L’arithmétique est aussi simple que vertigineuse. Dans les cinq premiers jours du conflit avec l’Iran, les Etats-Unis et leurs alliés du Golfe ont tiré environ 800 missiles Patriot. La production américaine, tous fabricants confondus, s’élève à moins de 750 par an. Nul besoin d’être mathématicien pour comprendre : depuis mars, Washington est confrontée à une question de stock. Elle se pose d’autant plus que la construction d’un missile Patriot, best-seller de l’industrie d’armement américaine, prend plus de deux ans. Une gageure pour les Etats-Unis, mais aussi pour ses partenaires.
Attendez-vous à des retards de livraisons, a d’ailleurs indiqué le 27 mars le secrétaire d’Etat Marco Rubio, lors d’une réunion des ministères des Affaires étrangères du G7. Concentrés sur la reconstitution de leurs propres stocks, habitués à leur domination commerciale, les Etats-Unis assumaient jusqu’ici de faire attendre leurs partenaires. Le message a bien été entendu. Si bien qu’une grande majorité des pays européens, pourtant jusqu’ici très friands des missiles américains et de leurs systèmes de défense aérienne, décident de s’en détourner. Au mois d’avril, la décision a d’ailleurs marqué une bascule dans la relation entre le Danemark et les Etats-Unis : le gouvernement de Mette Frederiksen a choisi de tourner le dos aux systèmes Patriot pour se replier sur une alternative européenne, le SAMP-T NG, afin de garantir la protection de son espace aérien. Un désaveu pour Raytheon et Lockheed Martin, les deux industriels américains qui conçoivent les Patriot et leurs missiles. Mais aussi une réponse ferme aux revendications territoriales de l’administration Trump sur le Groenland, territoire autonome du Danemark, qui n’ont fait qu’aggraver le doute sur la fiabilité de Washington.
Le SAMP-T NG (pour « nouvelle génération ») est le fruit d’un partenariat entre la France et l’Italie, comme son prédécesseur, le SAMP-T (pour Sol-air moyenne portée terrestre). Le projet est mené par le consortium Eurosam, qui regroupe les branches italienne et française du fabricant de missiles MBDA ainsi que Thales, le groupe d’électronique et de défense français. De premières livraisons de ce système sont prévues à la France et à l’Italie en 2027, contre 2028 pour les forces armées danoises – un délai jugé extrêmement compétitif par rapport à celui proposé par son rival américain. L’Ukraine est également dans l’attente de la livraison de l’un de ces systèmes pour éprouver ses capacités face à des « menaces balistiques », a annoncé en mars le président Volodymyr Zelensky.
Une quinzaine de clients potentiels
A la faveur des retards importants de livraison mais aussi des surcoûts annoncés par son concurrent américain, la liste de clients potentiels d’Eurosam s’est depuis considérablement allongée. Elle compte aujourd’hui une quinzaine de pays. Plusieurs ont franchi le pas de la demande d’information, une étape préalable à la signature d’un contrat, d’après un porte-parole d’Eurosam. Parmi eux, la Suisse, l’Estonie, qui ont publiquement fait part de leur examen approfondi de plans B, mais aussi la Roumanie ou encore la Norvège. Pour d’autres, les discussions ont tout juste été engagées. C’est le cas de la Belgique, qui entreprend de se doter d’une défense aérienne à capacité antimissile en 2029, pour plus de deux milliards d’euros, du Luxembourg, de la Hongrie, de l’Autriche, du Portugal ou encore de la Grèce. Le groupe dément en revanche les rumeurs de pourparlers avec le Koweit. Le salon mondial de l’armement Eurosatory, organisé mi-juin à Villepinte, a pleinement joué son rôle en donnant un coup d’accélérateur aux négociations.
L’Allemagne, en revanche, reste irréductiblement fidèle au Patriot. Le Bundestag a donné au mois de mars son feu vert à l’achat de quatre batteries supplémentaires, pour un montant de près de 1,4 milliard d’euros, deux de ses unités ayant été livrées à l’Ukraine. Le pays développe son propre système de défense aérienne, Iris-T, fabriqué par le constructeur Diehl Defense et jugé efficace contre les missiles de croisière. Le pays pilote également une initiative européenne, l’European Sky Shield Initiative (ESSI), lancée en 2022 par le chancelier Scholz pour combler les lacunes capacitaires des pays européens par l’acquisition, l’utilisation et la maintenance commune de systèmes de défense sol-air. Autour de la table, une vingtaine de pays, à l’exception de la France et de l’Italie. Concepteurs du SAMP-T NG, Rome et Paris n’ont pas d’intérêt industriel à rallier cette initiative.
Des Européens livrés à eux-mêmes
« Les Ukrainiens sont en train de travailler à l’élaboration d’un Patriot made in Ukraine qui réponde à leurs besoins opérationnels, pour beaucoup moins cher », complète Olivier Sueur ancien sous-directeur Otan, UE et ONU au sein de la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et dirigeant du cabinet OSStratégie. Début juin, la Russie a profité du déficit ukrainien de Patriot pour frapper Kiev et Dnipro avec des missiles hypersoniques que seul ce type de système est en mesure d’intercepter. L’attaque nocturne, massive, a tué 23 personnes.
En Europe, la défense aérienne et antimissile est l’un des domaines dans lesquels les sous-investissements au cours des dernières décennies ont été les plus massifs, en raison d’un sentiment de relative sécurité après la disparition de la menace soviétique et du très fort coût des systèmes d’interception, soulignait déjà en septembre dernier une note de la Fondation pour la recherche stratégique dédiée à l’ »européanisation de la défense antimissile ». L’effort de rattrapage commence à être mené. En parallèle, les leçons de la guerre en Ukraine et du conflit au Moyen-Orient infusent. « La guerre en Iran nous a appris qu’en cas d’urgence, les Etats-Unis priorisent leurs propres besoins. Dans l’éventualité d’un conflit dans l’Indo-Pacifique qui engagerait les Américains, les Européens commencent à comprendre qu’ils seraient livrés à eux-mêmes face aux velléités russes », poursuit Olivier Sueur.
Le timide revirement suisse
Encore très demandé dans le monde entier, le Patriot est livré dans 18 pays. Le système est techniquement très complexe et coûteux : une seule batterie coûte plus d’un milliard de dollars, un missile intercepteur moderne, environ cinq millions. En cas de conflit majeur, il pourrait devenir une denrée rare. « Ce qui vaut pour l’armement en général vaut aussi pour ces systèmes. La fin de la fiabilité de l’allié américain laisse augurer des ruptures dans la livraison de pièces de rechange, de munitions et dans le maintien de l’accès aux données, qu’il s’agit d’anticiper en Europe », explique l’ancien conseiller diplomatique au sein de la Représentation permanente de la France auprès de l’Otan.
Le repli vers une alternative européenne comporte son lot de difficultés. Changer de système, et se détourner pour de bon du Patriot, implique non seulement l’acquisition de nouveaux missiles et lanceurs, mais aussi de radars et une formation supplémentaire. Ce 24 juin, la Suisse a opté pour un compromis. Le Conseil fédéral a pris la décision de reprendre les paiements destinés à l’achat du système Patriot tout en explorant d’autres options. Le tout afin de ne « ne pas compromettre d’autres acquisitions en provenance des Etats-Unis », dont celle de l’avion de combat F-35. « Cette décision de reprendre les paiements, actée en raison de la forte pression américaine, est une vraie déception. Les Verts considèrent qu’il faut se détourner des Patriot », analyse Clarence Chollet, qui siège sous la bannière de ce parti au Conseil national suisse.
« En l’occurrence, nous nous dirigeons vers l’acquisition d’un système complémentaire, ce que l’on considère comme du gaspillage sur le plan financier », poursuit-elle. Dans le pays, tous les partis sont unanimes et reconnaissent la nécessité de se doter de tels systèmes de défense. « Trois fournisseurs alternatifs sont envisagés, dont la France, la Corée du Sud mais aussi Israël, ce qui pourrait laisser augurer un important débat en Suisse », anticipe Clarence Chollet. Pour séduire le pays, Eurosam a mis en avant un argument clé. Le consortium européen garantit de premières livraisons dès 2028 ou 2029, contre 2034 d’après les dernières annonces concernant le Patriot américain. Le 25 juin, dans un nouveau coup de théâtre, le ministre de la Défense suisse Martin Pfister a néanmoins fait une nouvelle annonce: si les équipements américains sont livrés dès 2027, la Suisse s’engage à remettre à plus tard tout projet d’acquisition complémentaire. On ne renonce pas si facilement aux vieux réflexes.
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Author : Elsa Trujillo
Publish date : 2026-06-29 03:45:00
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