Ce 23 juin, le Royaume-Uni commémore les dix ans de son référendum sur le Brexit. Un tremblement de terre qui a profondément bouleversé la Grande-Bretagne, mais aussi l’Union européenne. Pour la première fois, un Etat membre décidait de quitter le groupe.
Clément Beaune, successivement conseiller Europe d’Emmanuel Macron (2017-2020) puis ministre en charge des questions européennes (2020-2022), a été au cÅ“ur des négociations de ce divorce douloureux. Dix ans après ce vote, le haut-commissaire à la Stratégie et au Plan raconte ses effets sur une Europe loin d’avoir été coulée par le Brexit.
L’Express : Dix ans après le vote sur le Brexit, ce référendum a-t-il fait un vainqueur, que ce soit au Royaume-Uni ou dans l’Union européenne ?
Clément Beaune : Le Brexit n’a été une bonne nouvelle pour personne, ni sur le moment ni dix ans après. Ce choix du peuple britannique n’a pas fait de bien à leur pays, il n’a pas fait de bien à l’Europe. Mais certains prédisaient, voire souhaitaient, que ce soit le début d’un délitement de l’Union européenne, or c’est tout le contraire qui s’est joué.
En réalité, l’UE a non seulement tenu mais elle s’est renforcée, en progressant sur des sujets comme la défense ou le numérique, en résistant aux crises comme celle du Covid grâce au plan de relance, que nous n’aurions probablement pas pu faire aboutir avec le Royaume-Uni. Aujourd’hui, une dizaine d’Etats veut entrer dans l’Union européenne. Le Brexit n’a donc pas acté la fin de l’Europe.
Il nous a permis de tirer des leçons puisque ce vote était une crise européenne : nous pouvons retrouver nombre des reproches qui ont été faits par les citoyens britanniques dans d’autres pays, sur le dumping social, sur le manque d’efficacité, de contrôle ou de protection. Mais l’Europe a montré qu’elle pouvait s’adapter, tenir et se renforcer.
Ce précédent britannique a-t-il aussi servi d’avertissement aux autres Européens tentés par une sortie de l’UE ?
Le Brexit a été une alerte rouge salutaire. Ces discours sur une possible sortie de l’UE existaient depuis longtemps, au Royaume-Uni de manière un peu particulière mais aussi en Pologne, en Allemagne ou en France dans certains partis comme le RN. Le Brexit a remis un peu de gravité sur cette question. On ne joue pas avec le feu au sujet d’un projet politique construit patiemment après-guerre pour consolider la paix et créer de la coopération.
Il y a eu deux sursauts. D’abord celui du Brexit : la sortie de l’UE est possible, il faut donc mesurer le poids de ses mots lorsque l’on parle de casser l’Europe, de faire sortir son pays de l’Union et chacun, à commencer par les Britanniques, voit aujourd’hui qu’on se porte moins bien à l’extérieur qu’à l’intérieur.
Le deuxième sursaut, c’est évidemment le retour de la guerre en Europe et l’agression russe de l’Ukraine en février 2022. Ces deux événements, très différents, ont remis de la gravité dans la perception de l’Europe et ont fait réaliser à beaucoup d’Européens que l’UE était certes imparfaite, réformable et à réformer, mais que nous avions besoin de ce club de coopération et de ce projet politique de long terme.
Vous souvenez-vous de ce 24 juin, lendemain du référendum, et de ce que vous avez ressenti à l’époque, en tant qu’Européen convaincu ?
Une très grande tristesse. J’ai pleuré la nuit du référendum du 23 juin, je regardais la télé britannique avec un ami anglais qui connaissait mieux la carte électorale que moi. Lorsqu’il a vu que deux comtés du nord de l’Angleterre traditionnellement travaillistes avaient voté massivement pour le « Leave », il a compris que c’était joué et que le Brexit l’emporterait. Parfois, le danger crée du déni. Cela vaut pour l’arrivée au pouvoir de forces extrémistes comme pour le Brexit – pour rappel, 2016 est aussi l’année de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. On refuse de voir venir des événements qui sont difficiles et douloureux, or il faut les affronter pour y répondre. C’était un choix souverain, il faut le respecter.
J’étais triste parce que je suis attaché au Royaume-Uni et à l’Europe. Beaucoup voyaient un problème économique, des tensions sur les marchés, etc. Mais le vrai sujet était tout autre : avons-nous un projet européen capable de survivre à une crise qu’il n’avait jamais vécue et jamais imaginée ? Aucun État membre n’avait jamais quitté l’Union européenne. Et l’Europe a montré qu’elle était plus forte que cette crise-là , et bien d’autres après. Il s’agit d’une leçon positive et sans doute de la première leçon du Brexit.
Le HCSP a publié une note en début d’année montrant que le Royaume-Uni continue de suivre la plupart des règles européennes malgré le Brexit. Que faut-il en conclure ? Que 52 % des Britanniques se sont fait avoir ?
Toute la campagne du « Leave » s’est faite sur le mot d’ordre « Take back control » – la reprise du contrôle, notamment sur les règles afin d’avoir moins de normes bruxelloises, plus de liberté dans ses choix collectifs de nation. Le Royaume-Uni est sans doute plus autonome aujourd’hui parce qu’il décide sans Bruxelles. Mais il est, comme l’a dit Mario Draghi, moins souverain, dans le sens où il a moins d’impact.
C’est une leçon importante : les populistes ont utilisé la colère des gens pour leur mentir. Ils leur ont dit : vous aurez plus de liberté, vous signerez des accords commerciaux formidables, vous récupérerez des milliards pour le système de santé, vous aurez moins de normes qui empoisonnent votre vie quotidienne ! La réalité est que deux tiers des règles européennes qui existaient au Royaume-Uni sont maintenues et que le mouvement s’accélère : le Royaume-Uni suit les règles européennes sans participer à leur décision. Tout le contraire de la souveraineté !
Votre rapport montre aussi que le gouvernement Starmer a enclenché un alignement et un rapprochement important avec l’Union européenne. On le voit concrètement avec le retour au sein d’Erasmus + par exemple…
Mais c’est vrai aussi sur les normes environnementales ou sur la régulation des géants du numérique, où le Royaume-Uni a quasiment copié-collé le DSA et le DMA européen. On se demande souvent pourquoi on s’embête à aller à Bruxelles, négocier avec nos collègues espagnols, slovènes, suédois ou lettons des règles, alors que nous pourrions décider nous-mêmes. Il est vrai que c’est parfois frustrant, je le sais moi-même, et parfois on perd d’ailleurs.
Mais pourquoi le faisons-nous ? Parce qu’à plusieurs, nous avons plus d’impact. Le Royaume-Uni est sept fois plus petit que l’UE en population. Pour réguler les plateformes numériques, on a plus d’impact quand on est sept fois plus grand. Quand on signe un accord commercial, on peut avoir des débats et des divergences, mais on a plus d’impact quand on est un marché sept fois plus vaste. Et la preuve, c’est justement que le Royaume-Uni est très souvent obligé, à la demande de ses entreprises ou de ses citoyens, de suivre les règles européennes, parce qu’elles sont celles du grand voisin, et parce que les Britanniques sont plus européens qu’ils ne le pensent, sur le plan social ou environnemental.
Malgré tout, le gouvernement britannique maintient des lignes rouges. Un retour britannique dans l’UE est-il envisageable et souhaitable ?
C’est aux seuls Britanniques d’en décider. Certains reprochaient, à l’époque, à l’Union européenne d’être une prison. Mais c’est une union de liberté et la preuve en est qu’un pays a pu en sortir quand il l’a choisi. A titre personnel, je serais heureux que les Britanniques fassent partie du projet européen, sur le plan humain, sur le plan politique, sur le plan géopolitique, mais c’est au seul Royaume-Uni, au seul peuple britannique, de dire s’il se voit un destin au sein de l’Union européenne. C’est un débat qui prendra du temps.
Il est intéressant que, justement à l’occasion des dix ans du référendum, de nombreux débats ressurgissent au Royaume-Uni dans les partis politiques, notamment au Parti travailliste, et que beaucoup commencent à envisager qu’à terme, il faudra proposer aux Britanniques de rejoindre l’UE. Il peut y avoir aussi des rapprochements intermédiaires et, de manière très pragmatique, nous devons aujourd’hui retisser des liens.
C’est la raison pour laquelle j’ai voulu lancer ce dialogue franco-britannique entre des think tanks et des fondations au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Nous avons besoin de projets communs, d’idées communes. Sur l’essentiel des grands défis, que ce soit le climat, l’IA, la situation internationale, nous sommes extrêmement proches des Britanniques, notamment nous Français. Nous avons des intérêts communs, des valeurs communes et une coopération qui n’a probablement jamais été aussi étroite sur beaucoup de sujets.
Sentez-vous une envie, des deux côtés de la Manche, de passer à une nouvelle phase dans les relations et de mettre le Brexit derrière nous ?
Il y a eu une phase, à laquelle j’ai participé auprès du président de la République, qui a été longue, parfois douloureuse, de négociations, où nous Français, nous Européens, avons défendu nos intérêts. Je prends un cas très concret, celui de la pêche : une des promesses des Brexiters consistait à exclure les pêcheurs européens des eaux britanniques. Nous avons défendu nos intérêts avec efficacité et aujourd’hui nos pêcheurs ont accès aux eaux britanniques.
Cette phase de négociations a été difficile. Michel Barnier l’a menée avec beaucoup de talent et de patience, ce qui montre que l’Europe peut être forte quand elle est unie. Puis nous sommes passés à une phase de cicatrisation, il y avait eu des tensions, de l’émotion, et après 2020 et l’accord qui a été signé, progressivement les plaies ont cautérisé, notamment la relation bilatérale. Aujourd’hui, la relation est très bonne avec le gouvernement actuel.
La guerre d’Ukraine, la question de la sécurité de l’Europe, avec une garantie américaine qui est moins évidente, font aussi que le Royaume-Uni et l’Union européenne ont besoin de se reparler. C’est vrai en bilatéral entre la France et le Royaume-Uni, c’est vrai en européen où tous les sujets de sécurité, de défense, doivent retrouver une forme de structuration, de coopération beaucoup plus forte, même si le Royaume-Uni ne rejoint pas l’Union européenne.
Une partie de la population britannique, déçue par les effets du Brexit, continue de se radicaliser et vote Nigel Farage, voire encore plus à l’extrême droite. Devons-nous être inquiets ?
Une des leçons de ces dix ans et de l’après référendum, c’est l’analyse des mouvements populistes. Ils ont pris un gros coup sur la tête parce qu’ils – le Rassemblement national, le mouvement de Viktor Orban, certaines forces politiques en Pologne ou en Allemagne – avaient vendu ou soutenu la sortie de l’Union européenne, la sortie de l’euro, et tous ont vu que c’était un échec. Alors ils ont tout jeté par-dessus bord et ont planqué leurs promesses de sortie.
Mais il faut reconnaître que les populistes ont ce talent de pouvoir toujours ajouter de la démagogie à la démagogie, de se réincarner. Le RN dit ne plus vouloir sortir de rien, mais tout son programme mènerait à une crise européenne marginalisant la France et cassant l’UE. Nigel Farage, qui a été responsable de ce que les Britanniques eux-mêmes considèrent comme un échec et une erreur, revient aujourd’hui en leur disant : j’ai un nouveau chemin à vous proposer. C’est un sujet interne au Royaume-Uni, mais cela doit nous éclairer : nous devons toujours rester vigilants et, pour les forces politiques qui combattent les populistes, montrer en permanence les mensonges et les dangers d’un discours simpliste, d’un discours de stigmatisation, d’un discours de division. Ce combat, malheureusement, n’a pas été éliminé par le mensonge du Brexit. Il revient et il faudra dans tous nos pays mener un combat politique, au sens noble du terme, contre ces facilités. J’y prendrai toute ma part.
Source link : https://www.lexpress.fr/monde/europe/clement-beaune-le-brexit-a-ete-une-alerte-rouge-salutaire-pour-lunion-europeenne-LUWLTKEHEZATRE7MFFUMHX6GZY/
Author : Corentin Pennarguear
Publish date : 2026-06-22 15:00:00
Copyright for syndicated content belongs to the linked Source.
