C’est un entretien qui a suscité beaucoup de réactions. Il y a une semaine, Brendan Simms, éminent historien britannique et professeur à l’université de Cambridge, développait en exclusivité pour L’Express la thèse de son nouveau livre paru en anglais, The Return of the Great Powers, à savoir que les grandes puissances sont de retour, mais que si les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Royaume-Uni en font partie, ce n’est pas le cas de la France ou de l’Allemagne.
Historien des relations internationales et professeur à Science Po Paris, Pierre Grosser est depuis longtemps un lecteur attentif des ouvrages de Brendan Simms. Mais pour lui, nos voisins britanniques n’ont « rien à faire dans le carré des grandes puissances », à l’inverse de la Russie. Avec tout de même un point d’accord avec son confrère de Cambridge : la puissance française n’est plus ce qu’elle était. Entretien.
L’Express : Selon Brendan Simms, il existerait aujourd’hui quatre grandes puissances : les Etats-Unis, la Chine, la Russie et le Royaume-Uni. La présence de ce dernier pays dans ce classement vous a particulièrement surpris… Pourquoi cela ?
Pierre Grosser : Le Royaume-Uni a été une puissance hégémonique, en ce qu’elle fut pendant longtemps quasiment maîtresse des mers, première puissance financière du monde, et était capable d’équilibrer le jeu européen, notamment entre la France et l’Allemagne, tout en possédant un immense empire terrestre. D’une certaine façon, le fait qu’il n’y ait jamais eu de grande coalition antibritannique – comme il n’y en a pas contre les Etats-Unis – alors qu’il y en a eu contre la France, l’Allemagne et l’Union soviétique, démontrait que le monde voyait un certain intérêt à cette hégémonie, tout en cherchant à la défier. Il faut donc reconnaître que la puissance britannique a existé. Mais depuis les années 1960, c’est peu dire que nous assistons à un déclin continu auquel les gesticulations thatchériennes et lors du Brexit n’ont rien changé.
Six Premiers ministres se sont succédé au 10 Downing Street en dix ans, et les grands de ce monde ne se sont pas battus pour être sur la photo avec eux
Il s’agit donc à mon sens d’une analyse intellectuellement datée – et très britannique ! Le Royaume-Uni n’a rien à faire dans ce carré de grandes puissances. Aujourd’hui, personne n’imaginerait les Britanniques dans une réplique de la Conférence de Yalta, lors de laquelle les Etats-Unis de Roosevelt, le Royaume-Uni de Churchill et l’URSS de Staline s’étaient réunis pour gérer la fin de la guerre et poser les bases de l’après-guerre. A la rigueur, nous pourrions envisager un format semblable, mais entre la Russie, les Etats-Unis et la Chine, et Poutine le souhaite sans doute. De surcroît, six Premiers ministres se sont succédé au 10 Downing Street en dix ans, et les grands de ce monde ne se sont pas battus pour être sur la photo avec eux.
Vous êtes bien définitif…
Contrairement à ce que suggère Brendan Simms, la capacité de projection britannique a considérablement décliné, notamment dans le domaine naval, et malgré les fantasmes Indopacifiques. Pas un navire ou presque n’est capable de naviguer. Au point que le Royaume-Uni a eu besoin de la France pour défendre une de ses bases à Chypre. Bien que la Royal Navy soit parvenue à intercepter un pétrolier de la flotte fantôme russe en mars dernier, elle se révèle globalement bien en peine de stopper les navires russes dans la Manche, comme nous avons pu le voir ce mois de juin… Les deux porte-avions de classe Queen Elizabeth sont en entretien et sont vulnérables dans une guerre aérobalistique. Cela ne risque pas de s’arranger, puisque le Royaume-Uni n’a ni les moyens ni les capacités pour redevenir une puissance navale. C’est un passé révolu. Les Etats-Unis, en panique face aux capacités chinoises de construction navale, se tournent d’ailleurs maintenant vers la Corée du Sud.
Au-delà de sa capacité de projection ou de sa résilience, la réflexion de l’historien de Cambridge repose sur deux autres critères, à savoir les ressources et la réputation. Cela ne compte pas ?
La prise en compte des ressources – comme le PNB, la population, la superficie – est un classique. Mais, de ce point de vue aussi, le Royaume-Uni n’est plus l’empire qu’il a pu être. Et en termes de réputation, ça n’est guère mieux ! Y compris si l’on parle de sa capacité à influencer le jeu international par des valeurs. Lors de la période Tony Blair, par exemple, rappelez-vous que malgré les ambitions du pays à être l’Etat le plus civilisé et éthique, des sociétés militaires privées opéraient discrètement en Afrique – le scandale « Arms to Africa » a d’ailleurs éclaboussé par la suite le gouvernement Blair. De même que l’affairisme de l’ancien Premier ministre et ses liens avec Trump choquent – sans compter son rôle dans l’invasion de l’Irak et sur Gaza. Simms se gargarise des sommets au Royaume-Uni sur l’IA éthique, mais Emmanuel Macron a organisé en France de très nombreux sommets sur tous les aspects de la gouvernance globale.
Certes, on pourrait argumenter que Londres est assez attractive pour les classes dirigeantes du monde entier. Mais la place financière rétrograde dans les classements mondiaux, et n’a pas réussi à être indispensable pour la finance islamique ni pour l’internationalisation du renminbi (le yuan : NDLR). Les Britanniques exerçaient une influence considérable au sein de l’UE en trustant des postes peu voyants mais stratégiques ; c’est désormais perdu. Tout ce que je dis là doit par ailleurs être mis en perspective avec une nouvelle réalité concurrente : à savoir la montée de puissances que l’on pourrait qualifier de « moyennes », comme la Turquie, Israël ou les pétro-monarchies du Golfe, des pays qui, aujourd’hui, on plus d’influence internationale que la plupart des pays du Nord.
Êtes-vous aussi critique s’agissant de la présence de la Russie dans ce classement ?
La Russie connaît son lot de problèmes. On peut raisonnablement imaginer qu’à moyen terme, le coût de la guerre va rapidement accélérer son déclin – une guerre qui devait au contraire lui permettre de retrouver son statut. Mais en termes de résilience, par exemple, Moscou mérite d’intégrer le podium. Il faut se souvenir de ce qui était dit couramment de la Russie dans les années 1990, à savoir qu’elle était une Haute-Volta (l’ancien nom du Burkina Faso : NDLR), avec des armes nucléaires. Et pourtant, Vladimir Poutine a réussi, notamment avec l’argent du pétrole dans les années 2000, à lui redonner son statut de puissance – et beaucoup considèrent qu’elle est indispensable pour une future architecture de sécurité européenne.
Quant à sa capacité de nuisance, la guerre en Ukraine montre assez clairement qu’elle est toujours bien réelle. On ne peut pas à la fois s’en inquiéter et dire dans le même temps que la Russie n’est plus une puissance. Par ailleurs, force est de constater que, même si elle ne peut plus compter sur Bachar el-Assad, la puissance russe est parvenue à se refaire une place au Moyen-Orient, notamment avec la Turquie, Israël, l’Arabie saoudite et l’Iran. Elle est également présente en Asie – au-delà de sa relation privilégiée avec la Chine, le pays continue d’entretenir de bonnes relations avec les alliés des années 1970 et 1980, l’Inde et le Vietnam. Elle mise aussi sur la rhétorique anticoloniale traditionnelle en Afrique, et sur d’anciennes interdépendances dans l’espace post-soviétique, notamment énergétiques, religieuses, et humaines.
Et au-delà des critères traditionnels ses capacités spatiales demeurent, et il y a le nucléaire ! Aujourd’hui, même si les grands traités de désarmement nucléaire américano-russes post-1987 ont été dénoncés, on n’imagine pas gérer le nucléaire mondial sans la Russie – même si ses gesticulations nucléaires depuis septembre 2022 n’ont guère été appréciées, notamment par la Chine. Et pendant ce temps, le Royaume-Uni et la France essayent de se faire oublier, ne voulant pas que leurs arsenaux soient inclus dans les négociations, comme le veut Moscou depuis un demi-siècle.
Reste que les sanctions internationales imposées à Moscou ont porté un gros coup à l’économie russe. De même qu’aujourd’hui, les drones ukrainiens sont capables de détruire ses blindés. Mesurons-nous encore la puissance avec les bons instruments ?
Effectivement, la question se pose. Par exemple, il est légitime de se demander si l’obsession pour les dépenses militaires, le nombre de porte-avions ou de têtes nucléaires est encore pertinente. Ce, surtout lorsque l’on sait que les grandes puissances n’ont jamais remporté de guerres de contre-insurrection à l’autre bout du monde – la Russie, après la Tchétchénie, pense pourtant à tort pouvoir revassaliser l’Ukraine. En réalité, un stock de puissance matérielle ne donne pas nécessairement ni un avantage militaire, ni une capacité à faire plier un autre acteur, même moins important. A l’inverse, les petits pays ont toujours été capables d’influencer les gros – la Syrie des Assad a manipulé la Russie, Israël a su utiliser à son profit les Etats-Unis. Certains petits pays comme le Qatar exercent même une influence considérable, et pas seulement comme médiateurs. Cela étant, la Russie a aussi ses réseaux d’influence et de déstabilisation, par son argent, ses sociétés militaires, ses services secrets, et ses relais de propagande, à gauche comme à droite des échiquiers politiques.
Pourquoi la France, pourtant le seul pays de l’Union européenne à réunir à la fois un siège permanent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, l’arme nucléaire et une autonomie diplomatique, ne mériterait-elle pas sa place parmi les grandes puissances ?
Je reconnais que le diagnostic de Brendan Simms sur la France est partiellement fondé : notre pays a effectivement du mal à admettre que sa puissance n’est plus ce qu’elle était. Nous sommes marqués par des humiliations historiques – 1815, la défaite face à la Prusse en 1870 et celle face à l’Allemagne nazie en 1940, tout en étant confiants dans notre aptitude à rebondir, et donc à être résilient. Le Général de Gaulle a réussi à replacer la France dans le jeu international, notamment en obtenant un siège au Conseil de sécurité des Nations unies, mais aussi grâce à l’accession au statut nucléaire. Cela nous a permis d’avoir une relation privilégiée avec les Britanniques et les Américains, et d’équilibrer la puissance économique de l’Allemagne. Mais aujourd’hui, nous voyons bien que les Etats-Unis ne nous considèrent guère, quoique le récent sommet du G7 à Evian ait été un succès.
Il existe bien d’autres candidats pour talonner le trio Russie-Chine-Etats-Unis que le Royaume-Uni ou la France
Diriez-vous que la situation s’est améliorée sous Emmanuel Macron ?
A son arrivée à l’Elysée, Emmanuel Macron, dont le discours se rapprochait de celui de Pierre Mendès France en 1945, a considéré que la puissance française était impossible sans redressement des fondamentaux économiques. Or, à l’intérieur de l’Union européenne, la France continue de manquer de crédibilité à cause de ces fondamentaux dégradés, qui limitent aussi ses moyens à l’international. On peut certes reconnaître à Emmanuel Macron sa capacité à entreprendre et ses efforts notables pour faire compter la France sur la scène internationale, mais cela ne change rien au fait que le Quai d’Orsay est à l’os, tandis que la diplomatie est surtout entraînée par les ventes d’armes et les coopérations militaires. Nous avons diminué nos contributions extérieures, notamment l’aide au développement, ce qui pourrait affaiblir l’image de la France, même si c’est une tendance générale pour les pays du Nord – le grand ministère britannique du développement a été absorbé dans le Foreign Office. Quant à notre réseau et à nos moyens d’action diplomatique, nous avons toujours refusé de faire des choix, contrairement au Royaume-Uni. C’est difficile, sans argent, de peser à l’étranger face à la concurrence accrue de pays d’Asie ou du Moyen-Orient très entreprenants.
L’intégration européenne, sur laquelle Brendan Simms se montre très critique, est-elle un atout ou un piège pour la puissance française ?
Sans l’échelle européenne, la France perdrait un poids normatif considérable. Une taxe carbone française seule n’aurait aucun impact. Là où une taxe carbone à l’échelle de l’Europe – qui est un grand marché solvable attirant Chinois et Américains, permet d’imposer des règles au reste du monde. Mais c’est là le dilemme français depuis les années 1950 : en s’intégrant à l’Europe, risquons-nous de perdre notre propre rôle mondial ? Pour les Britanniques, qui ont eu l’impression de perdre leur poids mondial en se repliant sur l’Europe à partir des années 1970, le Brexit semblait un retour au « Global Britain ». Mais sans eux, la France se retrouve seule face à une Allemagne de plus en plus lourde. Dans cinq à six ans, le fossé des dépenses militaires entre les deux pays va de toute évidence devenir très significatif. D’où le choix de peser en Afrique militairement dans les années 2010, de mettre en valeur nos territoires d’Outre-mer dans notre stratégie indo-pacifique, les traités avec l’Italie, la Pologne, les liens militaires renforcés avec les Britanniques, et le glissement de notre doctrine nucléaire vers une « dissuasion avancée ». En tous les cas, le résultat est là : c’est bien l’approche française d’une Europe géo-économique multiplicatrice de puissance, avec ses champions industriels, sa politique industrielle active – qui est en train de l’emporter sur le modèle purement régulateur longtemps défendu par Berlin. Même si, notamment dans le domaine de l’industrie d’armement, la France a du mal à assurer un leadership.
Cela fait-il pour autant de l’UE une puissance capable d’agir stratégiquement dans les crises majeures du siècle ?
Depuis la guerre en Bosnie dans les années 1990, l’Europe a enchaîné les crises qui auraient dû la pousser à devenir une vraie puissance stratégique, en vain. Cela fait trente ans que l’on parle d’un nécessaire « réveil » de l’Europe. Cependant, nous sommes parvenus à surmonter chacune des crises que nous avons rencontré ces dernières années, à commencer par la pandémie de Covid. Même lorsque nous avons choisi de réduire notre dépendance au gaz russe, nous ne nous en sommes pas si mal sortis : la crise énergétique n’a pas été majeure, il n’y a eu que peu d’inflation. Bref, la catastrophe annoncée n’a pas eu lieu. Même face à la situation en Iran, les prix ont augmenté, mais l’Europe a la capacité de diversifier ses sources d’approvisionnement énergétique, même si elle ne réduit guère ses dépendances aux importations. Au grand dam de ceux qui espéraient que ces guerres imposent une transition énergétique volontariste dictée par la géopolitique.
Comprenez-moi bien : je ne dis pas que l’Europe n’a pas de problèmes. Nous sommes loin d’être tirés d’affaire face à la Russie. Sur la Chine, nous prenons à peine conscience que notre dépendance et notre naïveté posent tout un tas de problèmes. Quant à Donald Trump, il est facile de se contenter de dire « il est méchant, les Etats-Unis ne sont plus nos alliés ». Mais on ne coupe pas le cordon avec Washington en claquant des doigts. Les incantations ne servent à rien. Alors oui, il est indéniable que l’Europe doit se réveiller sur bien des aspects. Mais pour juger de sa capacité à agir et compter sur la scène internationale, il faut tenir compte de l’énormité des défis qu’elle affronte simultanément. Le tout, en comptant en son sein des démocraties extrêmement divisées où coexistent des visions radicalement opposées sur les liens que nous devrions entretenir ou non avec la Russie, la Chine et les Etats-Unis.
Si vous deviez effectuer votre propre classement des grandes puissances, quel serait-il ?
Personne ne contestera que les Etats-Unis et la Chine sont largement devant. Derrière, il me semble que la Russie a sa place, encore une fois, en raison de sa capacité de nuisance et surtout de sa volonté à être une grande puissance, en s’appuyant sur une géographie qui l’implique sur toutes ses périphéries eurasiatiques. Elle fera tout pour l’être – ce que la France et l’Angleterre, en tant que puissances nostalgiques, ne font pas à n’importe quel prix. Aujourd’hui, une bonne capacité de projection militaire et un siège permanent au sein du Conseil de sécurité ne sont plus suffisants pour véritablement supplanter des pays comme le Japon, l’Allemagne ou l’Inde. Et je ne m’attarde pas sur des pays comme la Turquie, la Corée du Sud, devenues puissances militaires et technologiques, les Etats du Golfe et Israël. En d’autres termes, il existe bien d’autres candidats pour talonner le trio Russie-Chine-Etats-Unis que le Royaume-Uni ou la France, candidats qui multiplient les partenariats, les grands projets de corridor de transport, les médiations, et les politiques étrangères audacieuses à travers le monde.
Source link : https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/le-royaume-uni-na-rien-a-faire-parmi-les-grandes-puissances-la-reponse-de-pierre-grosser-a-brendan-CDMM3WDWARGHHII43Z7SIYPMGU/
Author : Alix L’Hospital
Publish date : 2026-06-25 16:00:00
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