Parmi les nombreux clichés que l’on a pu entendre ces derniers jours sur les plateaux de télévision, cette idée selon laquelle les grandes avancées sociales n’auraient pas été possibles sans une petite dose de violence révolutionnaire est revenue avec une belle régularité, y compris dans des émissions réputées sérieuses. Certains sont allés jusqu’à convoquer la figure de Nelson Mandela, ainsi placé en défenseur des émeutiers du 17 octobre.
Evidemment, les sociologues et les activistes de service n’appellent pas tous explicitement à la casse et au pillage bien que certains, en mal d’émotions, le fassent. Mais on sent bien que, dans leur idéal de désordre, discuter, négocier, convaincre, voter dans le cadre de la démocratie représentative n’est qu’une option parmi d’autres, et pas la plus sexy. Pour eux, c’est simple, la démocratie libérale est forcément coupable. Raymond Aron a bien expliqué pourquoi dans L’Opium des intellectuels ou Les Désillusions du progrès. Les intellectuels ont au moins deux raisons de la détester. Une raison intéressée d’abord : elle leur apporte rarement les revenus qu’ils estiment mériter au regard de leurs études et de leur propre intelligence. Une raison de fond ensuite : elle promet un idéal égalitaire qu’elle est bien incapable de tenir – comme toute autre société d’ailleurs.
Une foule massive et pacifique divise le pouvoir
Revenons à cet argument répété ad nauseam : la violence serait nécessaire aux avancées de la société. C’est faux, comme l’ont montré Erica Chenoweth et Maria J. Stephan dans Pouvoir de la non-violence – Pourquoi la résistance civile est efficace (Calmann-Lévy, 2021). Sur 323 campagnes menées entre 1900 et 2006 pour renverser un régime, chasser un occupant ou obtenir une sécession, les non-violentes ont réussi deux fois plus souvent que les violentes : 53 % contre 26 %. Deux mécanismes l’expliquent. La non-violence abaisse les barrières physiques, morales et logistiques à l’entrée en revendication : elle attire plus de monde et des profils plus divers. Et une foule massive et pacifique divise le pouvoir, voire les forces de sécurité, quand la violence les soude. Les grands mouvements, quand ils ont du succès, réussissent donc malgré leurs franges violentes, et non grâce à elles.
Le contre-exemple cité à longueur de discussions de salons sociologiques est celui de la Révolution française. Hélas, il est tout à fait contestable, comme l’a rappelé l’historien Raphaël Doan, qui a ressorti un décret des 29-31 mars 1793 « relatif aux écrits provoquant au meurtre et à la violation des propriétés » : « La Convention Nationale décrète que ceux qui provoqueront par leurs écrits le meurtre et la violation des propriétés, seront punis : savoir : 1° de la peine de mort, lorsque le délit aura suivi la provocation ; 2° de la peine de six ans de fers, lorsque le délit ne l’aura pas suivie. » Même la Convention voyait bien qu’elle avait du mal à faire avancer sa cause dans la délinquance généralisée. L’exemple n’est pas isolé, insiste Doan : en 1830, d’après le témoignage de Louis Blanc, les insurgés fusillaient eux-mêmes les pilleurs ; ceux de 1848 faisaient de même au cri de « Mort aux voleurs », qui visait non les riches mais les vrais voleurs. Karl Marx tenait le « lumpenprolétariat » pour plus enclin à « se vendre à la réaction » qu’à servir la révolution.
Les conquêtes sociales ne doivent rien au pillage
Il n’est donc pas inutile de rappeler que la paix civile est le meilleur moyen du progrès économique et social. Qui pourrait s’en étonner ? S’il en était autrement, les sociétés les plus avancées socialement seraient les plus conflictuelles. C’est évidemment l’inverse. Le droit de grève (1864) puis la liberté syndicale (1884) furent votés par le Parlement. En 1936, les congés payés et la semaine de 40 heures naquirent d’une victoire électorale, des accords Matignon et de grèves avec occupations d’usines, souvent festives. Le vote des femmes (1944) et la Sécurité sociale (1945) furent instaurés par ordonnances, l’assurance-chômage par un accord paritaire (1958), l’IVG par la loi Veil (1975). Aucune de ces conquêtes ne doit rien aux pillages.
Lycéens : les ingénieurs du chaos et leurs représentants politiques, pour lesquels vous vous apprêtez à voter massivement, sont vos ennemis objectifs ! Bon courage à vous s’ils arrivent au pouvoir.
Nicolas Bouzou, économiste et essayiste, est directeur du cabinet de conseil Asterès.
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Author : Nicolas Bouzou
Publish date : 2026-10-29 06:00:00
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