A l’issue d’une mission de 10 jours, Artémis II a entériné début avril le retour d’astronautes américains autour de la Lune. Au-delà de la prouesse technologique, qui marque la reprise des missions habitées dans l’orbite de notre satellite naturel après plus d’un demi-siècle, ce succès pose un jalon crucial dans la course à l’espace qui se joue désormais entre Washington et Pékin. Car si les Etats-Unis prévoient de reposer le pied sur le sol lunaire d’ici 2028, la Chine entend en faire de même en 2030. Un enjeu stratégique qui dépasse largement la simple question de prestige entre les deux premières puissances mondiales. « Si la Chine devançait les Etats-Unis et leurs alliés dans l’exploration lunaire, cela pourrait représenter une menace économique. Car cela lui donnerait une longueur d’avance dans l’exploitation des ressources locales », pointe Todd Harrison, chercheur principal à l’American Enterprise Institute, et spécialiste de la politique spatiale américaine. Interview.
L’Express : Comment la course à l’espace est-elle devenue l’un des grands axes de la rivalité entre Pékin et Washington ?
Todd Harrison : A mon sens, cette rivalité a réellement pris racine après le test d’un missile antisatellite chinois en 2007. A l’époque, cela a clairement montré que la Chine était susceptible de menacer, voire d’attaquer, des systèmes spatiaux américains. Cela a créé un environnement concurrentiel dans l’espace, où chaque pays veut désormais s’assurer de pouvoir utiliser le spatial à ses propres fins, tant militaires que commerciales.
Depuis, cette compétition s’est non seulement intensifiée, mais elle s’est aussi étendue. Aujourd’hui, les entreprises commerciales américaines et chinoises rivalisent pour déployer des méga-constellations de satellites. Les Etats-Unis et la Chine livrent également bataille dans les domaines de la science et de l’exploration spatiale, avec notamment l’enjeu d’établir une présence humaine permanente sur la Lune.
En avril, un équipage américain a survolé la face cachée de la Lune lors de la mission Artemis II. Les Etats-Unis font-ils la course en tête ?
Les Etats-Unis ont probablement une longueur d’avance, notamment parce que nous avons déjà marché sur la Lune – même si c’était il y a plus de 50 ans. Au-delà , le succès de la mission Artémis II et du survol habité de la Lune est une étape que la Chine n’a pas encore franchie. Mais il n’en demeure pas moins que Pékin reste un concurrent très sérieux. La Chine a ainsi réussi un alunissage non habité sur la face cachée de la Lune, et elle n’est plus très loin de pouvoir y envoyer des humains. Elle a fait d’énormes progrès dans le développement de ses capacités spatiales au cours des 20 dernières années. Aujourd’hui, elle est clairement la deuxième puissance spatiale. Si la Russie est une puissance en déclin dans l’espace, et dans bien d’autres domaines, la Chine est clairement, elle, une puissance montante.
Est-ce une menace pour les Etats-Unis ?
La montée en puissance de la Chine dans le spatial représente une menace à la fois militaire et économique pour les Etats-Unis. Sur le plan militaire, la Chine pourrait utiliser ses capacités spatiales pour cibler et attaquer les forces américaines et alliées sur Terre ou dans l’espace. Par ailleurs, si la Chine devançait les Etats-Unis et leurs alliés dans l’exploration lunaire, cela pourrait représenter une menace économique. Car cela lui donnerait une longueur d’avance dans l’exploitation des ressources locales : que ce soit dans les techniques d’extraction et de raffinage des matériaux, ou la localisation des meilleurs gisements de minéraux. De plus, être la première puissance à exploiter ces ressources lui donnerait la main pour définir les règles du jeu. En pratique, c’est elle qui établirait le droit et les normes applicables : c’est-à -dire les droits de propriété sur les matériaux, ou les conditions d’exercice des activités scientifiques et économiques sur la Lune.
Qui des deux pays sera le premier à poser le pied sur la Lune ?
A ce stade, je pense que c’est du pile ou face. En ce qui concerne les Etats-Unis, la prochaine mission Artemis IV, prévue en 2028, représente la meilleure chance d’envoyer des humains sur la Lune. Cependant, il est fort probable que ce calendrier soit repoussé, parce que nous ne disposons pas encore d’un atterrisseur lunaire opérationnel.
A l’inverse, la Chine a réussi à envoyer son atterrisseur sur la Lune, à s’y poser et à rapporter des échantillons. Elle est donc en bonne voie pour atteindre son objectif d’envoyer des humains sur la Lune en 2030. Et il ne serait pas surprenant qu’elle lance cette mission plus tôt, et ne l’annonce qu’après un succès. La Chine prévoit d’envoyer une autre mission d’alunissage en 2028, avec cette fois un atterrisseur théoriquement capable de transporter des humains. Si elle voulait nous devancer, elle pourrait accélérer son programme, prendre des risques supplémentaires et envoyer des humains à bord de cette mission.
Comment cela affecterait-il le soft power américain ?
Si ça devait se produire, ce serait un sérieux coup porté à notre moral national et à notre statut diplomatique. Cela amènerait probablement d’autres pays à remettre en question le rôle de chef de file des Etats-Unis dans le domaine spatial et peut-être également le public américain à s’interroger sur notre leadership plus global dans le monde. En clair, il s’agirait d’un signe très visible que les Etats-Unis sont à la traîne. La réaction politique dépendrait ensuite des responsables en fonction. Ces derniers pourraient soit s’en servir pour mobiliser l’opinion publique américaine, afin de l’inciter à redoubler d’efforts dans l’exploration spatiale et reprendre l’avantage. Soit déclarer que le jeu n’en vaut pas la chandelle et renoncer à cette compétition s’ils ne croient pas en nos chances de victoire.
Souvenons-nous, à cet égard, de la course à l’espace contre les Soviétiques. Ces derniers nous ont toujours devancés : ils ont placé le premier satellite en orbite, envoyé le premier homme et la première femme dans l’espace, et réalisé la première sortie extravéhiculaire. Face à cette situation, le président Kennedy a voulu redéfinir le cadre de la compétition, en faisant de l’envoi d’êtres humains sur la Lune notre priorité absolue. Il a utilisé son influence politique pour mobiliser le pays et remporter cette compétition spatiale selon de nouveaux critères. Si la Chine nous devançait sur la Lune, les dirigeants politiques pourraient s’en inspirer pour mobiliser les Américains et redéfinir les enjeux de la compétition afin de l’emporter autrement.
En envoyant les premiers humains sur Mars ?
Ce serait certainement une façon de redéfinir les critères de la course dans un sens plus favorable aux Etats-Unis. Car la Chine n’a pas encore concentré ses efforts sur l’exploration de Mars. Par ailleurs, avec SpaceX, Elon Musk a fait de la colonisation de Mars la grande mission de son entreprise. L’atterrisseur lunaire que SpaceX construit actuellement pour la Nasa était ainsi initialement conçu pour se poser sur la planète rouge. Après l’établissement d’une base lunaire, la prochaine grande étape de l’exploration spatiale sera donc d’envoyer des humains sur Mars. Ce sera un accomplissement d’une ampleur bien supérieure pour l’humanité.
Au-delà du soft power, pourquoi la recherche de nouvelles ressources sur la Lune ou Mars est-elle un enjeu stratégique pour Pékin et Washington ?
Explorer la Lune est avant tout un moyen de trouver des ressources économiquement viables. Celles-ci permettraient d’assurer une présence permanente, et pourraient également être utiles sur Terre. Il reste cependant beaucoup de recherches scientifiques à mener avant de pouvoir envisager des opérations commerciales de ce type. Il faut par exemple déterminer où se trouvent les gisements d’intérêt, comment extraire les ressources, et comment rendre l’exploitation économiquement rentable. Ce qui nécessite d’être sur place.
Mais nous savons d’ores et déjà qu’il y a des métaux et des terres rares à extraire de la Lune. Il y a aussi l’hélium-3, qui serait utile pour la fusion nucléaire. C’est un gaz extrêmement rare sur Terre, mais nous pensons qu’il pourrait être assez courant sur la Lune et éventuellement sur Mars. Il ne serait par ailleurs pas nécessaire d’en ramener une grande quantité pour que cela devienne intéressant. Plusieurs kilogrammes seraient déjà très précieux pour d’éventuels réacteurs à fusion sur Terre.
Qu’en est-il de l’eau ?
L’eau qui est emprisonnée sous forme de glace dans certains cratères autour du pôle Sud est l’autre ressource précieuse de la Lune. Car elle peut être décomposée en hydrogène et en oxygène, et donc être utilisée comme carburant pour ravitailler les fusées. Le propergol utilisé dans l’espace n’aurait donc plus besoin de provenir exclusivement de la surface de la Terre – sachant que sa mise en orbite demande une quantité considérable d’énergie. Si demain on pouvait le produire directement depuis la Lune, il serait bien plus facile de lancer des fusées depuis sa surface. Et c’est d’autant plus intéressant que la Lune est soumise à un champ gravitationnel beaucoup plus faible que la Terre. Dès lors, la Lune pourrait tout à la fois servir de rampe de lancement et de station-service.
En parallèle, la Chine développe toute une panoplie d’armes utilisables en orbite. L’espace est-il en train de devenir un champ de bataille ?
A vrai dire, l’espace est déjà un champ de bataille. Récemment, la Russie a aussi testé et mis en service un satellite capable de tirer un projectile sur d’autres satellites. D’autres pays ont également déployé des armes – ce qui est très préoccupant. C’est l’une des raisons pour lesquelles la Space Force [la branche des forces armées américaines destinée aux opérations militaires dans l’espace, NDLR] travaille activement à la création de satellites et de constellations de satellites plus résistants aux attaques. Nous savons qu’en cas de conflit majeur, ces systèmes seront probablement pris pour cible, et anticipons donc des moyens de défense. Plutôt que de miser exclusivement sur un petit nombre de satellites sophistiqués et coûteux – donc facilement neutralisables -, nous développons en parallèle une constellation de satellites plus petits et moins onéreux, capables d’assurer les mêmes missions tout en réduisant notre vulnérabilité.
Les Etats-Unis seraient-ils capables de riposter en cas d’attaque chinoise dans l’espace ?
Oui, mais notre stratégie de riposte est un secret bien gardé. Cependant, la Space Force affirme qu’elle serait parfaitement préparée à une riposte. Actuellement, le pire scénario serait que la Chine et la Russie possèdent des missiles antisatellites capables de frapper et de détruire des satellites américains en orbite. Cela créerait des milliers de débris et constituerait un danger pour tous les autres objets se trouvant sur des orbites similaires. La Chine et la Russie ont par ailleurs la capacité de brouiller les communications satellitaires, les rendant pratiquement inutilisables. Ces pays disposent aussi de lasers et d’autres brouilleurs capables de neutraliser les capteurs des satellites, les empêchant ainsi de remplir leur mission. Il existe donc de nombreuses façons d’attaquer nos systèmes spatiaux, et c’est précisément sur ce point que travaille la Space Force : développer de meilleures défenses contre toutes ces formes d’attaque.
Les constellations de satellites en orbite basse s’imposent aussi comme élément de plus en plus crucial en cas de conflit. Les Etats-Unis sont-ils en avance grâce à Starlink ?
Absolument. La constellation Starlink représente environ les deux tiers de tous les satellites opérationnels dans l’espace. Et grâce à Starlink, les Etats-Unis en disposent d’environ huit fois plus que la Chine. Cela nous donne une avance et un avantage considérables en orbite basse. Un autre impact secondaire est que cela a donné aux Etats-Unis une longueur d’avance en matière de lancements. En effet, SpaceX a perfectionné le lanceur réutilisable Falcon 9, qui domine désormais le marché mondial. De fait, la majorité des lancements dans l’espace sont aujourd’hui effectués par SpaceX. Cela en a réduit le coût à une fraction de ce qu’il était auparavant.
Or la Chine n’a pas encore atteint ce niveau. Elle travaille sur une réplique du lanceur Falcon 9, mais sans succès pour l’instant. Pékin a encore au moins dix ans de retard sur les Etats-Unis dans ce domaine. Et si certaines entreprises chinoises prévoient de construire de grandes constellations, elles n’ont jusqu’à présent lancé que quelques centaines de satellites. Starlink, lui, en compte plus de 10 000 d’ores et déjà opérationnels.
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Author : Paul Véronique
Publish date : 2026-05-11 16:00:00
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