De ces dix mois rue Oudinot, lorsqu’il était ministre des Outre-mer, Manuel Valls a tiré une conviction : la relation entre la métropole et les outre-mer doit impérativement évoluer. Dans Les Outre-mer : Urgences (Odile Jacob), il livre un manifeste pour les territoires ultramarins. L’ancien Premier ministre (et chroniqueur à L’Express) dresse un bilan sombre de ses dix mois passés sous le gouvernement Bayrou. Influence des puissances étrangères, vie chère, départ en masse de la jeunesse : les outre-mer cumulent les difficultés, alors que leur lien avec la métropole ne cesse de se distendre. Mêlant questions mémorielles et réflexions sur l’avenir, Manuel Valls entend, à travers 16 propositions, redynamiser ces terres et renouer une relation de confiance avec Paris.
Parmi elles, il préconise de s’affranchir des normes conçues pour l’Hexagone, et notamment de la loi de départementalisation de 1946, qui transformait les « quatre vieilles colonies » – la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion – en départements français. L’auteur propose trois nouvelles formules : une démétropolisation, l’autonomie réelle, et même l’Etat associé. Notre rapport aux outre-mer doit changer, avertit-il. A moins d’y renoncer…
L’Express : Pourquoi faire aujourd’hui un livre sur l’urgence des outre-mer ?
Manuel Valls : Je connais ces territoires depuis longtemps, en tant que citoyen et à travers mes fonctions politiques et gouvernementales. Ministre des Outre-mer, pendant dix mois, j’ai constaté la crise existentielle dans laquelle ils s’enfoncent : la vie chère, ponctuée d’émeutes aux Antilles ; la violence du narcotrafic ; l’insurrection de mai 2024 en Nouvelle-Calédonie ; le réchauffement climatique et les cyclones Chido à Mayotte et Garance à La Réunion.
Cet ouvrage est la réflexion d’un homme qui aime profondément ces pays des océans. Je suis persuadé que si nous ne changeons pas radicalement notre relation avec ces douze territoires ultramarins, nous allons les perdre. C’est aussi simple et grave que cela. J’ai écrit ce livre à quelques mois de l’élection présidentielle, conscient que la campagne et l’actualité déjà très lourde peuvent étouffer ce qu’il se passe. J’ai voulu proposer une vision et des changements concrets. Ce texte s’inscrit dans la droite ligne de Michel Rocard. Je suis arrivé à son cabinet en 1988, j’avais vingt-cinq ans, au lendemain de la signature des accords de Matignon – de la poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Cela m’a marqué. La Nouvelle-Calédonie est, d’une certaine façon, le fil conducteur de cet ouvrage.
Cette crise touche-t-elle les territoires de la même façon ?
Chacun a ses spécificités. Tous cumulent des urgences qui menacent leur cohésion, voire qui peuvent entraîner leur effondrement. Parmi elles, il y a évidemment le changement climatique et l’inquiétante élévation du niveau de la mer. Mais aussi le narcotrafic, et son emprise sur la Martinique et la Guadeloupe, et dans une moindre mesure la Guyane. La moitié de la cocaïne saisie en France l’est dans les Antilles. Les armes y circulent avec abondance et les homicides explosent.
A cela s’ajoute le problème de la vie chère : les prix alimentaires sont 40 % plus élevés dans les départements et les régions d’outre-mer. Dans le même temps, 40 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec des taux variables selon les territoires. Ces situations sont aussi la conséquence de pratiques bien spécifiques : trop d’importations, et des oligopoles qui captent la valeur, dont le groupe Bernard Hayot est une incarnation. Au-delà du plaidoyer pour cette France des océans, cet ouvrage évoque aussi l’ensemble des défis que nous avons à relever et plus précisément celui de la jeunesse.
L’éloignement des outre-mer de la métropole les rend-il plus vulnérables à l’influence de puissances étrangères ?
La France, et c’est un atout incroyable, la deuxième zone économique exclusive mondiale, de l’Atlantique nord au Pacifique sud, en passant par l’océan Indien, avec 10,2 millions de kilomètres carrés très convoités. La Russie et l’Azerbaïdjan cherchent à nous déstabiliser dans le Pacifique, les Comores à Mayotte. La Chine cible la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie. Des responsables politiques de ces territoires sont reçus à Pékin et à Bakou. Les territoires ultramarins ont parfois l’impression que l’Etat ne permet pas leur développement et leur protection. Il interdit la prospection pétrolière à la Guyane, la Polynésie regarde passer le thon que d’autres pêchent, et la Nouvelle-Calédonie, qui détient le quart du nickel mondial, n’a pas les leviers pour bien l’exploiter.
La France laisserait filer ses atouts par calcul comptable et par absence de vision ? Les évolutions que je propose servent à les rendre plus forts dans chacun de ces espaces, plus maîtres de leurs propres ressources. C’est un enjeu vital pour nous. Sinon, le risque de les perdre et de les fragiliser face aux appétits des grandes puissances est évident.
Cela passe selon vous par la fin de la départementalisation. Pourquoi ?
Il faut que ces territoires se développent et s’émancipent. On ne peut plus fixer des règles européennes et françaises uniformes qui les empêchent de vivre dans leur espace géographique. La départementalisation a incontestablement permis un rattrapage incroyable en matière d’éducation, de santé, d’habitat. Mais elle a vécu et le regard parisien, paternaliste, qui prend des décisions sans tenir suffisamment compte des réalités locales subsiste aux incantations égalitaires. Le modèle est à bout de souffle. D’où la nécessité de faire des réformes importantes en matière de fiscalité, d’octroi de mer, ou encore de surrémunération des fonctionnaires.
Dans ce livre, je propose donc trois évolutions, ambitieuses et novatrices, adaptées à chaque territoire : la démétropolisation, l’autonomie et l’État associé. L’autonomie doit donner aux élus les compétences normative, fiscale et exécutive pour agir. La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane demandent ces évolutions. L’État associé ouvre pour la Nouvelle-Calédonie une troisième voie, que j’ai défendue lors des discussions de Deva et de Bougival : ni indépendance imposée, ni maintien à l’identique, mais une souveraineté partagée, négociée, assumée. La Polynésie française pourrait un jour réfléchir à cette perspective.
Vous évoquez aussi un point commun à ces territoires, à savoir leur lourd héritage historique. Vous consacrez d’ailleurs une large part de votre ouvrage à la question de l’esclavage.
On ne peut pas écrire sur les outre-mer en ignorant l’histoire de la colonisation ou en détournant les yeux du crime fondateur, l’esclavage – un crime contre l’humanité. Pendant deux siècles et demi, la France a organisé la traite et adopté le Code noir, qui faisait de l’homme et de la femme noirs des biens meubles. Le Parlement vient d’ailleurs d’en voter symboliquement l’abrogation à l’unanimité. A l’esclavage s’ajoutent les autres blessures, qui ont encore des répercussions aujourd’hui, comme les essais nucléaires déplacés du Sahara vers la Polynésie ou le chlordécone aux Antilles. Ces affaires ont profondément marqué la population et expliquent en partie la défiance de ces territoires envers Paris, notamment concernant la politique vaccinale au moment du Covid. Je ne plaide ni pour la culpabilité perpétuelle ni pour l’oubli, cette mémoire est une mémoire française qui nous impose de changer de regard sur notre histoire et notre relation avec ces territoires.
Pensez-vous que la promesse d’Etat associé soit réaliste, alors que l’accord de Bougival a été rejeté par l’Assemblée nationale ?
Après les émeutes de mai-juin 2024, plus personne n’y croyait ; grâce au travail mené avec l’ensemble des partenaires calédoniens – indépendantistes comme non-indépendantistes -, nous avons pu avancer. Les discussions de Deva et de Bougival ont débouché sur une proposition concrète. D’une certaine manière, elle mettait fin au cycle de Matignon et de Nouméa et ouvrait une autre étape : l’accord complet sur cette souveraineté partagée. Elle proposait une formule d’État associé, même si elle ne portait pas ce nom. Elle consolidait le rapport entre la Nouvelle-Calédonie et la France concernant l’exercice des fonctions régaliennes, plus la monnaie. De l’autre côté, elle réglait aussi la question d’un nouveau référendum pour l’indépendance, puisque la souveraineté partagée était acceptée. On évitait l’aventure d’un oui à l’indépendance mal préparée. Elle offrait une solution à une situation électorale et politique qui n’a pas changé, celle de deux camps qui se font face.
Je rappelle qu’à Bougival, l’idée d’État de la Nouvelle-Calédonie a été proposée par les loyalistes. Le FLNKS n’a pas voulu comprendre que nous étions face à une avancée majeure de leur part. Après la signature du projet d’accord, malgré ces difficultés, je me faisais fort de convaincre les parlementaires avec l’appui des deux présidents de chambre, au moment de la discussion sur le projet constitutionnel. Mon éviction et la reprise en main du dossier par ceux qui avaient échoué en 2024 ont rendu cela impossible. Le gouvernement a certes poursuivi les discussions lancées avec la Guyane et la Martinique, mais a renvoyé tous ces dossiers à l’après 2027. La question calédonienne reste ouverte. La priorité des prochains mois est la reconstruction économique et sociale.
Comment expliquez-vous les très bons scores électoraux de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon dans les territoires ultra-marins ces dernières années ?
Ces territoires ont voté massivement au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 pour Jean-Luc Mélenchon et massivement au second tour en faveur de Marine Le Pen, alors qu’ils s’étaient prononcés pour Emmanuel Macron en 2017. La seule exception à ce schéma est la Nouvelle-Calédonie, en vertu de l’accord passé entre les macronistes et les loyalistes calédoniens. Cela en dit long sur les erreurs et le rejet du président de la République, la profondeur de la crise, la prise de distance de la population ultramarine vis-à-vis des partis traditionnels. Il y a surtout une abstention massive, de la défiance envers l’État. L’affrontement entre le RN et LFI anticipait en 2022 de ce qui se passe maintenant dans l’Hexagone, avec un vote en faveur des extrêmes qui surfent sur les crises sociales, économiques, identitaires. Les outre-mer sont un sujet d’intérêt général. Si on est patriote, républicain, nous sommes obligés de nous y intéresser – ou alors nous allons les perdre à terme.
Selon vous, un candidat à la présidentielle parle-t-il de cette urgence-là ?
Je crains que les outre-mer ne s’invitent dans la campagne présidentielle que par une éruption sociale. Cela est déjà arrivé. En 2017, la Guyane a connu un mouvement social massif et un blocage du territoire. Au moment où nous parlons, la situation reste tendue en Guadeloupe, en Martinique. Je conseille aux candidats à la présidentielle de s’intéresser à ces territoires et d’en parler différemment. Pas seulement lorsqu’ils sont en crise. Il faut en parler quand on évoque la place de la France dans le monde. Il faut en parler quand on évoque l’état des finances publiques. Les outre-mer ne doivent pas être considérés comme une charge pour le pays, mais un atout.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-11-03 17:00:00
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