Au Palais Bourbon ce 23 juin 2026, le maire de Bastia Gilles Simeoni et Jean-Luc Mélenchon sont euphoriques. Grisés par l’issue de la séance à laquelle ils ont assisté depuis la tribune des visiteurs, les deux hommes se retrouvent à la buvette de l’Assemblée nationale pour trinquer au projet de loi constitutionnelle sur l’autonomie de la Corse qui vient d’être adopté avec les 60 voix insoumises. Le patriarche, que l’on croise pourtant peu dans les allées de l’Assemblée depuis qu’il a rendu son écharpe en 2022, s’est particulièrement investi pour ce texte.
Alors que son adoption était incertaine, c’est lui qui aurait insisté auprès d’Eric Coquerel et d’Ugo Bernalicis, chargés du texte pour LFI, pour que le groupe vote d’un bloc en sa faveur. Si le député du Nord dément toute pression du quadruple candidat à la présidentielle, plusieurs élus insoumis ont confié quelques jours avant le vote leur malaise – certains affirmant qu’ils auraient « piscine » le 23 juin. « Si au sein d’autres partis, les divergences sur ces questions de décentralisation qui divisent en réalité la quasi-totalité des familles politiques sont débattues, il est très difficile chez LFI d’exprimer des variations de ligne », exégète le politologue et constitutionnaliste Olivier Rouquan.
En la matière, la ligne est claire. Lors de son premier meeting de campagne à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), dimanche 7 juin, Jean-Luc Mélenchon consacre une partie de son discours aux outre-mer. A la Corse et aux Antilles, il promet l’autonomie, et à Nouméa, une voie « vers l’indépendance ». Dans sa bouche, la Nouvelle-Calédonie est même rebaptisée « Calédonie-Kanaky », nom donné au territoire par les mouvements indépendantistes kanaks depuis les années 1970. Restée à la marge lors de ses précédentes candidatures à la présidentielle, la question calédonienne est devenue, ces dernières années, centrale chez LFI.
Tentatives de rapprochement
Le soutien appuyé aux militants autonomistes des autres territoires ultra-marins est aussi une nouveauté – une rupture, même, avec le passé très jacobin de son dirigeant. « A l’exception de la Nouvelle-Calédonie, sur laquelle il s’est toujours inscrit dans la tradition décoloniale de la gauche, il considérait que toute concession sur les outre-mer risquait de les livrer à des puissances étrangères », explique un ancien proche.
Combien dès lors ont été surpris de voir son mouvement multiplier ces dernières années les tentatives de rapprochements avec des partis indépendantistes : le MDES en Guyane, le Péyi-A en Martinique, dont l’un de ses fondateurs, Jean-Philippe Nilor, siège depuis 2022 dans le groupe LFI à l’Assemblée nationale, ou encore le FLNKS en Nouvelle-Calédonie. Toutes, néanmoins, n’ont pas été fructueuses : Tavini, le parti indépendantiste polynésien n’a pas donné suite à la visite de Mathilde Panot et de l’eurodéputé LFI Younous Omarjee dans le cadre de la campagne des européennes en 2024.
Peut-être ses dirigeants n’avaient-ils pas oublié que l’eurodéputé Jean-Luc Mélenchon avait, fin 2011, critiqué leur demande de réinscrire la Polynésie sur la liste de l’ONU des pays à décoloniser ? Dans un entretien à l’agence de presse France Antilles repris sur son blog, le candidat du Front de gauche à la présidentielle évoquait une « erreur de perspective » du dirigeant indépendantiste polynésien Oscar Temaru. « Je ne crois pas qu’on fasse avancer le combat pour l’émancipation en le prenant par le bout institutionnel qu’(il) a choisi », soulignait-il.
Revirement idéologique
Cette indifférence n’était pas réservée aux seuls territoires du Pacifique. La Corse, « n’était pas un sujet pour lui, il n’en parlait que pour s’opposer à l’autonomie de l’île », se souvient un ancien proche qui l’a conseillé pendant plus de dix ans. En 2000, alors qu’il vient d’être nommé ministre délégué à l’Enseignement professionnel du gouvernement Jospin, il prend publiquement ses distances avec le processus engagé par le Premier ministre, qui prévoit notamment de permettre à l’Assemblée de Corse d’adapter certaines lois nationales. « Mieux vaut perdre la Corse que la République », griffait-il dans une tribune intitulée « Jacobin, justement », publiée dans Marianne à la fin d’août 2000. Qui aurait parié à l’époque qu’une vingtaine d’années plus tard, Jean-Luc Mélenchon serait le candidat à l’élection présidentielle qui obtiendrait le plus de parrainages d’élus figurant sur la liste électorale de l’autonomiste Gilles Simeoni ? (12 contre 4 pour Jean Lassalle, les autres candidats n’ayant obtenu aucun parrainage de proches du maire de Bastia).
A l’instar de son évolution sur la laïcité, Jean-Luc Mélenchon présente ce revirement idéologique comme le fruit d’un cheminement intellectuel personnel. « Quand une île française élit trois députés sur quatre parmi les autonomistes, il est devenu vain d’ignorer que quelque chose de très profond et peut-être d’irréversible s’est produit (…) On ne peut faire vivre ensemble des gens qui ne le veulent pas ou ne le veulent plus aux anciennes conditions », écrivait-il sur son blog en novembre 2017, quelques jours avant de féliciter l’alliance indépendantiste de Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni pour leur victoire aux élections territoriales de Corse.
Cette évolution est aussi un marqueur de la réorientation stratégique amorcée par La France insoumise depuis 2017. Proche des militants décoloniaux, le mouvement épouse désormais leurs luttes. Et va même plus loin : une note du politologue Jérôme Fourquet publiée par la Fondation Jean Jaurès montre la manière dont LFI moule son discours sur les aspirations de l’électorat ultramarin. Sur la question de la vaccination par exemple, Jean-Luc Mélenchon a accordé du crédit aux discours anti-vax qui avaient le vent en poupe aux Antilles, au même moment où il appelait à la vaccination en métropole. « La direction de LFI calque sur les territoires ultra-marins sa stratégie qu’elle déploie dans les banlieues françaises : aimanter des abstentionnistes en adaptant son discours aux aspirations de leur segment électoral », décrypte le spécialiste de la géographie électorale.
A l’aube de la présidentielle qui sera probablement sa dernière, le premier des insoumis met les bouchées doubles ; en particulier en Nouvelle Calédonie et en Corse où, n’ayant réuni que 13 % des suffrages en 2022, sa marge de progression est plus importante qu’en Martinique, Guyane, ou Guadeloupe où il a dépassé les 50 %. « Si les indépendantistes kanaks décident de soutenir un candidat, il y a de fortes chances pour qu’ils choisissent celui qui va le plus loin sur les questions de décolonisation ; et cette personne, c’est Mélenchon », analyse plutôt un élu loyaliste de premier plan en Nouvelle-Calédonie.
« Sujet central »
En mai 2025, le député LFI Bastien Lachaud faisait pourtant de l’engagement insoumis une question de principe : « La France insoumise en a fait un sujet central parce qu’il s’agit du respect du droit international et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », expliquait-il à L’Express, quelques jours après s’être rendu sur le Caillou avec Mathilde Panot. Les deux députés sont retournés sur place un an plus tard afin de réitérer la promesse de leur chef d’accorder l’indépendance au 1er janvier 2028, après l’organisation d’un référendum sur le sujet en septembre 2027. Un « accord d’association » doit être négocié avec « l’ensemble des acteurs calédoniens » avant d’être aussi soumis à un vote.
En parallèle de cette attention apportée à la Nouvelle-Calédonie, Jean-Luc Mélenchon a multiplié les initiatives visant à afficher au grand jour son soutien à l’autonomie de l’Ile de Beauté, quitte à surjouer la proximité avec Gilles Simeoni dont il loue les mérites dans des interviews accordées à Corse Matin et France 3 Via Stella.
Cet affichage provoque un certain malaise au sein de l’entourage du maire de Bastia. « Mélenchon donne l’impression d’entretenir avec lui une relation privilégiée, mais Simeoni discute avec tout le monde y compris le RN ! », souligne un proche de Gilles Simeoni. Et un autre d’ajouter : « Si Gilles Simeoni a eu besoin du soutien de LFI pour son texte, il n’a pas intérêt à ce qu’il soit connu en Corse ». Dans les territoires ultra-marins, certains partis indépendantistes freinent des quatre fers à l’évocation d’un éventuel soutien à LFI en 2027. L’un d’eux pointe : « On est beaucoup à douter de sa sincérité, on n’oublie pas le sénateur socialiste jacobin qu’il a longtemps été et on n’a surtout pas envie d’être instrumentalisés ».
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Author : Ambre Xerri
Publish date : 2026-10-23 10:00:00
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