Le 26 septembre 2022, des explosions sous-marines troublent la surface de la mer Baltique. Le gazoduc Nord Stream vient d’exploser en deux endroits. L’infrastructure, destinée à acheminer du gaz russe en Allemagne en passant par la mer Baltique, est mise hors service. Très vite, des traces d’explosifs sont retrouvées près des pipelines. Bilan de l’attaque : 17 milliards de dégâts. Une enquête est ouverte, et les soupçons se portent vite sur une équipe ukrainienne. Un vétéran ukrainien finit par être interpellé en Italie, et pourrait être extradé vers Berlin. Kiev, désireux de limiter les financements russes, se serait attaqué à une infrastructure critique. Dans une longue enquête (The Nord Stream Conspiracy, The Inside Story of the Explosions That Shook the World, Ed. Penguin Random House, à paraître le 18 juin), Bojan Pancevski, correspondant politique en chef pour l’Europe du Wall Street Journal, révèle comment une petite équipe ukrainienne a détruit le gazoduc russe – avec à peine 250 000 euros et un yacht de location.
L’Express : Dans votre livre, vous évoquez deux cibles de l’opération « Diameter » : Nord Stream, dans la Baltique, et TurkStream, dans la mer Noire. Elle émerge côté ukrainien dès le mois de mars, quelques jours après l’invasion russe. Pourquoi cet empressement à viser les gazoducs ?
Bojan Pancevski : Le plan a été conçu par une unité d’élite de l’armée ukrainienne. Les Ukrainiens entendaient tarir les sources de financement de Vladimir Poutine en provenance d’Europe et ont conclu que le moyen le plus simple d’y parvenir était de réduire les revenus tirés des hydrocarbures, c’est-à-dire du gaz et du pétrole. Ils ont alors élaboré plusieurs projets, dont la destruction du gazoduc Nord Stream – qui passe sous la mer Baltique – et du Turk Stream, sous la mer Noire. Mais le second projet a vite échoué – ils ont envoyé sans succès une équipe sur place.
Pourquoi avoir pris le risque d’attaquer une infrastructure arrivant dans un pays allié de Kiev ?
L’Ukraine était attaquée de toute part. Sa capitale était assiégée. Ils ne considéraient ni Nord Stream, ni Turk Stream comme une infrastructure civile européenne. Ils y voyaient un projet russe, qui permettait à Poutine de gagner de l’argent pour sa guerre. Ils n’avaient pas l’impression d’attaquer l’Allemagne, ni l’Europe, ou un allié. L’Allemagne n’était pas perçue au départ par Kiev comme une alliée. Bien au contraire : les Ukrainiens n’appréciaient guère les Allemands, car ces derniers avaient une longue histoire de coopération avec la Russie, notamment sous Angela Merkel. Au début de la guerre, l’Allemagne n’a pas envoyé d’armes ni de munitions à l’Ukraine, mais 5 000 casques !
Dans votre livre, vous indiquez que l’opération est permise par l’état d’esprit du commandant, que vous décrivez comme « l’esprit cosaque ». Qu’entendez-vous par là ?
Les Cosaques vivaient sur les territoires de l’Ukraine et de la Russie actuelle. Il s’agissait de tribus assez disparates, unies par le désir de se libérer des empires. L’esprit cosaque, héritage de cette période, est très polyvalent et individualiste. Leur tradition guerrière est décentralisée – l’inverse de ce que nous connaissons en Occident. Il y a une résilience, un esprit d’initiative et une capacité à se débrouiller qui aide beaucoup l’Ukraine à résister face à la Russie. Moscou, à l’inverse, oppose à Kiev une culture monolithique, avec une armée et un système politique tout aussi centralisés.
Les membres de l’opération « Diameter » ont été soigneusement sélectionnés. Les têtes pensantes que vous avez identifiées sont des militaires. Pourquoi a-t-il été fait appel à des civils ?
Cette opération a été conçue et planifiée au sein d’une unité d’élite des forces spéciales ukrainiennes. Les planificateurs ont opté pour un mélange de soldats et de civils. Ces derniers étaient indispensables : pour piéger les pipelines, il fallait descendre à une profondeur d’environ 80 mètres. Cela nécessitait des profils techniques bien particuliers, qui n’existaient pas dans l’armée ukrainienne. Les militaires ont recruté huit plongeurs en eaux profondes dans le vivier civil ukrainien, qu’ils ont répartis sur deux yachts de location – un pour Nord Stream, l’autre pour Turk Stream.
L’opération a été soigneusement préparée. Pouvez-vous détailler sa conception ? Dans ce que vous décrivez, on distingue un cloisonnement : location en Allemagne d’un yacht, QG logistique en Pologne.
Le processus de recrutement des civils comprenait trois phases. Ils ont d’abord surveillé leurs télécommunications. Ils les ont soumis à un stress important, organisant des simulations d’arrestation afin d’observer leur comportement sous pression. Ensuite, ils se sont entraînés à fabriquer la bombe. Pour cela, ils devaient suivre les conseils d’un ingénieur expérimenté, spécialiste du déminage sous-marin. Il leur a expliqué qu’une très faible quantité d’explosifs était nécessaire car les pipelines étaient sous haute pression.
Dans cette configuration, un petit déclencheur explosif suffit à percer un petit trou dans le tuyau – la pression fait le reste, endommageant le reste de l’infrastructure. Ils ont testé le dispositif dans une ancienne mine de granit remplie d’eau. En Ukraine, ce lieu, situé à 110 mètres de profondeur, est très prisé des plongeurs. Cela leur a permis de s’entraîner à la pose de la bombe et à la remontée. Il fallait composer avec le temps nécessaire pour retrouver la surface – entre 40 minutes et une heure – et le dispositif explosif. L’entraînement a duré environ un mois. Après cela, l’équipe est allée à leur base logistique, située en Pologne. L’équipage y a attendu ses faux documents européens, avant d’aller louer un bateau en Allemagne.
Dans votre livre, vous évoquez la somme de 250 000 euros. Elle paraît ridicule face aux dégâts causés !
Ce montant inclut la location des bateaux et des voitures, les chauffeurs, l’hébergement, la nourriture, les explosifs – qui provenaient de l’armée. A l’origine, l’équipe n’a même pas été payée. Du moins au début. Plus tard, certains ont reçu des indemnités à la suite de l’enquête et des problèmes qu’ils ont eus. Mais l’ensemble reste extrêmement bon marché. Cette opération est typique des guerres modernes : elle fait partie de la guerre hybride. C’est ce que fait la Russie en Europe, en utilisant des intermédiaires – c’est-à-dire des civils pour causer des dégâts, incendier des entrepôts ou des usines militaires. Ce n’est pas une façon classique de faire la guerre. Rien ni personne n’est à l’abri de ce genre d’initiative. En écrivant ce livre et en étudiant les opérations hybrides russes en Europe, j’ai compris que rien n’était vraiment sûr si l’on recrute des civils, qu’on leur fournit des ressources et un peu d’argent.
Alcool et cigarettes ont aussi été retrouvés en grande quantité à bord des yachts. De fréquentes disputes éclataient entre les membres. Cela dénote-t-il un certain amateurisme ?
Les plongeurs civils n’étaient pas aussi disciplinés que les militaires. L’opération a connu de nombreux revers – elle a été retardée de deux semaines, qu’ils ont dû passer dans une planque, en Pologne. Il y avait des problèmes de discipline, d’alcool, de cigarettes. L’un des plongeurs a eu le Covid. Tout aurait pu très mal se passer. L’opération Turk Stream en a fait les frais, puisqu’elle a été un échec. Mais l’équipe qui s’occupait de Nord Stream a remporté un succès éclatant aux yeux des Ukrainiens. Ils ont accompli le travail pour lequel ils avaient été engagés.
La CIA et le SBU, les services secrets ukrainiens, coopèrent dans le conflit. Les services américains – ou occidentaux – ont-ils prêté main-forte dans l’opération ? Dans le cas contraire, pouvaient-ils ne pas être au courant ?
J’ai parlé au directeur de la CIA de l’époque, ainsi qu’à plusieurs responsables de l’Agence en Europe, en Europe de l’Est et en Ukraine. Ils sont formels : ils n’ont pas apporté leur aide. En revanche, les personnes ayant planifié l’attaque contre Nord Stream étaient des agents des services secrets ukrainiens entretenant d’excellentes relations avec la CIA, avec qui ils travaillaient depuis 2014. Certains se sont même rendus au siège aux Etats-Unis. Lorsqu’ils ont planifié la mission, ils se sont adressés à un agent de la CIA en particulier, et non à l’organisation. Ils ont demandé conseil à une connaissance professionnelle. Quand la personne a estimé le coût de l’opération à environ 50 millions de dollars, les Ukrainiens ont décidé de faire les choses de leur côté. La CIA n’a pas été mêlée à cette histoire, et a même tenté de l’arrêter.
L’opération devait avoir lieu le 19 juin. Un informateur l’a divulguée aux services de renseignement militaire néerlandais, qui ont prévenu la CIA. Les Américains ont alors mis en garde les Allemands et les Ukrainiens, en leur demandant d’interrompre l’opération. L’un des organisateurs de l’attaque a envoyé un message assurant qu’ils allaient arrêter. Mais ils ont quand même mis l’opération à exécution trois mois plus tard.
Avez-vous mis du temps à approcher et à gagner la confiance de cette équipe ?
Il y a deux éléments : d’abord, l’armée ukrainienne me connaît depuis longtemps – je couvre la guerre en Ukraine depuis 2014 et le conflit dans le Donbass. J’ai pu commencer à parler à l’équipage il y a deux ans. Ils ont risqué leur vie en essayant de faire sauter ces pipelines, et étaient très fiers de ce qu’ils avaient fait par patriotisme. Un membre de l’équipage s’est même porté volontaire pour une unité de première ligne, et est mort au front le jour de Noël 2024. Il a été tué lors de la bataille de Pokrovsk. Voilà le genre de personnes qu’ils étaient. Ils ont risqué leur vie pour leur pays.
Mais quand l’opération a été terminée, ils n’ont jamais eu la reconnaissance qu’ils voulaient avoir. Le gouvernement les a même complètement reniés. Zelensky a déclaré n’avoir jamais été au courant de l’opération, allant même jusqu’à affirmer que l’Ukraine n’y était pour rien. Les généraux qui les commandaient n’ont jamais rien dit publiquement. Les personnes impliquées ont eu le sentiment d’avoir été abandonnées à leur sort, laissées-pour-compte par les autorités militaires et politiques. Mais ce n’était pas facile : j’ai dû leur parler pendant très longtemps. Je suis allé six ou sept fois chez l’un d’eux. Nous avons discuté pendant des heures, et il n’évoquait jamais Nord Stream. Il a fallu environ deux semaines de conversations quasi quotidiennes avant qu’il commence à s’ouvrir un peu. C’était un travail ardu, mais je pense qu’une certaine fierté quant à leurs exploits les a peut-être aidés à se confier.
A quel niveau du commandement une telle opération se décide-t-elle ? On peine à imaginer que Volodymyr Zelensky ne soit pas au courant…
Dans la première version des faits, Zelensky n’a été que tardivement au courant. Après avoir conçu le plan de l’opération, le commandant de l’équipe des forces spéciales a demandé l’approbation du général Valeri Zaloujny, le chef d’état-major ukrainien de l’époque. Ce dernier a approuvé le plan, mais a refusé qu’il soit transmis au président car il ne le considérait pas comme fiable. Au début, Zaloujny a attendu avant de donner les détails de l’opération à la présidence. Plus tard, il lui aurait mentionné une liste de choses à faire, dont l’opération Nord Stream. Zelensky aurait donné son accord, ce qu’il nie.
Dans la seconde version des faits, Zelensky explique n’avoir jamais été au courant, tout comme son entourage. Il est toutefois extrêmement improbable que le président n’ait pas été informé d’une opération dont la préparation a duré plusieurs mois – mais il assure le contraire.
La Pologne refuse systématiquement de coopérer avec les enquêteurs allemands. Cela va de la fourniture de fausses pistes à la rétention, voire à la destruction de preuves. Elle exécute les demandes d’extradition de mauvaise grâce. Comment l’expliquer ?
La Pologne était au cœur de l’enquête allemande, car les auteurs présumés y passaient beaucoup de temps. Pourtant, les autorités polonaises ont refusé de coopérer avec les Allemands. Elles ont même tenté de faire dérailler l’enquête. Quand l’un des suspects a été interpellé en Pologne, les autorités polonaises l’ont relâché. Cela permet de comprendre comment les différents pays percevaient Nord Stream. Du point de vue polonais, c’était un projet géopolitique, que Vladimir Poutine avait mis en place pour s’enrichir et pour renforcer les liens de dépendance entre l’Allemagne, l’Europe occidentale et la Russie.
Les enquêtes danoise et suédoise ont aussi été closes sans débat public. Y a-t-il un embarras européen face à cette affaire ?
Ce fut une enquête internationale très complexe, répartie en quatre volets : une danoise, une suédoise – car les explosions ont eu lieu dans leur zone économique exclusive, dans les eaux relevant de leur juridiction en mer Baltique, une enquête allemande – car Nord Stream arrivait en Allemagne – et une russe. Les Suédois et les Danois ne voulaient pas vraiment coopérer avec les Allemands. Ils les ont aidés dans une certaine mesure, tout en refusant de mener une enquête conjointe. Leurs conclusions n’ont d’ailleurs jamais été rendues publiques.
Américains et Britanniques n’ont pas non plus été ravis par Nord Stream. La position de la France est intéressante, car Paris a participé à Nord Stream 1. Le Premier ministre français de l’époque, François Fillon, est sur la photo de l’inauguration, aux côtés du président russe, Dmitri Medvedev, et d’Angela Merkel. Mais à un moment, le projet est devenu un peu trop ambitieux, au point que même les Français ont fini par s’interroger. En 2019, la Commission européenne a voulu empêcher la finalisation du projet. Le président français avait exprimé des réserves. Dans mon livre, je rapporte un long échange téléphonique entre Emmanuel Macron et Angela Merkel. Un accord a été conclu dans cette conversation : si Angela Merkel levait son objection au financement européen du nucléaire – un intérêt français – alors Macron levait la sienne à Nord Stream 2. C’était le prix à payer pour un projet dont Paris ne voulait pas non plus.
Le gouvernement ukrainien pourra-t-il assumer la mission publiquement pour défendre ses agents ?
Il sera très difficile pour le gouvernement ukrainien de rester les bras croisés, car la personne jugée est un officier vétéran, qui a combattu lors de la bataille de Kiev. Il est aisé de se taire quand les seules personnes posant des questions sont des journalistes. Le silence devient intenable quand elles sont posées par le plus important procureur allemand.
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Author : Alexandra Saviana
Publish date : 2026-05-12 16:00:00
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