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    « Posons-nous les vraies questions sur Octobre rose » : le débat scientifique que la polémique Panot a occulté

    IntelliNewsBy IntelliNewsoctobre 13, 2026Aucun commentaire10 Mins Read
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    La députée La France insoumise Mathilde Panot a suscité un véritable tollé avec son refus de soutenir la campagne « Octobre rose » de sensibilisation au dépistage du cancer du sein. Depuis, les inexactitudes et les demi-vérités proférées dans sa courte vidéo postée sur les réseaux sociaux ont été largement décryptées.

    Mais outre le fait de diffuser de fausses informations, sa prise de position, à visée purement clientéliste, présente un autre inconvénient : complexifier encore le débat public autour du dépistage, et passer à côté des vraies questions. Car la pertinence de ce programme organisé de mammographies tous les deux ans de 50 à 79 ans continue de susciter des discussions au sein même de la communauté scientifique et médicale.

    Un sujet déjà éminemment inflammable, et délicat à aborder, tant toute tentative de questionnement suscite des levées de boucliers. Pourtant, différentes analyses, y compris d’autorités sanitaires étrangères, tendent à en souligner les limites. Le Dr Jean-Pierre Thierry, médecin de santé publique et conseiller médical de France assos santé, les analyse pour L’Express. Entretien.

    L’Express : La députée LFI Mathilde Panot a déclenché une polémique avec ses déclarations controversées sur Octobre rose. Comment analysez-vous cette prise de position très éloignée de ses sujets habituels ?

    Dr Jean-Pierre Thierry : Il s’agit d’une forme d’instrumentalisation qui pose plusieurs problèmes. Avant même d’aborder les questions scientifiques, le premier souci, c’est qu’elle fait peu de cas de toutes les personnes qui participent à Octobre rose. Les participants s’impliquent pour de bonnes raisons, par solidarité avec les malades, mais aussi pour partager une cause commune avec d’autres. Là, on prend donc à rebours une partie de la population qui se mobilise de bonne foi.

    Pour autant, il me semble qu’il ne s’agit pas d’un dérapage de la part de la responsable insoumise, mais d’une communication tout à fait réfléchie. Mathilde Panot construit son propos en trois temps : l’origine industrielle d’Octobre rose, les pesticides et l’industrie chimique, puis Gaza et Israël. Les pesticides ne sont pas ici traités comme un sujet de santé en soi, pas plus que le cancer du sein : l’un et l’autre servent de fil conducteur à un plaidoyer qui enchaîne les thèmes les plus mobilisateurs pour l’électorat de LFI. LFI assume de longue date une stratégie de conflictualité : polariser le débat pour mobiliser son socle électoral, plutôt que chercher à convaincre au-delà.

    Le plus ennuyeux à mon sens, c’est que cette instrumentalisation empêche de discuter au fond, d’un point de vue scientifique, de la pertinence du dépistage. Désormais, toute critique d’Octobre rose risque d’être assimilée à la position de LFI. C’est très dommageable, car cela n’aide pas du tout à une réflexion démocratique fondée sur les données probantes. Le sujet est déjà suffisamment complexe et clivant, on n’avait vraiment pas besoin de cela. Cela empêche de se poser les vraies questions sur Octobre rose.

    Quelles sont-elles ?

    Avec Octobre rose, aucune autre maladie touchant les femmes ne bénéficie d’une telle mobilisation. Il n’y a rien d’équivalent pour le cancer du poumon par exemple, pourtant en très forte progression, au point qu’il se trouve en passe de devenir la première cause de mortalité par cancer chez les femmes. Et je ne parle même pas des maladies cardiovasculaires, première cause de mortalité chez les femmes, devant l’ensemble des cancers, dont les spécialistes ont constaté qu’elles peinent à attirer autant l’attention.

    Le ruban rose a été popularisé en 1992 aux Etats-Unis par le groupe de cosmétiques Estée Lauder, qui a lancé la campagne en France en 1994 avec le magazine Marie Claire. Les deux groupes tiennent toujours le bureau de l’association Ruban rose. Comme aux Etats-Unis, la cause permet aussi à la marque de s’adresser aux femmes de plus de 50 ans, cœur de sa clientèle, tout en soignant son image. Curieusement, on ne trouve pas d’entreprises pour subventionner une campagne contre le cancer du poumon, ou la lutte contre les infarctus, qui doivent paraître beaucoup moins glamour et qui supposeraient de consommer moins certains produits.

    Toujours aux Etats-Unis, des femmes atteintes de formes graves, notamment métastatiques, critiquent depuis plusieurs années le côté « combat que l’on peut gagner » largement mis en avant par les promoteurs d’Octobre rose. Pour certaines formes de tumeurs, ce récit ne correspond pas à la réalité, et il peut être très douloureux pour les malades atteintes des formes les plus agressives. Octobre rose laisse aussi dans l’ombre la prévention : contrairement à une idée très répandue, le dépistage n’est pas, en lui-même, une mesure de prévention susceptible de faire baisser l’incidence du cancer du sein.

    Que voulez-vous dire par là ?

    La prévention primaire consiste à développer des politiques pour éviter que les personnes ne tombent malades. Le dépistage, lui, ne réduit pas le nombre de cancers : il vise à repérer les lésions le plus tôt possible. Le premier facteur de risque du cancer du sein est l’âge, sur lequel on ne peut pas agir. Mais d’autres facteurs sont modifiables. Selon le Centre international de recherche sur le cancer, l’alcool arrive en tête, viennent ensuite le surpoids et la sédentarité, le tabac, une alimentation pauvre en fibres, le traitement hormonal de la ménopause ou un allaitement court. La question des pesticides est légitime, et elle fait l’objet de recherches justifiées, notamment sur les expositions très précoces, pendant la grossesse ou l’enfance. Mais en l’état des connaissances, les pesticides ne figurent pas parmi les facteurs le plus souvent associés aux cancers du sein évitables. Si Mathilde Panot ne retient que celui-là, c’est qu’il colle à l’actualité, après la mobilisation contre la loi Duplomb, et lui permet de bâtir un plaidoyer mobilisateur pour son électorat.

    Bien sûr, cela ne fait pas tout : il existe une part d’inconnues, et de causes sur lesquelles les personnes n’ont pas de prise, comme la génétique.

    La pertinence du dépistage elle-même, au cœur d’Octobre rose, reste un sujet délicat à évoquer…

    Il faut pourtant l’aborder, en distinguant ce qui est acquis de ce qui reste discuté. Ce qui est acquis : les essais randomisés montrent que la mammographie réduit la mortalité spécifique par cancer du sein chez les femmes de 50 à 69 ans d’environ 20 %. Mais ces 20 % s’appliquent à un risque de mourir d’un cancer du sein bien plus faible que ce que l’on imagine. Le slogan « une femme sur huit » désigne le risque d’avoir un cancer du sein au cours d’une vie entière, en vivant jusqu’à 85-90 ans environ, et non le risque d’en mourir : concrètement, le dépistage représente au plus quelques décès évités pour 1 000 femmes dépistées pendant vingt ans. Mais le dépistage conduit aussi à diagnostiquer et à traiter des cancers qui n’auraient jamais menacé la vie des femmes : c’est le surdiagnostic.

    L’ampleur réelle de ces deux effets reste discutée aujourd’hui. Ce débat n’oppose pas des militants à des scientifiques : il traverse les plus grandes revues médicales internationales. Des chercheurs danois, américains, norvégiens, canadiens et belges ont documenté l’ampleur du surdiagnostic, et montré que la baisse de la mortalité observée depuis trente ans tient en grande partie aux progrès des traitements. La question n’est donc pas de savoir si le dépistage actuel sert à quelque chose, mais si ce qu’il apporte à certaines justifie ses inconvénients pour d’autres.

    Qui porte aujourd’hui cette critique ?

    L’idée de reposer la question de la pertinence du dépistage organisé en population, identique pour toutes les femmes, reste minoritaire, mais elle n’est pas marginale : plusieurs instances d’évaluation appellent à la prudence. En France, la revue indépendante Prescrire juge son intérêt « incertain ». En Belgique, le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE), l’équivalent de la Haute Autorité de santé, plaide pour une information claire et nuancée des femmes sur les avantages et les inconvénients scientifiquement démontrés du dépistage, afin qu’elles prennent une décision éclairée.

    Pour les femmes sans facteur de risque particulier, le rapport entre bénéfices et inconvénients est jugé mal établi. Les femmes à risque élevé (mutations génétiques, antécédents familiaux) relèvent, elles, d’un suivi spécifique dont l’intérêt n’est pas en cause.

    Sur quelles données s’appuient-ils ?

    Prescrire les a résumées de façon claire. « Sur 1 000 femmes qui participent au dépistage avec une mammographie tous les deux ans pendant 20 ans, 150 à 200 subiront une biopsie. Parmi elles, 75 auront un cancer détecté, dont six au maximum éviteront une mort par cancer du sein, et quelques-unes subiront des traitements moins lourds qu’en l’absence de dépistage, car leur tumeur aura effectivement été détectée plus tôt. Mais parmi ces 75 femmes, 19 présentent un cancer qui en réalité n’aurait pas évolué », écrivent ses experts. Ces 19 femmes reçoivent des traitements dont elles n’avaient pas besoin, et qui comportent leurs propres risques. Certains chercheurs y voient une explication possible à l’absence d’effet démontré sur la mortalité globale, mais c’est une hypothèse, pas une donnée établie.

    Par ailleurs, 15 femmes auront un cancer non détecté par le dépistage, précise encore Prescrire. Ces cancers dits « d’intervalle », apparus entre deux mammographies, sont souvent plus agressifs. Il ne faut donc pas que les femmes se sentent faussement rassurées par le dépistage : au contraire, elles doivent rester attentives à tout changement de leurs seins et consulter sans attendre en cas de doute.

    Les experts belges arrivent à des ordres de grandeur proches : si 10 000 femmes participent au dépistage, celui-ci évitera 1 à 3 décès sur une période de 13 ans, mais 19 subiront un surdiagnostic, à quoi s’ajoutent les faux positifs (une fausse alerte) et les faux négatifs (une patiente rassurée alors qu’elle a en réalité une tumeur). Ils rappellent qu’il s’agit d’analyses en population : on ne sait pas déterminer au niveau individuel qui a réellement bénéficié du dépistage, et chez qui, au contraire, il a provoqué un dommage inutile. C’est pourquoi l’information des femmes est essentielle.

    Ils soulignent aussi que ces estimations reposent sur des essais anciens, menés avant les progrès thérapeutiques actuels, et que les études plus récentes, surtout observationnelles, comportent des biais. À l’inverse, certaines de ces études récentes estiment un bénéfice plus élevé chez les femmes qui participent effectivement au dépistage. C’est précisément pourquoi le débat reste ouvert.

    L’Europe pousse pourtant à élargir le dépistage…

    Le Conseil de l’Union européenne a en effet recommandé en 2022 aux Etats membres d’envisager d’étendre le dépistage à toutes les femmes de 45 à 74 ans. Le KCE belge s’est prononcé contre cette extension : « Le rapport coût-efficacité d’un dépistage élargi serait encore plus faible que celui du programme actuel, qui peut déjà poser question », écrivent ses experts. La Haute Autorité de santé doit, elle aussi, se prononcer sur cette question.

    Ces informations, bien que basées sur des données scientifiques et reprises par des experts, restent extrêmement sensibles et polémiques pour toute une partie des médecins, et notamment des radiologues, mais aussi des associations de malades, qui continuent de défendre le dépistage. Comment sortir de ce débat sans fin ?

    Une réponse viendra très probablement d’une évolution vers un dépistage plus personnalisé. Une étude européenne a été lancée par la Dr Suzette Delaloge, qui préside aujourd’hui l’Institut national du cancer. Intitulée MyPeBS, elle vise à évaluer la faisabilité d’un programme adapté au risque réel des femmes, évalué selon différents critères (génétique, densité mammaire…). En cas de risque important, les examens d’imagerie pourraient être plus fréquents qu’aujourd’hui, mais si le risque est considéré comme faible, alors ils pourraient être plus espacés qu’aujourd’hui. Les résultats sont attendus l’année prochaine. En attendant, l’essentiel est une information loyale, en chiffres absolus, pour que chaque femme puisse décider en connaissance de cause.



    Source link : https://www.lexpress.fr/sciences-sante/posons-nous-les-vraies-questions-sur-octobre-rose-le-debat-scientifique-que-la-polemique-panot-a-ZSDDGM34DNDQXMQIJIJFRVLX7I/

    Author : Stéphanie Benz

    Publish date : 2026-10-13 14:21:00

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