Difficile de passer à côté de Fernando Pessoa quand on flâne à Lisbonne. Dans le quartier du Chiado, les touristes s’agglutinent devant sa statue en bronze, sise à l’entrée de l’un des cafés où il avait ses habitudes, A Brasileira. Et quand on s’aventure à la périphérie de la ville pour visiter le majestueux monastère des Hiéronymites, on tombe sur la tombe de l’écrivain, qui y côtoie celles d’autres gloires nationales, dont Vasco de Gama et Luis de Camoes.
Si le nom de Pessoa est mondialement célèbre, qu’en est-il de son œuvre ? A son décès au début des années 1930, il n’était admiré que d’une poignée de connaisseurs lisboètes. La malle qu’il a laissée, contenant entre 25 000 et 35 000 papiers attribués à une centaine d’hétéronymes différents, a donné du fil à retordre aux éditeurs, jusqu’à ce que la publication du Livre de l’intranquillité, en 1982, fasse de Pessoa un classique contemporain. Une biographie monumentale (plus de 1 200 pages !) écrite par un fan américain, Richard Zenith, permet enfin de mieux cerner cet insaisissable alcoolique (il aimait le vin rouge et le brandy) qui, au cours de sa vie, boira le calice jusqu’à la lie.
Né en 1888, Pessoa est frappé dès l’enfance par le deuil : il n’a que 5 ans quand meurent coup sur coup son père (de la tuberculose) et son petit frère. Sa mère rencontre Joao Miguel Rosa, un capitaine de navire avec lequel elle refait sa vie sans attendre. Son beau-père étant promu consul du Portugal à Durban, dans la colonie britannique du Natal (actuelle Afrique du Sud), Pessoa y grandit jusqu’à ses 17 ans. Dès son adolescence, alors que la guerre des Boers déchire la région, l’élève précoce écrit ses premiers poèmes et crée des journaux humoristiques, dont Le Bavard, où il signe tous les articles sous différents noms – le début de son obsession pour les doubles imaginaires qu’il aime s’inventer. Quand il ne révise pas ses cours de latin (sa matière préférée), il lit avec voracité, notamment Les Papiers posthumes du Pickwick Club de Charles Dickens, qui forment son goût pour la camaraderie entre hommes (nous y reviendrons).
A son retour au Portugal en 1905, Pessoa s’inscrit à l’Ecole des arts et des lettres. La mort de sa grand-mère, atteinte de démence, lui offre un bel héritage. Il s’empresse de le flamber en montant une maison d’édition, Ibis, qui ferme au bout de quelques mois sans avoir imprimé le moindre livre. Pessoa n’a alors que 21 ans. Ce drôle de dandy ne travaillera jamais à fond, vivotant de traductions et autres piges, mais s’habillant (à crédit) chez Lourenço & Santos, alors les tailleurs les plus chics de Lisbonne. Volontiers misogyne, ce vieux garçon moustachu qui mourra puceau traîne dans les cafés où il s’enivre, fume des cigarettes et parle littérature avec des copains, parmi lesquels un autre poète en herbe, Mario de Sá-Carneiro, qui restera à jamais son plus proche ami. Hélas, le 26 avril 1916, Sá-Carneiro se suicide à Paris en avalant cinq fioles de strychnine.
Pessoa n’a pas attendu ce nouveau drame pour se réfugier dans l’ésotérisme. Occultisme, spiritisme, astrologie et numérologie, tout est bon à prendre pour ce gnostique qui consulte des voyantes et communique avec l’au-delà . Des voix lui apprennent une bonne nouvelle : il va rencontrer une femme. Celle-ci sera très masculine. De quoi s’accorder avec les pulsions homosexuelles qu’il refoule ? En 1919, année ou Marcel Proust publie A l’ombre des jeunes filles en fleurs, une idylle naît à Lisbonne : Pessoa, 31 ans, croise Ophélia Queiroz, 19 ans. Cette dernière, toute menue, n’a rien d’une virago. Tant pis. Par on ne sait quel miracle, elle est séduite par le clown kafkaïen aux faux airs de Groucho Marx. Insatisfaite de ce flirt chaste, elle lui demande par écrit s’il serait prêt à s’engager et à fonder une famille. Réponse de Pessoa : « Ceux qui aiment vraiment n’écrivent pas des lettres qui ressemblent à des requêtes d’avocat. » Il rompt. Ils renoueront une décennie plus tard, entre 1929 et 1930, mais ça n’ira pas plus loin. Dans Le Livre de l’intranquillité, Pessoa laissera cette pensée proustienne : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et en fin de compte, c’est nous-mêmes. »
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce cerveau dérangé qui, dans sa jeunesse, était allé consulter le docteur Antonio Egas Moniz – plutôt que le soigner, le célèbre psychiatre, père de la lobotomie, avait orienté ce patient pas comme les autres vers… la gymnastique suédoise. Nullement refroidi par le flop d’Ibis, il monte une autre société, Olisipo, qui fera du courtage dans le secteur minier, puis de l’édition. Pessoa créera aussi des jeux de société, dont un cricket de table (?), qu’il ne parviendra pas à commercialiser. En 1927, alors qu’il exerce à l’occasion comme rédacteur publicitaire, il doit participer au lancement de Coca-Cola au Portugal. Il bricole un slogan que l’on pourrait traduire par : « Le premier jour, quel goût étrange. Le cinquième jour, ça vous démange ! » Il faut croire que Pessoa porte la poisse : la marque de soda est interdite au Portugal, où elle restera boycottée pendant les cinquante années suivantes.
On ne peut faire l’impasse sur une rencontre improbable. En 1929, Pessoa se lance dans une correspondance avec le sulfureux Aleister Crowley, le maître anglais de la magie noire, héroïnomane de son état, auquel on prête par ailleurs une bisexualité des plus débridées. Au mois de septembre 1930, voici que Crowley débarque à Lisbonne avec sa petite amie du moment. Quand ils ne sont pas enfermés dans leur chambre d’hôtel d’Estoril à organiser des orgies, les deux amants retrouvent Pessoa au Café Martinho da Arcada, où ils sidèrent les serveurs. Avec la complicité de l’écrivain, Crowley met en scène un faux suicide (il fait croire qu’il s’est noyé à la Boca do Inferno, une gorge balayée par les vagues, vers Cascais) et s’évapore en vérité vers l’Espagne, puis Paris, puis Berlin… Marqué par cette fréquentation satanique, Pessoa se plonge dans des livres sur la doctrine rosicrucienne, la kabbale, la franc-maçonnerie et autres rites initiatiques.
Encore jeune, Pessoa pouvait écrire ceci : « Me voici donc arrivé à mon vingt-huitième anniversaire sans avoir jamais rien fait dans ma vie – rien dans ma vie, rien dans les lettres ou dans ma propre personnalité. J’ai connu jusqu’à maintenant l’échec le plus total. Pendant combien de temps, hélas, vais-je encore le connaître ? » Il ne sortira pas de sa profonde angoisse existentielle, malgré une graphomanie qui témoigne d’une incroyable vitalité, capable qu’il était de se projeter dans des dizaines de doubles fictifs. A ce rythme, l’ancien adolescent prodige aura vieilli plus vite que la moyenne. Très affaibli, il expire le 30 novembre 1935, à 47 ans (comme Jack Kerouac après lui). On ne sait pas bien quel mal fut fatal à cet homme au foie malmené par sa consommation d’alcool. Une occlusion intestinale ? Une colique hépatique ? Une cirrhose ? Une pancréatite aiguë ? « Feindre est le propre du poète », disait-il. Le prestidigitateur aura disparu en emportant avec lui plus d’un mystère.
Pessoa. L’œuvre-vie par Richard Zenith. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard. Seuil, 1 261 p., 39,90 €. Parution le 29 mai.
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Author : Louis-Henri de La Rochefoucauld
Publish date : 2026-05-16 11:00:00
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