Il est des écrivains que la postérité range dans les marges, et dont la voix, à mesure que le temps passe, résonne pourtant avec une acuité grandissante. André Suarès (1868-1948) est de ceux-là . Il fut, dans les années 1930, l’un des observateurs les plus lucides de la marche de l’Europe vers l’abîme. Le relire n’est pas un exercice d’érudition : c’est une nécessité civique.
Ami de Romain Rolland, de Paul Claudel et de Paul Valéry, il a laissé une œuvre immense et inclassable. Ses Trois hommes — Pascal, Ibsen, Dostoïevski — comptent parmi les plus pénétrants essais sur le génie européen ; son Voyage du Condottière est un sommet de la prose française. Critique d’art, poète, essayiste, il a écrit sur Shakespeare, Cervantès, Baudelaire, la musique aussi, avec une intensité qui n’appartient qu’à lui. Sa langue mêle un lyrisme passionné à une rhétorique classique.
Dès l’affaire Dreyfus, le jeune Suarès prend parti avec fermeté, manifestant son admiration pour Zola et l’audace de J’accuse. C’est là qu’il forge son rejet profond de l’antisémitisme qui se pare des prestiges de la culture et de la rhétorique — celui de Maurice Barrès, dont il ne pardonnera jamais la dérive nationaliste. De ce combat de jeunesse, il apprend à distinguer le vrai du séduisant, à reconnaître sous les vernis savants la haine ordinaire.
Sa prescience confond. Comme Raymond Aron, qui revient d’Allemagne en 1933 décidé à alerter, Suarès lit Mein Kampf dès sa parution et y identifie le projet génocidaire d’Hitler. Il qualifie le livre d’ »office d’extermination » et prophétise, dès 1935 dans Vues sur l’Europe, la violence extrême et l’anéantissement physique programmé des juifs. A ses yeux, le nazisme est une rage organisée, une entreprise méthodique de destruction de l’humain.
Suarès est convaincu que la guerre est inévitable, non par fatalisme, mais parce qu’il en voit mieux que quiconque les mécanismes. Dans Portraits de guerre (1935), il montre qu’en refusant de tirer les leçons de 1914-1918, l’Europe se condamne à revivre le cauchemar. « On a cru que la paix était un droit. Elle n’est qu’un armistice », écrit-il, plaidant pour un réarmement d’abord moral.
Ses textes de résistance intellectuelle face aux totalitarismes sont réunis dans l’ouvrage Contre le totalitarisme. Il y met sur le même plan destructeur Mussolini, Hitler et Staline.
Pendant qu’une part de l’intelligentsia parisienne se laisse fasciner par Moscou, il dénonce avec la même fermeté la terreur stalinienne : procès truqués, liquidation des paysans, culte du guide, délation érigée en vertu. Cette « religion de l’avenir », qui justifie tous les crimes du présent au nom d’un paradis à venir, lui paraît la jumelle obscure du fascisme. Cette symétrie, que Gide ne reconnaîtra qu’en 1936 avec Retour de l’URSS, Suarès l’avait posée d’emblée.
Cette lucidité a un prix. Moqué, marginalisé, juif traqué sous l’Occupation, contraint de se cacher, brûlant une partie de ses manuscrits, il meurt en 1948, drapé dans une douloureuse et fière solitude.
Quelles leçons pour aujourd’hui ? D’abord, lire les textes. Suarès n’a pas deviné Hitler : il l’a lu. Notre époque préfère commenter les intentions supposées plutôt que d’affronter ce que les acteurs disent et écrivent. Prendre les mots au sérieux, surtout les plus brutaux, est un devoir.
Ensuite, tenir compte des signaux faibles. Un régime se prépare dans la langue avant de s’imposer dans les institutions : brutalisation du débat, délégitimation des contre-pouvoirs, fascination pour l’homme fort, invention d’ennemis intérieurs. Cette grammaire revient, sous d’autres formes, sur plusieurs continents.
Puis, se méfier des asymétries militantes. On ne dénonce pas un totalitarisme pour s’aveugler sur un autre : la liberté ne se découpe pas selon les sympathies.
Enfin, refuser le confort du désespoir. Suarès croyait à la vertu civique, à la culture, au courage ordinaire. Sa colère n’était pas désespérance ; elle était fidélité.
A l’heure où l’Europe est à nouveau traversée par des tensions nationalistes, où les populismes de droite comme de gauche gagnent du terrain, cet auteur trop méconnu s’impose comme une évidence. L’histoire ne se répète pas à l’identique, mais ses mécanismes — l’aveuglement,l’orgueil, la peur — sont éternels. « Le devoir de l’homme, c’est de voir, même quand ce qu’il voit lui déplaît », écrivait-il. Cette exigence n’a jamais été aussi nécessaire.
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Author : Manuel Valls
Publish date : 2026-06-09 05:00:00
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