Depuis la première parution en 1976 de Démocratie française (Fayard), aucun autre livre publié n’a été rédigé dans le Salon doré par un président de la République en fonction. C’est que nous vous parlons d’un temps où le politique ne s’assujettissait pas à l’instantanée et disposait encore d’un « temps de cerveau disponible » suffisant pour se livrer à l’artisanat merveilleux et ingrat de la réflexion. Celui également, où un livre pouvait encore s’écouler à près d’un million d’exemplaires – crise de la lecture oblige, les ambitions commerciales de cette réédition de Démocratie française sont évidemment plus humbles. Outre le souci de faire vivre l’héritage de « VGE », l’idée sous-jacente est d’inspirer à ceux qui prétendent à la fonction suprême la même démarche de « proposer au pays une vision ». Mais à quoi ressemblait celle de VGE et en quoi peut-elle servir à ceux qui prendront la charge de bâtir l’avenir ? Pour le savoir, son fils, Henri Giscard d’Estaing, nous a recommandé d’aller sonner à la porte d’un ancien Premier ministre qui l’a bien connu. Entretien avec Jean-Pierre Raffarin.
L’Express : Dans l’émission de Darius Rochebin sur LCI, lorsque la photo de Valéry Giscard d’Estaing est apparue, Marine Tondelier a dit qu’elle voyait en lui des ressemblances avec Emmanuel Macron. Qu’en pensez-vous ? VGE se voyait-il dans l’actuel chef d’Etat ?
Jean-Pierre Raffarin : Giscard n’était pas du genre à se voir dans qui que ce soit ! (sourire) Mais il y a évidemment des points communs, notamment des capacités intellectuelles exceptionnelles et une volonté de rassembler au centre. Le grand parti centriste de Giscard, c’était aussi, d’une certaine manière, le « en même temps » macronien. Mais contrairement à Emmanuel Macron, Valéry Giscard d’Estaing était convaincu que, pour gouverner, il fallait une force politique organisée, qui apporte des ressources humaines, fait remonter les informations du terrain et permet de relayer son action. Il a donc rassemblé l’UDF, avec les indépendants de Michel Poniatowski et les centristes de Jean Lecanuet. Giscard, qui, comme Macron, ne se considérait pourtant pas comme le moins doué de la salle, s’entourait néanmoins de personnalités différentes. Il y avait dans son équipe des leaders plus conservateurs et d’autres plus progressistes, comme Lionel Stoléru ou Jean-Pierre Soisson, qui ont ensuite été ministres sous François Mitterrand. Il savait gérer ce pluralisme.
Quel regard portait-il sur la présidence d’Emmanuel Macron ? Vous en parlait-il ?
Il reconnaissait ses talents et ses capacités, mais il était très inquiet de l’évolution de la société. La solitude d’Emmanuel Macron l’inquiétait aussi, parce que lui-même avait mis beaucoup de soins à s’entourer. En plus de celle de bien s’entourer, un leader devait réunir trois qualités pour Giscard : la légitimité, la crédibilité et un horizon. Sa légitimité venait notamment de son expérience locale, à Chamalières ; sa crédibilité, de son passage au ministère des Finances ; et son horizon, du projet exposé dans Démocratie française. Un dirigeant ne peut pas seulement répondre à la situation immédiate. Il doit proposer une direction. Chez Emmanuel Macron, je pense que cet horizon n’a pas été présenté au début de son action. Cela constituait une fragilité.
En 1976, Valéry Giscard d’Estaing s’interrogeait déjà sur des questions très actuelles : les retraites, les finances publiques, la bureaucratie, ou encore l’ordre et l’autorité…
C’est précisément ce qui rend ce livre intéressant et actuel. Il permet de comparer deux états de notre société, comme un médecin compare des examens réalisés à plusieurs années d’intervalle. Giscard avait identifié des signaux faibles, notamment le vieillissement de la population et les évolutions démographiques. Il pensait que la réforme devait être permanente, parce qu’elle est la réponse aux mutations. Or nous avons laissé dériver des sujets jusqu’à nous retrouver dans des impasses. Les retraites, le financement social ou la décentralisation actuelle sont des exemples de ces impasses.
La responsabilité s’est également dégradée. Elle est au cœur de Démocratie française. Nous cherchons à protéger tout le monde, mais beaucoup moins à donner aux individus des responsabilités et à reconnaître les résultats de leur action. Dans l’administration, chacun est tenté d’ouvrir son parapluie. Le préfet gère beaucoup des procédures. Il y a cinquante ans, on affirmait que l’homme était libre et responsable. Aujourd’hui, je le trouve de moins en moins libre et de moins en moins responsable.
La primauté accordée à la réduction des inégalités sur l’exigence scolaire depuis l’instauration du collège unique instauré en 1975 notamment, peut-elle être vue comme une cause de l’inquiétant décrochage des élèves français ?
Le temps donne raison à Giscard, mais pas sur tout. A l’époque, il y avait beaucoup de privilèges dans l’éducation : par exemple, certains enfants, certains territoires ou certaines disciplines étaient mieux traités que les autres. Il voulait corriger les inégalités. Mais nous n’avons pas tous le même rythme et il faut des systèmes diversifiés. Le paysage éducatif a beaucoup changé. Quand j’étais au lycée à Poitiers, les élèves qui avaient des difficultés partaient dans l’enseignement catholique ; aujourd’hui, la situation s’est inversée… Giscard avait compris que l’éducation est le premier levier du « changement ».
Giscard était attentif aux transformations technologiques. Comment aurait-il abordé l’intelligence artificielle ?
Il aurait posé la question de la réforme de l’éducation : puisque l’intelligence artificielle transforme notre société, comment change-t-on l’enseignement ? Nous aurions de grands débats sur ce sujet. Chez Giscard, la réforme était la réponse aux mutations, une sorte d’oxygène de la politique. Il ne s’agissait pas de réformer pour réformer, mais de s’adapter à des transformations rapides.
N’est-ce pas toutefois aujourd’hui plus difficile de réformer qu’au temps de Giscard ?
Oui, mais d’abord parce que nous avons moins de réflexion en amont. Nous manquons aussi de fait majoritaire, auquel Giscard était très attaché ; il s’était particulièrement engagé pour gagner les législatives de 1978. Aujourd’hui, nous avons perdu cette assise qui permet de décider et d’agir. Enfin, nos systèmes sont trop lents alors que les régimes autoritaires avancent. Si les démocraties ne se réveillent pas, elles vont souffrir terriblement. Ce livre devrait nous conduire à envisager une réforme de la démocratie française.
La cause de l’impotence du politique n’est-elle pas liée aux évolutions de nos institutions (élargissement du champ de contrôle constitutionnel, apparition des juridictions européennes, éclatement de la décision avec la décentralisation…) ? Bruno Retailleau propose de les réviser pour redonner aux élus des marges de manœuvre. Faut-il en passer par là ?
Je pense qu’il faut remettre de l’autorité dans notre système car certains régimes sont aujourd’hui capables de décider beaucoup plus vite que nous. Il faut retrouver une autorité démocratique, légitime, pour pouvoir agir. Ce livre devrait nous permettre d’envisager une réforme de la démocratie française et de prendre conscience que notre système actuel est en train d’entrer dans une impasse. Cela concerne d’ailleurs d’autres démocraties : l’Allemande, la Britannique, l’Américaine ne sont pas non plus en bonne santé.
VGE était un européiste convaincu. L’Union s’est-elle éloignée de celle qu’il souhaitait construire ?
Elle s’en est un peu éloignée, mais c’est surtout le monde qui a changé. Nous avons construit une Europe sur la paix, alors que les grands ensembles s’organisent aujourd’hui autour de la puissance. Le droit recule et la force avance. Nous avons séparé l’économie et la politique : l’économie relève de Bruxelles, tandis que la politique reste entre les mains des nations. Xi Jinping et Donald Trump disposent, eux, des leviers économiques et politiques dans la même main. Nous avons aussi limité la puissance de nos entreprises pour favoriser la concurrence. Ce modèle avait une logique pour construire la paix, mais il n’est plus adapté au rapport de force actuel. Giscard avait vu juste sur un point : l’Europe a besoin d’un leadership. Avec Helmut Schmidt, il avait construit un moteur franco-allemand. Aujourd’hui, ce moteur est fragile et l’Europe manque de direction.
Comment le reconstruire ? Emmanuel Macron a-t-il été fait ce qu’il fallait ?
Emmanuel Macron a fait beaucoup de choses. Il est d’ailleurs respecté dans la société civile allemande. Mais les Allemands ont été très fiers de leur réussite et se replient maintenant sur leurs difficultés. Je crois possible de reconstruire des politiques communes sur des sujets précis, notamment la Chine et l’Afrique. Vis-à-vis de la Chine, nos différences comptent moins que la différence entre une France et une Allemagne divisées ou unies. Ensemble, nous pesons dans le rapport de force. En Afrique aussi, une politique franco-allemande pourrait être efficace. Des accords sur la défense sont également indispensables. Il faut d’abord un accord franco-allemand, puis l’élargir. Le déficit de leadership est aujourd’hui l’un des grands problèmes de l’Europe.
Comment expliquez-vous que la famille politique qui a porté Giscard à l’Elysée peine aujourd’hui à exister de façon autonome ?
Par le déclin du débat d’idées. Les réseaux sociaux et les chaînes d’information nous enferment dans l’actualité immédiate. A l’époque de Giscard, il y avait des débats intellectuels importants, avec Sartre et Aron notamment. Lui-même, dans Démocratie française, construisait son projet en discutant deux autres modèles : le libéralisme classique et le marxisme. Il critiquait l’un et l’autre pour proposer une autre voie.
Aujourd’hui, cette articulation entre la pensée et l’action s’est affaiblie. Nous regardons beaucoup le comportement d’Emmanuel Macron, sa manière d’exercer le pouvoir. Mais beaucoup regardent plus le doigt que la lune. Le projet de société n’est plus vraiment le sujet. Il existait aussi une formation politique progressive. On entrait dans une équipe avant de prétendre la diriger. Entre les grandes figures et les nouveaux venus, il y avait des Léotard, des Juppé ou des Séguin. René Monory me disait de monter les marches une à une, de laisser les autres les gravir quatre à quatre. C’est ainsi qu’on acquiert de l’épaisseur.
Source link : https://www.lexpress.fr/politique/jean-pierre-raffarin-si-les-democraties-ne-se-reveillent-pas-elles-souffriront-terriblement-OX23BGOPE5DZBD7IZ4S75VIGIE/
Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-10-17 09:30:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.