Dans un train parti de Prague, une jeune femme tape frénétiquement sur le clavier de son ordinateur portable. Quatre heures la séparent de sa destination, la gare centrale de Vienne, et visiblement, le programme de son séjour est loin d’être fixé. Quand elle n’écume pas des blogs de voyage sur la capitale autrichienne, elle parcourt des pages Wikipédia, enchaîne les recherches Google ou regarde des « vlogs » (des vidéos personnelles publiées sur YouTube) sur les dix meilleures adresses où déguster un Wiener Schnitzel.
« ChatGPT m’a gâché mon voyage »
Mais cette scène pourrait bientôt appartenir au passé : avec le développement de l’intelligence artificielle générative, de plus en plus de voyageurs troquent les recherches sur Google pour des prompts ChatGPT. Toutefois, si l’adoption de l’IA dans nos habitudes de voyages progresse, l’engouement est loin de faire l’unanimité en Europe et aux Etats-Unis. En témoigne notamment le traitement médiatique du sujet. Dans le Wall Street Journal par exemple, le journaliste Jamie Waters raconte comment l’IA utilisée par sa mère a ruiné leurs vacances en famille. De son côté, le magazine British GQ titre « Désolé, mais l’IA ne peut pas organiser des vacances géniales ». Même le site spécialisé dans les nouvelles technologies 01net, a publié un article intitulé « ChatGPT m’a gâché mon voyage » : le cauchemar des touristes qui font aveuglément confiance à l’IA ». Enfin, Télérama s’interroge : « L’IA ne conduit-elle pas tout le monde au même endroit ? ». A cela s’ajoutent une myriade de récits de voyageurs que les erreurs de cette technologie ont menés dans des situations ubuesques, voire dangereuses. C’est le cas de deux jeunes randonneuses dans les Pyrénées, secourues par un guide de montagne après s’être perdu en suivant une carte et un itinéraire générés par IA.
Pour les détracteurs de l’intelligence artificielle, la liste des griefs est longue : standardisation des voyages, manque de spontanéité, hallucinations produisant des réponses fausses ou inventées… Voilà qui n’encourage pas à ranger son vieux Guide du Routard dans un carton au fond du grenier. Rien d’étonnant, donc, à ce que le taux de confiance dans les résultats générés par l’IA ne dépasse pas 20 % en France, au Royaume-Uni et en Allemagne, tandis que celui envers les agents de voyages se situe entre 33 et 42 %.
Une méfiance qui peut sembler excessive pour quiconque a déjà constaté par lui-même que l’IA peut grandement faciliter l’organisation des vacances : choix des destinations, réalisation d’un itinéraire cohérent et réaliste, identification du plat le plus « traditionnel » sur un menu, traduction des cartels dans les musées, obtention d’informations sur la culture locale, etc. Une question se pose toutefois : ce coup de pouce ne se fait-il pas au prix d’un abandon de notre libre arbitre et de ce qui fait le sel d’un voyage réussi, à savoir le hasard et la spontanéité ?
Plus de liberté et de flexibilité ?
Lorsqu’on lui soumet cette interrogation, l’expert Paul Arseneault lève les yeux au ciel « C’est un des lieux communs sur l’IA les plus répandus et qui m’agace le plus. Non seulement ce n’est pas le cas, mais c’est tout l’inverse ! L’IA offre au voyageur plus de liberté et de flexibilité », s’exclame celui qui vient d’être nommé à la tête du tout nouvel Observatoire de l’intelligence artificielle, des données et du tourisme de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
La force de l’IA ne consiste pas à trouver l’information, mais à la rassembler à partir de différentes sources et à l’évaluer selon plusieurs critères.
Yoonjung Kim, doctorante à l’Université de Surrey
Une expérience menée cet été par l’auteur de ces lignes sur la route entre l’île de Leucade et Mycènes, en Grèce, en fournit une illustration. Ce soir-là, il est déjà 20 heures et trouver un restaurant relève du défi. ChatGPT est alors appelé à la rescousse. Les critères : des plats à moins de trente euros, de la cuisine méditerranéenne, une terrasse au bord de l’eau, et surtout un établissement accessible sans faire un trop grand détour. En quelques secondes, l’IA identifie un restaurant à Aigion, avec une vue imprenable sur le golfe de Corinthe et un rapport qualité-prix imbattable. Sans son aide, le dîner aurait probablement eu pour décor une aire d’autoroute, faute de temps et de connaissance des lieux.
« Cette capacité à traiter et à combiner de grandes quantités d’informations dispersées est l’un des domaines dans lesquels l’IA générative peut apporter une véritable valeur », nous explique Yoonjung Kim, doctorante à l’Université de Surrey et spécialiste du rôle de l’IA générative dans la prise de décision liée au voyage. « Sa force ne consiste pas à trouver l’information, mais à la rassembler à partir de différentes sources et à l’évaluer selon plusieurs critères. Les voyageurs peuvent ainsi plus facilement adapter leurs projets à mesure que les circonstances, les besoins et les préférences évoluent. »
Une question d’usage
Pour la chercheuse, la crainte d’une « standardisation des voyages » reste néanmoins « légitime », car l’IA « peut effectivement produire des itinéraires génériques, recommander des lieux populaires et diriger les voyageurs vers des choix similaires ». Mais l’IA, nuance-t-elle aussitôt, ne réduit le libre arbitre que si l’utilisateur n’est pas proactif dans son utilisation : « Si quelqu’un accepte simplement le premier itinéraire produit par le système, l’IA peut effectivement réduire le choix ou encourager une forme passive de prise de décision. Mais si le voyageur l’utilise pour explorer les possibilités, comparer les alternatives, contester les recommandations et affirmer ce qu’il souhaite, l’IA peut en réalité lui donner un plus grand contrôle ».
L’insatisfaction vis-à-vis de l’intelligence artificielle est souvent corrélée à une connaissance imparfaite et à une mauvaise utilisation de l’outil.
Seunghun Shin, professeur à
Traduction : la capacité de cette technologie à satisfaire nos besoins dépend donc avant tout de l’usage que l’on en fait. Pour Paul Arseneault, notre éventuelle résistance révèle surtout un manque de littératie en IA : « dans les études, ceux qui déclarent une utilisation faible de l’IA sont aussi ceux qui font preuve d’une méfiance élevée vis-à-vis de cette technologie ». Seunghun Shin, professeur à la School of Hotel and Tourism Management de l’Université polytechnique de Hong Kong, ne dit pas autre chose : « l’insatisfaction vis-à-vis de l’intelligence artificielle est souvent corrélée à une connaissance imparfaite et à une mauvaise utilisation de l’outil. Or, les gens qui sont familiers avec l’IA connaissent ses limites. Plus vous l’utilisez, plus vous apprenez à savoir quand vous en méfier et vérifier, et plus vous êtes capables de distinguer les tâches sur lesquelles elle sera performante de celles sur lesquelles elle sera limitée ».
Ainsi, les deux randonneuses des Pyrénées auraient pu s’éviter bien des malheurs si elles avaient su que les cartes générées par l’IA restent peu fiables, au point parfois d’inventer des pays ou de fusionner des continents.
Le « paradoxe du tapis roulant »
Pour Marion Carré, auteure de Paradoxe du tapis roulant : Vaincre notre paresse intellectuelle face à l’IA (JC Lattès, 2025), le danger réside surtout dans la délégation aveugle à la technologie. L’influence Mery Caldass en a fait les frais en août 2025, lorsqu’elle a été refoulée à l’embarquement d’un vol pour Porto Rico : ChatGPT lui avait indiqué qu’elle n’avait pas besoin de visa – ce qui est vrai – sans préciser qu’elle avait néanmoins besoin d’un ESTA. « Le problème qui se pose ici, c’est que l’IA générative est conçue pour nous inciter à déléguer. Une bonne utilisation consiste au contraire à l’interroger en permanence, à garder un maximum d’esprit critique, à réfléchir par soi-même… », précise la cofondatrice de Ask Mona, une startup créée en 2017 qui développe des agents conversationnels à destination des institutions culturelles.
Loin de l’idée reçue selon laquelle l’IA permettrait d’accomplir plus en faisant moins, son bon usage implique au contraire un investissement réel en temps et énergie. Pour l’illustrer, Marion Carré parle de « paradoxe du tapis roulant » : « Il faut éviter l’usage « tapis roulant » de l’intelligence artificielle, qui consiste à vouloir gagner du temps et à faire le moins d’effort possible. C’est là qu’on risque d’être le plus déçu, et qu’on retrouve les risques d’homogénéisation et de standardisation. Il faut plutôt voir les grands modèles de langage (LLM) comme un « tapis de course », qui oblige à être proactif, à réfléchir par soi-même avant de sonder l’IA, à rester alerte pour repérer ses erreurs, etc. » Yoonjung Kim, elle, parle de « redistribution du travail cognitif entre le voyageur et le système numérique » : le jugement et la responsabilité restent du ressort du premier, tandis que le second intervient en soutien à certaines étapes du processus.
Un secteur touristique déjà bouleversé
Cette nécessité de garder un esprit critique se pose notamment lorsque l’IA endosse le rôle de guide touristique. L’outil peut certes grandement améliorer l’expérience des visiteurs : en envoyant des photos de cartels à sa LLM préférée, un voyageur ne parlant pas la langue du pays visité peut, par exemple, écouter la traduction tout en déambulant dans les allées du musée, ou simplement lui demander des informations générales sur le lieu.
Ce ChatGPT est un mauvais conseiller.
Klára Benešovská, médiéviste tchèque
Dans les faits cependant, les systèmes d’IA généralistes (comme Claude, ChatGPT ou Gemini) montrent encore leurs limites. Illustration lors d’une visite du château de Prague et de la cathédrale Saint-Guy équipé de ChatGPT, où L’Express a demandé à l’historienne de l’art et médiéviste tchèque Klára Benešovská de relire l’intégralité de nos échanges avec l’IA. Verdict : « Ce ChatGPT est un mauvais conseiller. Il fournit certes occasionnellement des informations générales sur l’histoire du château, mais il se trompe sur la topographie la plus élémentaire et se contente de banalités au lieu de donner des informations claires et précises. Si vous prenez n’importe quel guide imprimé du château de Prague, vous trouverez rapidement et de manière concise des informations précises sur l’endroit où vous vous trouvez, ce que vous êtes en train de regarder, et l’importance de ce lieu dans l’histoire du pays. Je ne le recommanderais pas aux visiteurs ».
Si les IA généralistes ne sont pas encore au niveau – et rien ne dit que cela ne changera pas dans les prochains mois -, le secteur du tourisme compte bien profiter des possibilités offertes par cette technologie en créant ses propres outils conversationnels. Marion Carré, dont la startup commercialise précisément ce type d’outils, l’a bien compris : « Parfois, les IA peuvent avoir des « hallucinations » et inventer des informations car elles n’ont pas la bonne source, et pour un visiteur qui n’est pas expert du sujet, il est très difficile de savoir si ce qu’il est en train d’apprendre est vrai ou non. C’est pour cette raison que certains musées et institutions souhaitent créer leur propre IA, qu’ils vont pouvoir nourrir avec des informations certifiées ». Ask Mona a ainsi conçu avec le Metropolitan Museum of Art de New York, un dispositif lancé cette année, qui permet de converser à l’oral ou par écrit avec quatre sculptures médiévales. Et la technologie n’est pas réservée aux plus grandes institutions culturelles. Le musée départemental Arles antique a fait appel à Ask Mona pour son exposition consacrée à la Vénus d’Arles, afin de présenter un avatar animé de la statue capable de répondre aux questions des visiteurs.
L’irruption de l’intelligence artificielle dans le domaine du tourisme pose une question plus large, et peut-être plus difficile à résoudre que les défis techniques : celle de son acceptation par la population. Selon une enquête comparative publiée en avril 2026, seuls 24 % des Européens et des Nord-Américains disent avoir déjà utilisé l’IA pour préparer un voyage, contre 69 % des Indiens, 60 % des Emiratis et 54 % des Malaisiens. « Les Asiatiques sont plus familiers et actifs avec cet outil que les Européens et les Américains, car ils ont beaucoup moins de doutes sur son efficacité et ses capacités », précise ainsi l’expert Seunghun Shin. Signe que si l’IA transforme déjà nos voyages, il lui faudra peut-être plus de temps pour révolutionner les mentalités.
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Author : Baptiste Gauthey
Publish date : 2026-11-05 11:00:00
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