A l’Académie française, où il a été élu en 2008, Jean-Christophe Rufin fait beaucoup d’envieux chez ses confrères qui n’ont exploré que les couloirs du Conseil d’Etat ou le boulevard Saint-Germain, à Paris. Affûté par la pratique de l’alpinisme, le fringant septuagénaire est un homme aux destins multiples : médecin, écrivain, diplomate, alpiniste… Il fut l’un des pionniers de l’organisation humanitaire Médecins sans frontières et dirigea Action contre la faim. C’est par le biais des ONG qu’il s’est familiarisé avec les affaires internationales. De 2007 à 2010, il a été ambassadeur de France au Sénégal. Prix Goncourt 2001 pour son roman Rouge Brésil, il s’est imposé comme l’un des écrivains préférés des Français.
A partir de son expérience d’humanitaire et de diplomate, il a donné vie à un personnage de consul un peu gaffeur, Aurel Timescu. Le septième épisode de ses aventures, sur les traces de Napoléon, vient de paraître : La folie Sainte-Hélène (Calmann-Lévy). Ces polars enlevés et divertissant en diable entraînent le lecteur dans les coulisses de la diplomatie française. « Aurel est une sorte de double derrière lequel je me cache pour parler du présent et de sujets parfois sensibles, à partir d’expériences qui sont les miennes », reconnaît Rufin.
Ce disciple d’Alexandre Dumas nous fait voyager dans l’histoire et la géographie. C’est le plus géopolitique de nos écrivains. Ses romans anticipent souvent les évolutions du monde et en révèlent les logiques profondes. Lire, pour s’en convaincre, Katiba (2010), sur le djihadisme en Afrique de l’Ouest, et D’or et de jungle (2025), dans lequel il imagine un coup d’Etat au sultanat de Brunei fomenté par les Gafam. Invité des Temps sauvages, le podcast de L’Express, Jean-Christophe Rufin revient sur ses différentes expériences et donne de sa vision de la politique internationale.
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L’Express : Vous avez imaginé le personnage d’Aurel Timescu, consul un peu gaffeur, mélange de Monsieur Hulot et de Columbo, dont on suit les aventures depuis 2008. Comment est née l’idée de cette série ?
Jean-Christophe Rufin : J’ai toujours eu un problème avec le secret. Je suis médecin de formation et, à la fin de mes études, j’ai prêté le serment d’Hippocrate : ce texte interdit au médecin de raconter ce qu’il a vu. Certes, les patients vous donnent accès à leur corps, leur cœur, leur maison, mais c’est à la condition que tout reste couvert par le secret. C’est un handicap considérable lorsqu’on veut écrire. J’ai donc situé mes premiers romans dans l’Histoire pour brouiller les pistes et contourner le secret.
Quand, plus tard, par les hasards de la vie, j’ai eu des fonctions diplomatiques, je suis retombé sur le secret : dans la fonction publique, on l’appelle le devoir de réserve. Mon expérience d’ambassadeur m’avait permis d’être témoin de beaucoup d’histoires, de beaucoup de scènes ou d’événements qui m’avaient passionné. A cause du devoir de réserve, je ne pouvais pas les raconter directement.
J’ai donc créé le personnage d’Aurel, qui est une sorte de double derrière lequel je me cache pour parler du présent et de sujets parfois sensibles, à partir d’expériences qui sont les miennes. Ce stratagème me donne une plus grande liberté que si je disais « je ».
Après Conakry, la Caspienne, Acapulco, l’Albanie, voici Aurel à Sainte-Hélène. Le consul qui administre l’enclave de Longwood, où est mort Napoléon, a disparu. Que diable Aurel va-t-il faire dans cette affaire ?
Sainte-Hélène est un lieu fascinant. C’est une petite île perdue au milieu de l’Atlantique sud, plus près de l’Afrique que du Brésil. La folie que Napoléon suscite toujours, deux siècles après sa mort, se concentre là -bas. Reconstitueurs qui s’habillent comme les soldats de l’Empire et rejouent les grandes batailles comme Austerlitz ou Waterloo ; collectionneurs, capables de payer une fortune des objets ayant appartenu à Napoléon ; historiens qui dédient leur vie à l’étude du grand homme ; antiesclavagistes qui le poursuivent jusque dans la tombe pour avoir rétabli l’esclavage, il y a bien des façons de succomber à la Napoléon mania.
J’ai conçu une intrigue autour de la disparition de l’homme qui est en charge de conserver et d’entretenir les lieux où a séjourné l’Empereur sur l’île. Comme toujours, je me suis rendu sur place pour peindre les lieux et les personnages le plus fidèlement possible.
Chaque aventure d’Aurel est l’occasion pour moi de donner un coup de projecteur sur des réalités internationales mal connues. Et Sainte-Hélène n’y fait pas exception puisque cette petite île britannique recèle bien d’autres secrets que les souvenirs napoléoniens…
Pourquoi avoir choisi un gaffeur pour incarner un diplomate français ?
C’est une manière de décrire la diplomatie française telle qu’elle est, c’est-à -dire avec de puissants contrastes. Il y a les grands postes prestigieux, Washington, Berlin, Pékin. Mais aussi toute une armée de diplomates plus modestes. Aurel est l’un d’entre eux, pour le meilleur ou pour le pire.
La France a fait le choix de conserver un réseau diplomatique mondial, ce qui est rare. Beaucoup de pays, comme l’Allemagne, n’ont pas d’ambassadeurs dans toutes les capitales. A Dakar, par exemple, ma collègue allemande s’occupait d’une dizaine de pays.
Nous, nous tenons à avoir des représentations diplomatiques partout, mais elles n’ont évidemment pas la même taille à Londres ou à Monrovia. Dans les petits postes, les ambassadeurs bénéficient encore de certains attributs de la fonction – chauffeur, cuisinier –, mais leur rôle est assez marginal.
Quand ils rédigent une note politique sur le pays où ils sont affectés, il est bien possible que personne ou presque ne la lise. Il existe donc différentes catégories de diplomates.
Avec Aurel, j’ai sorti un diplomate très modeste de son placard pour le mettre dans la lumière. Et pour montrer qu’il ne faut pas le juger trop hâtivement. Certes, le travail ne l’intéresse pas. Comme il n’a rien à perdre et qu’il est titulaire, il ne fait généralement rien. Mais lorsqu’une affaire l’intéresse, lorsqu’il est indigné par une injustice ou passionné par une énigme, il est capable de montrer beaucoup de courage, d’intelligence et d’énergie. C’est un personnage inattendu, un véritable couteau suisse. Il s’adapte aux environnements les plus étranges et résout les problèmes les plus complexes. Avec des moyens bien à lui et peu orthodoxes.
Quels enseignements avez-vous tirés de votre expérience diplomatique ?
Le monde diplomatique est souvent caricaturé, non sans raison d’ailleurs, parce qu’il a ses ridicules. C’est un univers héritier de traditions d’Ancien Régime, ou qui croit l’être, avec de beaux restes (quoique de plus en plus précaires) : hôtels particuliers, domesticité, réceptions qui se veulent brillantes.
Mais c’est aussi un monde confronté aux réalités internationales de façon extrêmement concrète, parfois physique. Il arrive pendant des coups d’Etats que des ambassadeurs soient enfermés dans leurs ambassades, incapables d’en sortir ou expulsés sans ménagement en quelques heures.
En Syrie, au début de la guerre civile, l’ambassadeur de France a été directement menacé. Dans le Venezuela de Maduro, l’ambassadeur de France vivait assiégé dans sa résidence. Dans ce métier, vous êtes comme le pilote dans un avion : à bord, pas dans la tour de contrôle. Les turbulences vous affectent directement.
Je l’ai ressenti très profondément. Le Sénégal, où j’étais ambassadeur, était alors relativement calme, mais j’ai vécu des émeutes à Dakar. Cette ville, située sur une presqu’île, peut être bloquée en quelques minutes. Tout change alors brutalement et vous prenez conscience que vous êtes réellement en première ligne, responsable d’une communauté française forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.
Dans vos livres, vous montrez aussi l’écart entre les grands discours et la réalité de la diplomatie française. On y voit l’effacement progressif de la France.
Oui, particulièrement en Afrique, où j’ai servi. Le Sénégal reste la plus grande de nos ambassades en Afrique, pour des raisons historiques. C’est une ambassade régionale, compétente pour une grande partie de l’Afrique de l’Ouest.
J’avais d’ailleurs raconté cela dans Katiba, qui évoquait la montée des mouvements islamistes dans le Sahel. Quand j’ai publié ce roman, beaucoup de gens me demandaient : « Aqmi, c’est un nom que vous avez inventé ? » Je leur répondais : « Hélas non, ce mouvement existe. »
Je crois beaucoup à la puissance de la littérature pour réconcilier le public avec les questions internationales. Lors des élections, on nous dit toujours que ces sujets arrivent en dernier, derrière le pouvoir d’achat ou la sécurité. Pourquoi ? Parce qu’ils semblent abstraits, lointains.
La littérature permet de montrer qu’il s’agit de réalités profondément humaines. Aurel, mon personnage, est consul. Or il n’y a pas plus humain qu’un consul : son métier est notamment de s’occuper de nos compatriotes à l’étranger.
Quand ils sont agressés, perdent leurs papiers, sont pris en otage, viennent se marier, ou adopter des enfants… Tout ce qui leur arrive d’heureux ou plus souvent de tragique relève du consul. Il introduit à la question internationale par l’humain. C’est un maillon qui manque souvent dans la compréhension du monde.
Les discours moraux en politique étrangère ne nous ont-ils pas fait perdre de vue que la diplomatie consiste d’abord à parler à ses ennemis ?
A mon sens, c’est le grand travers de la diplomatie française. Elle se croit responsable du destin du monde : le réchauffement climatique, les droits humains, la démocratie. Ce sont des sujets majeurs. Il est bien d’en avoir conscience, mais il faut aussi mesurer le poids que l’on pèse. Une diplomatie doit d’abord s’occuper des intérêts du pays qu’elle représente.
A un moment, notre ministère des Affaires étrangères avait créé en son sein une « direction des biens publics mondiaux ». Comme si l’air, l’eau, la biodiversité dépendaient d’une poignée de fonctionnaires dans un bureau du Quai d’Orsay. C’est très touchant que la France se préoccupe des biens publics mondiaux, mais il faut d’abord exister pour pouvoir peser sur ces vastes sujets.
Seuls, avec nos petits bras, nous ne pouvons guère espérer avoir une influence sur ces grands enjeux. Si nous ne défendons pas nos intérêts industriels, militaires ou stratégiques, nous nous privons de la puissance qui permet précisément d’agir ensuite sur ces enjeux mondiaux. La France a toujours un peu tendance à être la grenouille qui se prend pour un bœuf.
Vous vous inscrivez aussi dans une tradition française : celle des écrivains diplomates. Etait-ce un modèle pour vous ?
Pas vraiment. Pour moi, l’écriture a toujours été une annexe de la vie et de l’action. J’ai commencé par la médecine, puis l’humanitaire, qui m’a donné une expérience internationale. A chaque étape, j’ai écrit à partir de ces expériences.
J’ai commencé par des essais avant de passer au roman, où je me sens beaucoup plus à l’aise. J’adore créer des fictions. Mais je ne suis pas plus écrivain diplomate qu’écrivain médecin. Ces catégories n’ont pas de sens pour moi.
Je trouve même la figure de l’écrivain diplomate un peu hypocrite. Elle est un moyen pour la diplomatie de récupérer le prestige de personnes qu’elle n’a guère favorisées de leur vivant. Regardez Romain Gary : il n’a jamais été ambassadeur. Pierre-Jean Rémy non plus. Quant à l’œuvre de Claudel ou de Saint-John Perse, elle ne me paraît pas devoir grand-chose au fait qu’ils aient été diplomates.
Il y a simplement des personnes qui aiment écrire et auxquelles il arrive, dans la vie, d’être diplomates. Elles auraient aussi bien pu être chauffeurs de taxi.
Vous écriviez dès 1991 dans votre essai L’Empire et les Nouveaux Barbares qu’une nouvelle fracture mondiale opposerait le Nord et le Sud. Où en est cette fracture aujourd’hui ?
J’ai vécu la chute du mur de Berlin au Brésil. Depuis l’Amérique du Sud, je ne partageais pas l’euphorie européenne. Je voyais au contraire se dessiner une nouvelle fracture : un Nord réunifié (la Russie semblait rejoindre le concert des nations démocratiques) et des pays du Sud qui se demandaient : « Et nous ? » J’ai été l’un des premiers à dire que ce monde réconcilié n’irait peut-être pas de soi.
On nous annonçait la fin de l’Histoire, et pourtant de nouvelles guerres apparaissaient déjà , comme celle du Liberia dont je me suis occupé en tant qu’humanitaire.
J’ai aussi été parmi les premiers à souligner que la question migratoire deviendrait fondamentale. Si l’on n’apportait pas davantage de développement au Sud, les populations viendraient le chercher au Nord.
L’action humanitaire m’avait rendu cette évidence très concrète. A l’époque des « French Doctors », nous gérions des camps de réfugiés pouvant apparaître en quelques heures. Cette question de la mobilité des populations et des réfugiés était déjà centrale mais nous étions peu à le voir.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est le continent des Bisounours
Comment voyez-vous aujourd’hui l’évolution du Sénégal ?
Avec beaucoup d’inquiétude. Le Sénégal dispose d’institutions solides, largement héritées de la présence française mais aussi préservées par de grands présidents comme Léopold Sédar Senghor ou Abdou Diouf. C’est un Etat qui fonctionne, ce qui n’est pas le cas de tous les pays africains.
Mais les règles du jeu ont été faussées. Abdoulaye Wade a tenté de faire succéder son fils. Macky Sall s’est accroché au pouvoir en essayant de modifier la Constitution. Tout cela a fragilisé les institutions.
Des personnalités qui me paraissent très dangereuses sont apparues, notamment Ousmane Sonko. Ce sont des gens très habiles, d’excellents tribuns, mais je suis persuadé que leur pensée profonde est antilibérale et antioccidentale. Ils sont très hostiles à la France et ne craignent pas d’instrumentaliser un sentiment anti-français jusque-là contenu. Je pense que ce pays, malgré la solidité de ses institutions, peut basculer vers une forme de chaos ou d’extrémisme.
Vous avez été élu en 2008 à l’Académie française. Votre discours de réception était un hommage à l’écrivain Henri Troyat, de son vrai nom Lev Tarassoff, né à Moscou en 1911. C’était aussi une méditation sur la folie russe. Comment voyez-vous l’évolution de ce pays ?
J’observe avec tristesse l’évolution de la Russie vers l’isolement et l’agressivité. Il me semble cependant que nous ne devons pas tomber dans ce piège et faire de la Russie un irrémédiable ennemi. Je reste fondamentalement gaullien, partisan d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural dans laquelle la Russie reprendrait sa place. Le peuple russe partage avec nous une singularité culturelle qui a nourri l’œuvre d’Henri Troyat. Par-delà les régimes politiques, ces liens font de ce peuple notre partenaire naturel. Si nous parvenons à conclure l’épisode tragique que constitue la guerre en Ukraine, j’espère que nous pourrons de nouveau coopérer avec la Russie.
« Nous ne pouvons plus confier notre sécurité, celle du continent européen, à des tiers, avez-vous dit. Pour moi, la puissance de référence, c’est l’Europe ». Ne paie-t-on pas une forme de naïveté qui a consisté à croire que l’on pouvait renoncer à s’affirmer comme une puissance, et se contenter de miser sur le droit et les accords commerciaux pour exister ?
L’Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est le continent des Bisounours. Notre diplomatie s’est voulue humanitaire, écologique, instrument de promotion de la liberté et des droits humains. Nous avons pu vivre cette parenthèse enchantée parce que l’équilibre mondial nous mettait à l’abri de la guerre, parce que nos économies délocalisaient la production dans des pays à bas coûts et parce que nous avons accepté de bon gré de creuser des déficits colossaux. Nous découvrons aujourd’hui que nous avons été plus cigales que fourmis.
L’Amérique monnaye désormais son soutien militaire, la Chine n’est plus notre client mais notre propriétaire, nos sociétés vivent de fortes tensions identitaires du fait des migrations, notre dépendance énergétique nous rend extrêmement sensibles aux tensions internationales. Bref, nous sommes en train de nous rendre compte que, sans stratégie d’indépendance et de puissance, notre position dans le monde sera de plus en plus fragile.
L’Europe, au lieu d’être la solution, nous fragilise encore davantage, en nous livrant à des concurrences dangereuses, comme avec les pays du Mercosur. Nous sommes certainement à la veille d’un rééquilibrage de nos priorités. Aurons-nous encore longtemps la possibilité de financer à ce niveau notre modèle social ? D’être exemplaires (souvent bien seuls) dans nos choix écologiques ? De donner au monde entier des leçons de démocratie, au détriment souvent de nos intérêts ? Il n’est pas trop tard.
La France a des atouts : sa filière énergétique nucléaire, son outil de dissuasion, son siège au Conseil de sécurité de l’ONU, son dynamisme démographique. Encore faut-il qu’elle sache les exploiter. Et qu’elle prenne conscience de la dangerosité du monde qui nous entoure.
Votre précédent roman, D’or et de jungle, met en scène une agence de renseignement privée préparant un coup d’Etat pour permettre aux Gafam de prendre le contrôle du sultanat de Brunei. Les grands empires technologiques ne sont-ils pas déjà plus puissants que les Etats ?
Je suis parti d’un constat très simple : les budgets annuels de nombreux pays sont très inférieurs à ceux des géants du numérique. Il me paraissait évident qu’un jour ces entreprises auraient envie de s’approprier un Etat, non pour des raisons financières, mais pour contrôler les normes et les lois qui limitent aujourd’hui leur action.
Il se trouve que l’Etat qu’elles sont en train de contrôler est peut-être encore plus intéressant : les Etats-Unis. Mais, d’un point de vue romanesque, il me fallait une unité de lieu. Je ne pouvais pas raconter la prise de pouvoir sur les Etats-Unis, sujet trop vaste et trop complexe. J’ai donc choisi Brunei, ce petit sultanat de Bornéo.
Je voulais montrer comment, avec les deepfakes, l’intelligence artificielle et quelques manipulations communautaires, il devient possible de créer un état insurrectionnel et de changer un pouvoir.
J’ai toujours été fasciné par les coups d’Etat. Malaparte a écrit un grand livre, Technique du coup d’Etat. Edward Luttwak a publié un manuel plus récent. Mais ces ouvrages décrivent des coups d’Etat à l’ancienne : prendre d’assaut le palais du gouvernement, la télévision, mettre l’ancien chef de l’Etat en prison et annoncer sa prise de pouvoir au micro.
Aujourd’hui, ce n’est plus ainsi que les choses fonctionnent. Les technologies permettent d’autres formes de déstabilisation. Pourquoi contrôler la télévision (que de moins en moins de gens regardent) quand on peut répandre sa propagande par le moyen des réseaux sociaux ?
Mon récit est une fiction mais pas de la science-fiction. C’est une courte anticipation de ce que nous voyons déjà survenir. Un coup d’Etat 2.0 en quelque sorte. J’ai déjà été un peu rattrapé par la réalité et je le serai de plus en plus.
L’intelligence artificielle exige aujourd’hui d’être « désarmée », »libérée des logiques qui en font un instrument de domination, d’exclusion ou de mort », a déclaré le pape lors de la présentation de sa première lettre encyclique, intitulée Magnifica humanitas. La diplomatie vaticane s’imposerait-elle comme le seul contre-pouvoir aux seigneurs des nouvelles technologies ?
La vitesse à laquelle les choses évoluent est impressionnante. Je ne crois pas qu’il existe aujourd’hui un pouvoir politique capable de contrôler l’intelligence artificielle.
Je n’ai pas lu dans le détail l’encyclique du pape, mais j’ai suivi son initiative. Elle était bienvenue, car le Vatican est probablement la seule autorité morale capable d’essayer de contrôler ou de questionner ce mouvement, qui semble de toute façon impossible à arrêter.
La diplomatie vaticane est remarquable. J’ai beaucoup fréquenté des nonces apostoliques. Ce sont sans doute les gens les mieux renseignés et les plus fins dans l’analyse des situations mondiales.
Ils possèdent aussi une vision de très long terme qui manque à beaucoup de diplomaties. Ils ont devant eux, sinon l’éternité, du moins deux millénaires de profondeur historique. Les nonces apostoliques sont des diplomates qui mériteraient d’être davantage écoutés.
En 2004, Dominique de Villepin alors ministre de l’Intérieur, vous avait commandé un rapport sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Vous aviez alerté sur la montée de ce dernier et sur les nouvelles formes qu’il prenait. Quel constat faites-vous aujourd’hui ?
A l’époque, il était presque inaudible de dire qu’à côté du vieil antisémitisme d’extrême droite existait également un nouvel antisémitisme d’extrême gauche, prenant les couleurs de l’aantisionisme et pouvant instrumentaliser une partie de la jeunesse issue de l’immigration.
Cela a choqué beaucoup de monde à l’époque car la doxa voulait que l’antisémitisme fût exclusivement d’extrême droite. Aujourd’hui, on se rend compte que les choses sont moins manichéennes. Mais si je peux donner un conseil : il ne faut jamais avoir raison trop tôt.
Notre incapacité à comprendre les événements historiques que nous sommes en train de vivre semble vous hanter ?
C’est une question fondamentale pour le romancier. L’historien connaît la fin de l’histoire qu’il raconte. Il sait par exemple comment se termine la Seconde Guerre mondiale. Le romancier, lui, quand il évoque cette période, doit se replonger dans l’inconnu.
Mon grand-père, lorsqu’il était à Buchenwald, ignorait si le camp serait libéré et s’il rentrerait vivant. Cette incertitude, je l’ai retrouvée dans tous les événements que j’ai vécus.
Jamais je n’ai ressenti cela plus intensément que pendant la guerre en Bosnie. Vous ne saviez jamais en commençant une journée si vous alliez recevoir une bombe sur la tête et encore moins ce qu’il adviendrait dans six mois. Quand j’ai évoqué cette guerre dans un roman (Check-Point), il m’a fallu restituer cette ambiance étrange, ce flou sur l’avenir. C’est la force du roman : raconter l’histoire sans en connaître l’issue.
Cette incertitude est consubstantielle à la condition humaine. Elle rend les choses passionnantes, parce qu’elle motive l’action et l’engagement. Mais elle est aussi tragique. Nous mourrons tous sans connaître la fin du film.
Vous avez milité pour que l’écrivain Boualem Sansal soit élu à l’Académie française alors qu’il était encore emprisonné en Algérie. Mais vous n’avez pas été suivi par la plupart des autres Immortels. Qu’est-ce que cela nous dit de la République des lettres ?
Il me semblait que notre responsabilité en tant qu’écrivains était de défendre la liberté d’expression lorsqu’elle était bafouée, comme dans le cas de Boualem Sansal. Que l’on soit d’accord ou pas avec ses idées, il a été arrêté et jugé pour un délit d’opinion, c’est-à -dire pour avoir exercé le droit de tout créateur. Je ne suis pas parvenu à convaincre mes confrères. Je le regrette mais je n’ai pas été surpris. Les intellectuels sont rarement solidaires et se mobilisent peu contre les atteintes à leurs libertés. Quand ils se rendent compte de leur erreur, il est souvent trop tard.
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Author : Sébastien Le Fol
Publish date : 2026-06-23 16:00:00
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