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    Azeem Azhar (Exponential View) : « Le prochain grand gisement de revenus de l’IA viendra de la cybersécurité »

    IntelliNewsBy IntelliNewsnovembre 2, 2026Aucun commentaire8 Mins Read
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    Des données personnelles dérobées au fisc cet été au vol, jeudi 29 octobre, de plusieurs milliards de dollars en cryptoactifs, en passant par la récente faille découverte dans le langage informatique PHP, qui menace 70 % des sites web : la cybersécurité s’invite presque quotidiennement dans l’actualité. Disons-le d’emblée, tout n’est pas imputable à l’intelligence artificielle. Mais la technologie est l’éléphant dans la pièce. L’IA trouve les failles plus vite, elle accélère les attaques.

    Cette « apocalypse cyber » occupe un nombre inédit de pages du S-1, le prospectus financier publié lundi 26 octobre par Anthropic, l’un des leaders de l’IA, avant son entrée en Bourse prévue mi-novembre. La start-up elle-même n’est pas épargnée : ce document révèle que ses modèles ont accédé sans autorisation à de véritables systèmes extérieurs lors de sessions de test. Fondateur de la très suivie newsletter Exponential View, l’entrepreneur et essayiste Azeem Azhar décrypte pour L’Express ce S-1 et ses révélations financières. Il revient notamment sur la façon dont ceux qui attisent l’incendie se retrouvent les mieux placés pour vendre les extincteurs.

    L’Express : Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans le S-1 d’Anthropic ?

    Azeem Azhar : Que son activité soit plus solide que ne l’imaginaient la plupart des gens. Beaucoup s’inquiétaient de ses engagements en infrastructures, à hauteur de plusieurs centaines de milliards de dollars sur plus d’une décennie, pour s’approvisionner en puissance de calcul. Mais l’entreprise dispose d’environ 130 milliards de dollars de trésorerie. Elle a aussi trouvé un moyen de gagner de l’argent de façon régulière. Son modèle phare est devenu 67 % moins cher en un an environ, et pourtant sa marge brute est passée d’un niveau négatif à 85 %. Entre le début de 2025 et la fin juin 2026, le chiffre d’affaires annuel d’Anthropic a été multiplié par 31, alors que ses coûts de calcul ont été multipliés par moins de six. Sans parler de la concentration de sa clientèle, bien plus saine qu’on ne le pensait…

    L’idée d’une bulle financière prête à éclater est-elle toujours d’actualité ? Qu’une start-up comme Anthropic, encore loin d’être rentable, puisse être valorisée entre 1 500 et 1 750 milliards de dollars pose question…

    La valorisation est particulièrement difficile à établir, pour une raison simple : Anthropic croît très vite. Les outils habituels, comme la méthode d’actualisation des flux de trésorerie (discounted cash flow, ou DCF), que les investisseurs utilisent systématiquement, deviennent de piètres guides dès que la croissance d’une entreprise atteint ne serait-ce que 20 % par trimestre. Or celle d’Anthropic se situe entre 45 % et 100 % par trimestre. Il y a une autre difficulté : l’efficacité de ses modèles est multipliée par dix chaque année. Cela entraîne une baisse continue des prix, parallèlement à la croissance. Les méthodes de valorisation classiques des économistes peinent donc à rester stables.

    Quiconque investit dans Anthropic doit ainsi se forger sa propre opinion sur le rythme auquel cette activité peut croître. Le prix d’une introduction en Bourse, surtout pour une société très convoitée, ne sort pas d’un tableur. Il dépend en dernier lieu de la capacité des banquiers à créer de la demande et de l’enthousiasme des investisseurs ordinaires.

    Il est certain, en tout cas, qu’une entreprise qui grandit aussi vite qu’Anthropic comporte évidemment beaucoup de risques. Elle n’a de visibilité sur ses revenus qu’à douze semaines, ou à cinq ou six mois. Pourtant, elle doit s’engager sur des dépenses d’investissement colossales plusieurs années à l’avance. Et pour y parvenir, elle noue bien sûr des relations très particulières. Prenez celle avec Google, à la fois distributeur d’Anthropic, fournisseur via Google Cloud, actionnaire et concurrent…

    Que faut-il à tout prix scruter ?

    Le point délicat demeure ces fameux engagements en infrastructures sur les dix ou quinze prochaines années. Il faut donc compter sur le maintien de la dynamique de croissance de l’entreprise pour qu’ils ne deviennent pas un fardeau. La qualité des modèles est à mon sens l’enjeu principal. Quelque 80 % du chiffre d’affaires d’Anthropic proviennent de modèles qui ont moins de six mois. La compagnie doit par conséquent investir sans relâche. C’est une pression constante : si elle lève le pied, elle en souffrira. D’autant que les modèles à poids ouverts, comme ceux développés par des rivaux chinois et européens, livrent une rude concurrence tarifaire. Je m’attends toutefois à ce que la plupart des entreprises combinent modèles ouverts et propriétaires, car ces derniers sont toujours les meilleurs. La cybersécurité l’illustre parfaitement : le modèle le plus performant en la matière reste Claude Mythos, publié il y a quelques mois et auquel peu de gens ont encore accès. Ce domaine va devenir si important que les clients accepteront de payer plus cher pour les meilleurs modèles.

    Le formulaire S-1 déposé lundi détaille justement, sur des dizaines de pages, les risques de sécurité liés au développement de l’IA. L’insistance de Dario Amodei qui a quitté OpenAI pour ces raisons ne risque-t-elle pas d’effrayer les investisseurs ?

    Difficile à dire. Un formulaire S-1 doit toujours exposer l’ensemble des risques, et Anthropic s’y est conformé. Il faut ensuite rappeler qu’une partie de Wall Street voit dans la cybersécurité le prochain marché majeur des laboratoires à modèles fermés. Les investisseurs ont vu la programmation informatique et le développement logiciel tirer l’activité, mais ils savent que cette croissance va ralentir. Ils cherchent donc le prochain grand gisement de revenus, et pensent qu’il viendra de la cybersécurité. En clair, ces entreprises vont vendre les outils permettant de corriger les failles découvertes par leurs propres modèles.

    Ce qu’Anthropic signale dans le S-1 relève presque, selon moi, d’un argument marketing sur la qualité de sa technologie. L’entreprise affirme que les risques sont si importants que le secteur mondial de l’assurance devra se coordonner pour les couvrir. On n’affirme cela que si l’on est convaincu de sa puissance. Cela dit, je pense que les assureurs devront réellement se coordonner face à toutes les vulnérabilités que ces systèmes vont découvrir.

    Azeem Azhar, entrepreneur et essayiste britannique spécialisé dans l’IA

    Vous avez évoqué dans votre newsletter un « moment Wuhan » face à l’explosion des cyber-incidents, comme une épidémie soudaine rappelant le Covid.

    Oui. Pendant cinquante ans, tous nos logiciels connectés à Internet ont été écrits de manière très vulnérable. Nous partions du principe que personne ne prendrait la peine de les vérifier et qu’il n’existerait pas de méthode systématique pour y trouver des failles. Aujourd’hui, avec l’IA – et pas seulement les modèles d’Anthropic, mais aussi les modèles ouverts et d’autres –, on peut mettre au jour toutes ces vulnérabilités très rapidement.

    C’est l’occasion de rendre les infrastructures numériques plus robustes. Mais on n’y parvient qu’en traversant les problèmes. Une entreprise qui tarde à s’y attaquer deviendra vulnérable. J’espère sincèrement que les banques, en particulier, travaillent d’arrache-pied pour corriger ces failles. Il faudra également, je pense, séparer l’Internet des agents d’IA de celui que nous, humains, voudrons utiliser. Cette transformation prendra quelques années. En chemin, il y aura des cyberattaques à gérer, faute d’y avoir été préparés.

    Faut-il vraiment les modèles les plus puissants pour se défendre ?

    Non. Beaucoup de systèmes dans le monde n’ont sans doute pas besoin de Claude Mythos ou de Fable. Les couches de défense des infrastructures numériques peuvent parfois être considérablement renforcées avec des modèles qui ne sont pas à la pointe. C’est pourquoi il reste essentiel de disposer d’acteurs alternatifs et d’y investir massivement. Il importe que Mistral, mais aussi Cohere, demeurent pleinement dans la course sur ce terrain.

    Les patrons de la tech, comme Dario Amodei d’Anthropic ou Sam Altman d’OpenAI, inspirent-ils suffisamment confiance ? L’image de l’IA semble se dégrader, en Europe comme aux États-Unis…

    Il y a effectivement un problème dans la manière dont ces entreprises et leurs dirigeants parlent de l’IA. Ils n’emploient pas des termes qui rejoignent les préoccupations et l’expérience quotidiennes des gens. Avec l’IA, l’enthousiasme suscité par les sommes en jeu et le caractère exotique des risques, tout droit sortis d’un film de science-fiction, ont occupé une grande partie du débat public. Cela s’est fait au détriment d’une autre discussion : comment cette technologie pourrait contribuer à améliorer le PIB, les revenus et les services publics.

    Leur antagonisme, par ailleurs, crée une logique de course où l’on regarde toujours d’un œil critique tout ce qui nous ralentit. On en arrive ainsi à une situation où, même si ces entreprises ont dit vouloir maîtriser le rythme de la frontière technologique, voire ralentir, il est assez difficile pour un utilisateur de savoir si la cadence a réellement faibli. Elles nous expliquent avoir cessé d’entraîner tel modèle, ne pas avoir lancé tel autre. Mais l’utilisateur, lui, reste submergé par la vitesse à laquelle déferlent les nouveautés. Le fait que l’une d’elles, Anthropic, devienne une entreprise cotée changera-t-il son comportement ? Je n’en suis pas sûr.

    La vérité, c’est que ces fondateurs, des profils techniques installés sur la côte ouest des États-Unis, n’évoluent pas dans le même monde. Le leur est parcouru par des croyances et des philosophies particulières – qu’il s’agisse de l’altruisme efficace ou de courants apparentés – et où le code, l’optimisation et les gains d’efficacité dictent désormais la manière dont les produits sont décrits et vendus. Nous ne l’avons pas vraiment compris, en Europe, ni dans les politiques publiques ni dans le débat public.



    Source link : https://www.lexpress.fr/economie/high-tech/azeem-azhar-exponential-view-les-alertes-danthropic-sur-les-dangers-de-lia-relevent-dun-argument-SK6DPLASSVHN3I6LZ6RELSYEAE/

    Author : Maxime Recoquillé

    Publish date : 2026-11-01 15:00:00

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