« Le réveil stratégique des chefs d’entreprise a commencé », constate Cédomir Nestorovic, codirecteur académique de l’Institut Géopolitique & Business de l’ESSEC, à la lecture de deuxième étude annuelle réalisée pour l’école par OpinionWay sur la perception des risques géopolitiques chez les dirigeants, en partenariat avec L’Express. Réalisée au cours de l’été 2025 auprès de cent membres de comités de direction et de comités exécutifs d’entreprises de plus de 250 salariés, représentatifs de tous les secteurs d’activité, cette enquête témoigne d’une prise de conscience des milieux économiques face au chaos mondial, note Frédéric Micheau, directeur général adjoint chez OpinionWay. Les managers interrogés sont désormais 55% à placer la géopolitique au même plan que l’intelligence artificielle.
Quel contraste avec le premier baromètre, réalisé en 2025, qui reflétait une sorte de sidération devant le basculement du monde ! Selon Thomas Friang, directeur exécutif de l’Institut Géopolitique & Business de l’Essec, ce « réveil stratégique » provoqué par « le choc Trump 2.0 : après sa guerre commerciale, sa guerre contre l’Iran et le choc énergétique mondial qu’elle a causé, ses décisions ont brutalement imposé la géopolitique à la table des conseils d’administration. »
Conséquence : le président américain est désormais perçu comme la première menace pour la sécurité économique des Européens, très loin devant Vladimir Poutine ou Xi Jinping. Un résultat que l’on ne manquera pas de comparer à la dernière enquête du Pew Research Center réalisée dans trente-six pays et d’où il ressort que pour la première fois depuis vingt ans, la Chine a une image plus positive que les Etats-Unis dans le monde.
Les acteurs perçus comme une menace majeure pour la sécurité économique européenne.
Les signaux les plus surveillés
Quand on demande aux chefs d’entreprise quels risques géopolitiques peuvent avoir le plus de conséquences sur leur activité, ils sont 36 % à répondre la guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran (+28 points par rapport à 2025), devant la guerre commerciale déclenchée par Trump (19 %, -11), le conflit en Ukraine (8 %, -5), la menace russe sur l’Europe (8 %, =) et la perte de souveraineté numérique (7 %, -10). Ce qui fait dire à Thomas Friang : « La profondeur des menaces n’est pas encore appréhendée complètement, qu’il s’agisse des ruptures de plus en plus profondes dans la relation transatlantique, de l’arsenalisation de nos dépendances par Pékin ou encore de l’impact économique de la guerre hybride que la Russie nous mène ».
Quels signaux les managers surveillent-ils le plus ? Les évolutions politiques européennes et françaises demeurent en tête de leurs préoccupations (63 %), mais elles baissent de 14 points : une tendance pour le moins surprenante à la veille d’échéances électorales majeures. En hausse de 14 points, le climat géopolitique se hisse à la deuxième place (42 %) devant les décisions des puissances étrangères (40 %, +13), les tensions dans les zones critiques (40 %, +27), les lois d’un pays qui s’appliquent en dehors de son territoire, les conflits sociaux ou les réactions populaires à l’étranger et la polarisation des réseaux sociaux.
Le basculement du monde a déjà eu des conséquences concrètes sur l’activité économique. 81 % des sondés citent la hausse des prix de l’énergie, 71 % celle des matières premières et 44 % les cyberattaques et les menaces numériques.
Lucidité et inquiétude
Qu’en est-il des mesures mises en place par les dirigeants pour faire face à ces temps sauvages ? « Ils apprennent lentement à suivre les bons signaux faibles, constate Cédomir Nestorovic, mais ils restent encore dans une posture très attentiste et tardent à transformer leurs organisations en profondeur pour gagner en vigilance, renforcer leur résilience et réduire leurs dépendances ». Seulement 13 % des dirigeants ont intégré le risque dans leur stratégie et leurs opérations.
Les deux tiers d’entre eux jugent le niveau de préparation de leur entreprise face au risque géopolitique solide ou en progrès (en hausse de 14 points). 58 % ont intégré la prospective dans leur stratégie et 62 % ont réalisé un diagnostic de leurs dépendances critiques ce qui les a incités, dans la plupart des cas, à les remettre en question.
78 % disent avoir déjà mis en place au moins une mesure d’adaptation. 54 % citent la cybersécurité, 33 % le renforcement de la trésorerie, 32 % la diversification des fournisseurs ou des zones d’approvisionnement et 32 % la révision des investissements.
Le risque géopolitique le plus préoccupant.
Face aux nouveaux périls, 43 % se disent lucides (+14 points), 32 % inquiets (-3) et 17 % impuissants (-10). La géopolitique reste l’affaire de la direction générale (68 %) plutôt que de fonctions spécialisées (28 %). 53 % estiment que leurs cadres sont préparés aux enjeux de sécurité économique et 42% aimeraient être mieux accompagnés, notamment par des experts, sur ces questions-là. La connaissance de la géopolitique s’impose comme une compétence indispensable aux yeux d’un nombre grandissant de dirigeants.
Les attentes des dirigeants
Pour faire face aux nouvelles tensions internationales, ce panel de dirigeants attend d’abord un discours plus clair des responsables politiques puis des outils internes d’analyse et de veille stratégique. Dans un pays hiérarchisé comme le nôtre, où l’esprit d’initiative est souvent bridé, l’attentisme reste de mise. En cas de choc géopolitique majeur, 51 % des chefs d’entreprise attendraient des instructions ou un cadrage de la maison mère ou du siège de leur groupe.
En conclusion de cette étude, l’Institut Géopolitique & Business de l’Essec formule plusieurs recommandations. « Pour rester compétitive dans un monde aussi brutal, complexe et incertain, très loin de la ‘mondialisation heureuse’, les entreprises auront besoin d’une ‘culture d’entreprise géopolitique’ bien plus encore que d’un ‘chief geopolitical officer’, estime Thomas Friang : pour plus de vigilance, il faut systématiser le rôle de la prospective dans la stratégie ; pour plus de résilience, il faut pratiquer les stress test ; pour moins de dépendances, il faut auditer la chaîne de valeur pour identifier les failles géopolitiques ».
Le 24 septembre, Bercy organisait les premières assises de la sécurité économique. Longtemps perçue comme l’affaire des Etats ou des seuls secteurs stratégiques, celle-ci concerne désormais toute entreprise dépendante d’un fournisseur, d’une technologie ou d’un marché étranger. Les tensions internationales ne se traduisent pas seulement par des conflits armés. Elles provoquent des restrictions d’accès aux technologies ou des pressions sur les chaînes d’approvisionnement. Pour affronter les tempêtes géopolitiques, il faut plus que jamais savoir lire les cartes. Afin de ne pas sous-estimer les dangers. Mais d’éviter aussi d’en surestimer certains.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-09-29 14:00:00
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