectif réuni pour réfléchir à l’impact de l’IA sur la lecture et l’écriture. À l’heure où nous écrivons ces lignes, aucun autre membre n’a dévoilé son identité.
Si Samuel Fitoussi est classé à droite et a consacré un livre sur l’influence du wokisme dans le monde du cinéma, on est loin du profil dressé par une partie de la gauche et certains journalistes, qui évoquent une « cabale d’extrême droite ». Sur X, la journaliste d’Arrêt sur images, Nassira El Moaddem, a égrené les éléments à charge : son appartenance au comité éditorial de la « nouvelle revue réaction Civilisation qui voit le « multiculturalisme comme une menace sur la culture française » » ; le fait qu’il ait estimé que « LFI c’est pire que le RN », ou encore qu’il ait participé, en 2023, à un « colloque organisé au Sénat par « Parents vigilants », une association zemmouriste qui harcèle les enseignants ». Sur Instagram, l’historienne belge Marie Peltier, connue pour son engagement à gauche, parle quant à elle d’un « petit facho anti-woke chroniqueur au Figaro » qui « publie, sur un réseau détenu par un nazi, une prétendue dénonciation d’un auteur noir ».
Sa guerre contre le « slop IA »
L’Express a interrogé Samuel Fitoussi sur les raisons qui l’ont poussé à troquer son costume d’essayiste contre celui, moins confortable, de « lanceur d’alerte ». « Ces accusations sont pour le moins absurdes pour qui me connaît ou m’a déjà lu balaie-t-il. Je suis un libéral classique, et je ne me définis même pas comme un conservateur. Il y a des sujets sur lesquels je suis à droite, oui, mais je ne suis certainement pas d’extrême droite. Mes opinions sur le wokisme n’ont pas grand-chose à voir avec celles que j’ai sur le « slop IA ». L’expression désigne ces contenus médiocres générés par intelligence artificielle et déversés – souvent en masse – sur Internet et les réseaux sociaux. C’est pour combattre la profusion de cette « bouillie », assure le chroniqueur, que le compte « Balance ton Claude » aurait été initialement créée.
Pour comprendre la trajectoire de ce libéral de droite, qui se dit « techno-optimiste » mais passe aujourd’hui pour l’un des critiques les plus en vue, en France, des conséquences de l’IA, il faut revenir plus d’un an en arrière. En mai 2025, alors en pleine promotion de son livre Pourquoi les intellectuels se trompent (Éditions de l’Observatoire), paru quelques semaines plus tôt, cet ancien de HEC Paris et Cambridge rejoint un fonds de capital-risque, où il investit dans des start-up spécialisées dans l’intelligence artificielle. C’est dans ce cadre qu’il se met à s’intéresser de plus près à l’IA, au point de se passionner pour le sujet. Ces derniers mois, l’intéressé a multiplié les tweets et publications sur « l’alignement » (le fait de s’assurer que les objectifs des IA restent conformes aux intérêts humains), les effets de l’intelligence artificielle sur l’emploi, ou encore « l’avenir de la lecture et de l’écriture à l’ère des LLM » (les grands modèles de langage, comme Claude ou ChatGPT).
« J’ai commencé à alerter et à raisonner sur ces questions bien avant le début de cette polémique », souligne-t-il. À l’origine, « l’idée était de créer un compte sur les réseaux sociaux pour informer les gens qui sont confrontés à de plus en plus de contenus générés par IA sans en avoir conscience, de sorte qu’ils puissent faire leurs choix en toute connaissance de cause. Notre volonté n’était pas de les inciter à ne plus lire ce genre de contenus, mais simplement de leur donner la possibilité de faire un choix éclairé. »
On ne voulait pas que les gens commencent à interpréter cela à travers une grille de lecture idéologique.
Samuel Fitoussi
Une droite d’un nouveau genre
Face aux accusations qui, depuis les révélations du Figaro, font de lui le cerveau d’une « cabale d’extrême droite », Samuel Fitoussi confie être tombé de sa chaise : « L’objectif initial, c’était de dépolitiser le sujet autant que possible. C’est d’ailleurs une des raisons qui nous a poussés à créer un compte anonyme. On ne voulait pas que les gens commencent à interpréter cela à travers une grille de lecture idéologique ». En outre, les comptes « slop IA » épinglés par « Balance ton Claude » sont, pour l’essentiel… de droite. « La grande majorité des « sloppers IA », ces gens qui, sans une once de honte, copient-collent du contenu Claude ou ChatGPT en prétendant que c’est leur pensée, appartiennent plutôt à la droite. C’était l’autre intérêt de l’anonymat : pouvoir dénoncer le « slop », même lorsqu’il est le fait d’individus idéologiquement plus proches de nous ».
Depuis sa création, en juin 2025, « Balance ton Claude » a par exemple dénoncé l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les publications d’Oussama Ammar, un entrepreneur franco-libanais installé à Dubaï, et connu pour son discours très favorable à l’entrepreneuriat, son admiration pour le libertarien américain Peter Thiel, et sa propension à raconter des histoires dont la véracité a parfois été contestée. Difficile à cerner, cette droite d’un nouveau genre agglomère libéraux et identitaires, unis par un certain optimisme vis-à-vis de l’intelligence artificielle et par une même détestation de la gauche et des élites médiatiques et culturelles. Une droite décomplexée, en somme, qui porte fièrement ses idées « politiquement incorrectes », qu’il s’agisse d’économie, d’immigration, d’écologie, d’identité, ou d’IA.
Le compte de « Brivael », qui se présente comme un « Freedom Fighter », a été l’un des premiers à assumer de faire écrire la grande majorité de ses tweets par l’intelligence artificielle, avec un certain succès : en un an et demi, il a récolté 165 000 abonnés sur X. Aussi libéral économiquement qu’identitaire sur les questions sociétales, ce fan d’Elon Musk, qui s’est affiché aux côtés d’Éric Zemmour aux universités d’été de Reconquête!, est devenu en quelques mois l’une des figures de ce mouvement composite.
« L’idéologie, c’est ce qui pense à notre place »
Cette droite techno-optimiste avait pourtant été la première à applaudir les satires politiques de Samuel Fitoussi tournant en ridicule la gauche et à partager son combat contre les dérives du wokisme. Aujourd’hui, le divorce entre cette droite techno optimiste et Samuel Fitoussi semble définitivement consommé. « En raison de mes positions sur l’IA, ce que j’appelle la « droite technoslop » n’arrête pas de me reprocher de dévier de la ligne du parti, de faire le jeu des « anti-IA » et de la gauche constructiviste », se désole l’essayiste, avant de nous raconter comment son passage à l’Université de Cambridge, entre 2015 et 2018, l’avait confronté à un « climat idéologique très à gauche » – une expérience qui explique sans doute en partie son engagement ultérieur contre le wokisme.
« De la même manière aujourd’hui, ce n’est pas parce que des libéraux ultra-techno-optimistes, qui sont à priori dans mon camp politique, disent quelque chose que je vais automatiquement m’y ranger. J’ai écrit un livre dans lequel j’expliquais que si de nombreux intellectuels ont été aveuglés par Mao, Staline et Pol Pot, c’est parce qu’ils ont préféré penser avec leur camp plutôt que de chercher la vérité. J’essaie, autant que possible, de ne pas faire la même chose aujourd’hui », ajoute-t-il, avant de citer Jean-François Revel, pour qui il voue une grande admiration : « L’idéologie, c’est ce qui pense à notre place ».
Un devoir moral
Au départ donc, « Balance ton Claude » n’avait d’autre ambition que de dénoncer la prolifération des « slops IA » sur les réseaux sociaux, et rien ne destinait ce compte anonyme à s’aventurer sur le terrain littéraire. Mais c’était sans compter l’intervention d’un lecteur attentif, qui a partagé à Samuel Fitoussi ses doutes à propos du succès littéraire de la rentrée, C’était ça ou mourir. » Cette personne m’a expliqué qu’elle avait l’impression que certains passages étaient écrits par IA. J’ai donc téléchargé le manuscrit, effectué les vérifications, et nous avons collectivement convenu de poster ça sur « Balance ton Claude ». La décision était motivée par le fait qu’il y avait des lecteurs et des jurys littéraires floués, tandis que des écrivains, qui avaient eux-mêmes écrit leur manuscrit, pourraient passer à côté d’une récompense à cause de quelqu’un qui a simplement fait un copier-coller depuis ChatGPT. On a ressenti un devoir moral de lancer l’alerte. On s’attendait certes à ce que ça prenne de l’ampleur, mais pas à ce point. Mais on ne voulait pas spécialement « faire un coup »… »
Qu’ils l’aient voulu ou non, en cliquant sur le bouton « publier », Samuel Fitoussi et sa bande ont déclenché un scandale qui déborde largement le petit monde des lettres et de l’édition. C’est que pour la première fois, un texte vraisemblablement généré par IA a conquis éditeurs chevronnés, journalistes culture et membres des jurys des plus prestigieux prix littéraires, sans que personne – ou presque – ne s’aperçoive de la supercherie. On ne pourrait faire rappel plus brutal que la révolution de l’intelligence artificielle est bel et bien en marche, et qu’elle touche des domaines comme celui de la création littéraire et artistique, que certains imaginaient jusque-là réservés au seul génie humain.
Le « clergé littéraire »
La polémique a aussi eu le mérite de poser, en filigrane, la question de la valeur à donner à une œuvre – entièrement ou partiellement – créée par intelligence artificielle. En apprenant que le roman de Thélyson Orélien aurait été généré par IA, certains lecteurs ont ainsi expliqué qu’il leur était désormais impossible de trouver de l’intérêt dans cette œuvre. C’est le cas de Samuel Fitoussi, pour qui « on ne lit pas seulement un texte parce qu’il a la suite de mots la plus intéressante possible. L’acte de lecture est aussi une expérience sociale, on lit pour entrer en contact avec la subjectivité d’un auteur, accéder à ses états mentaux, ou passer du temps en compagnie de quelqu’un ».
Une affirmation qui agace la « droite technoslop », qui voit avant tout dans l’intelligence artificielle un instrument de disruption, capable de bousculer l’ordre établi, de casser des rentes et d’abattre les barrières à l’entrée d’un milieu qu’elle juge corrompu par l’entre-soi et le népotisme. Ces optimistes de l’IA ont ainsi accueilli avec beaucoup de joie le fait qu’un texte généré par intelligence artificielle ait réussi l’exploit de duper le « clergé littéraire » de Saint-Germain-des-Prés. Ainsi, à la question « ceux qui ont aimé le livre avant la polémique devraient-ils soudain l’aimer moins ? », le podcasteur « GRM », qui se présente sur son profil X comme « donneur d’opinions et conseiller en image », répond sans ambiguïté : « Pour moi, la valeur d’un livre se mesure à ce qu’il produit chez son lecteur. Est-ce que j’ai envie de tourner la page ? Est-ce que j’apprends quelque chose ? Est-ce que je ris, réfléchis, pleure, change d’avis ? ».
Après la révélation du Figaro, « GRM » n’a pas manqué de répondre à Samuel Fitoussi – avec un post écrit à l’IA, évidemment : « Certains rechercheront une œuvre entièrement artisanale, d’autres jugeront le résultat. Très bien, le marché culturel saura parfaitement accueillir les deux. Ce que Fitoussi défend ressemble surtout à une rente de rareté. La sienne ». Selon cette grille de lecture, la critique des conséquences de l’IA sur l’écriture et la lecture relève avant tout de la panique morale d’une petite élite soucieuse de défendre son monopole sur le monde des idées, de l’art et de la production littéraire. Le 9 septembre, lors d’une passe d’armes sur X opposant Samuel Fitoussi au compte « Les Mileistes Français », ce dernier lui reprochait de jouer « un rôle d’intellectuel démiurge qui va décider de ce qui peut être ou ne pas être fait tandis que le monde avance » : « Samuel depuis son Olympe intellectuel se demande si il faut réguler et interdire le développement de l’IA ».
Cette « droite technoslop » est incapable de penser en dehors de ses obsessions idéologiques.
Samuel Fitoussi
Brivael, lui, prend date : « Je vous fais le call : dans quelques années, ces débats sur « l’IA dans le processus créatif » paraîtront d’une stupidité déconcertante. Comme ceux qui juraient qu’un vrai écrivain écrit à la main, qu’un vrai photographe développe en chambre noire, qu’un vrai musicien ne touche pas à un ordinateur ».
Drôle d’époque
« Tout cela m’inspire, répond Samuel Fitoussi, que cette « droite technoslop » est incapable de penser en dehors de ses obsessions idéologiques. Parce que la technologie nous a apporté des progrès dans le passé, il faudrait appliquer le même schéma à chaque révolution technologique. Ils n’arrivent pas à penser l’IA dans sa spécificité, à envisager qu’à la fois cela pourrait être une chance pour l’humanité, mais aussi qu’il peut y avoir des effets pervers sur lesquels il faudrait, au moins, réfléchir. L’inévitabilité d’un changement ne le rend pas nécessairement positif, et surtout, ça ne devrait pas empêcher de philosopher sur sa désirabilité sans être accusé de vouloir faire de l’ingénierie sociale ». L’essayiste dénonce enfin chez ses contradicteurs un « anti-intellectualisme revanchard », qui serait « motivé par un étrange ressentiment contre tous ceux qui lisent et écrivent, et sont considérés comme disposant d’un privilège indu que l’IA viendrait remettre à plat ».
Drôle d’époque, où l’auteur de Pourquoi les intellectuels se trompent se voit reprocher de défendre le monopole des élites intellectuelles, tandis que des représentants de la droite libérale, identitaire et anti-establishment se retrouvent alliés de circonstance de Marc Lévy, Virginie Despentes et Nassira El Moaddem. Tout cela parce qu’un auteur, par ailleurs accusé de plagiat, a – presque – réussi à berner tout le monde avec un texte vraisemblablement rédigé avec l’aide d’une intelligence artificielle.
Reste à savoir ce que deviendra « Balance ton Claude » : « On ne sait pas ce qu’on va en faire… Maintenant que mon nom a fuité, le compte ne sera plus vraiment utilisé », glisse Samuel Fitoussi, visiblement exténué de ces ving-quatre heures hors du temps.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/samuel-fitoussi-lhomme-derriere-laffaire-thelyson-orelien-on-ne-sattendait-pas-a-une-telle-ampleur-DEOOYTWK4BBVBMFPC6YU4BTTRU/
Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-09-26 10:30:00
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